Addict
Chapitre 9.
9.
U ne fois à l’intérieur de l’auditorium, nous nous essuyons le visage avant de rejoindre la fête dont les échos de dance music entremêlée de rires nous parviennent déjà. En pénétrant dans la salle principale, j’aperçois aussitôt Sydney, toujours engoncée dans son corset si serré qu’il étoufferait n’importe quel autre mortel. Elle papillonne autour de la scène, suivie de près par tous les acteurs mâles de la troupe, qu’ils soient homos ou hétéros. Et voilà qu’ils s’engouffrent sur ses pas derrière un rideau de gaze conçu par Tommy et peint par mes soins. L’éclairage durant la pièce permettait aux spectateurs de découvrir tour à tour une prairie arctique ou la toile de fond dépouillée d’une salle d’interrogatoire. En ce moment, les lumières révèlent une prairie avec Sydney en maîtresse libellule parée de couleurs chatoyantes. Je m’emmitoufle dans ma veste comme dans un cocon et observe Ian qui inspecte les lieux et leurs occupants. Son regard ne serait-il pas en train de s’appesantir sur Sydney ? Lorsque celle-ci finit par m’apercevoir, elle saute au bas de la scène. — Veeeeee ! On a tous passé notre soirée à t’encourager ! Ses talons de dix centimètres de haut ne l’empêchent pas de trottiner le long de l’allée centrale pour venir me serrer si fort dans ses bras que les baleines en bambou de son corset s’impriment dans mes côtes. Hein ? Elle qui m’en voulait hier soir de m’être inscrite à ADDICT , elle devrait être furieuse ! Ou peut-être cette manifestation de soutien n’est-elle destinée qu’à son public ? Après qu’elle m’a publiquement trahi avec Matthew, j’ai du mal à croire en sa sincérité.
Elle se détache finalement de moi, les yeux rivés sur Ian. Il me prend par les épaules et lui tend sa main libre tout en se présentant.
Elle rigole et lui agite sous le nez son téléphone.
— Bien sûr que je sais qui tu es, on est tous au courant ! Vous avez vu les épreuves en direct de Chicago ? Il y a un type qui vient juste de nager dans des entrailles de poisson !
Elle adresse un signe à Jake, un garçon presque aussi petit que moi, lequel nous tend sa tablette : la vidéo montre quelqu’un se débattant dans une fange visqueuse et je pourrais jurer sentir d’ici l’odeur de poisson. Une fois le clip terminé, une publicité s’affiche à l’écran. Elle présente tout d’abord une fille nageant cette fois dans un fluide verdâtre et qui semble respirer à grand-peine, puis un pop-up vient se surimprimer avec la photo d’une autre fille avec des couettes et un T-shirt True Blood reculant devant deux filles en minishort. Oh merde !
— J’arrive pas à croire qu’ils utilisent des images de moi pour se faire de la pub !
Face à ma réaction, Sydney est morte de rire.
— Va falloir t’y habituer ! Et sinon, qu’est-ce que vous faites ici ? Le jeu est terminé ? Vous avez préféré arrêter plutôt que de risquer de tout perdre lors de la phase des Grands Prix ? Ils viennent juste de la démarrer dans le Colorado.
Ian descend son bras d’un cran et me prend par la taille, une manœuvre que Sydney enregistre du coin de l’œil.
— Là, on est un peu dans l’expectative. Au fait, ton maquillage est super bien réussi ! la complimente Ian.
Elle se passe une main sur la joue.
— Ouais, merci, Vee a vraiment des doigts de fée.
Ian se penche sur moi et me gratifie d’un baiser sur la tempe.
— Je ne te le fais pas dire !
Sydney incline la tête comme si elle avait mal entendu.
Une partie de moi voudrait savourer l’instant, une autre partie souhaite en finir au plus vite. Vaille que vaille, je me jette à l’eau.
— Euh, Syd, il y a un truc dont il faudrait qu’on parle.
Si seulement je pouvais lui faire comprendre qu’il s’agit en réalité d’un défi !
Elle fronce les sourcils.
— Si c’est pour m’expliquer pourquoi tu as continué de jouer à ADDICT, je crois que j’ai deviné, dit-elle en adressant un clin d’œil à Ian.
Qu’est-ce qui lui prend ? Croit-elle ainsi nous mettre dans sa poche pour qu’on glisse un mot en sa faveur, au cas où elle décide de participer au jeu le mois prochain ?
Ian l’ignore superbement et sort son téléphone en faisant mine de consulter ses messages. Il m’envoie un baiser, sans accorder ne fût-ce qu’un regard à Syd. Je crois que je suis amoureuse !
Sydney paraît visiblement choquée. Jamais un garçon ne lui a résisté comme ça auparavant.
— Donc, Syd, commencé-je.
À cet instant, j’entends claquer la porte de l’auditorium. C’est Tommy, l’air déterminé, qui descend l’allée centrale, les yeux assassins.
Une vague de culpabilité menace de m’engloutir et je le salue d’un timide geste de la main. Que fait-il ici ?
Il soulève alors une caméra d’aspect très pro et se la colle à l’œil. Sur le devant, une perche dépasse telle une corne de rhino. Argh ! Je devine qu’il a dû être choisi comme Observateur officiel.
Je me tourne vers Ian, mais celui-ci fait toujours semblant d’être captivé par son écran, quoique manifestement déstabilisé. Il finit par déglutir et me chuchoter :
— Vas-y, dis-lui ce que tu as à dire, en vitesse.
Je m’éclaircis la gorge et me lance :
— J’ai accepté de participer aux rounds en direct parce que j’étais en colère contre toi.
— Contre moi ? souffle-t-elle en se portant une main à la poitrine.
Je ne peux m’empêcher de ressentir un pincement de pitié. Mon comportement et celui de Ian doivent lui paraître surréalistes.
Tommy vient se poster de manière à nous avoir Syd et moi dans le cadre, à portée de la perche de son. Sur sa caméra, une lumière rouge clignote comme un cœur en colère.
— Mais qu’est-ce que tu fous, Tommy ? s’enquiert Syd qui n’y comprend plus rien.
Il se contente de porter un doigt à ses lèvres pour la faire taire.
J’attrape Syd par le bras pour l’entraîner à l’écart.
— Allons dans une des loges.
Mais elle ne se laisse pas faire.
— Explique-toi ! À quoi rime tout ce cinéma ? Pourquoi étais-tu en colère après moi ?
Sa voix a monté d’un cran. Se pourrait-il qu’elle ne comprenne vraiment pas pourquoi je lui en veux ?
— Je vais te le dire, mais en privé.
— Ton petit ami ne serait pas en train de filmer si tu souhaitais réellement avoir une conversation entre quatre yeux ! grogne Tommy.
Je sens Syd qui commence à s’échauffer. Elle essaie de prendre le téléphone des mains de Ian.
— Parce que toi aussi tu filmes ? C’est un de vos défis ? J’y crois pas ! Tu fais ça pour un défi ?
Ian range à regret son portable, mais au lieu de répondre à Syd, il dévisage tour à tour tous les gens présents dans la salle, comme pour leur signifier qu’ils ne pourront pas m’arrêter.
— Écoute Syd, il faut juste que je te parle une minute et après on part, lui dis-je en tâchant de me convaincre que je ne porte pas atteinte à sa vie privée.
Ce n’est pas comme si Syd y tenait tant que ça, à voir les multiples photos d’elle en bikini accessibles sur sa page ThisIsMe.
— J’étais en rogne contre toi parce que tu as fait du rentre-dedans à quelqu’un dont tu savais pertinemment qu’il m’intéressait, lui soufflé-je à voix basse.
— Plus fort ! m’enjoint Tommy. Ton public ne t’entend pas !
Sydney croise les bras sous sa poitrine, ce qui accentue son décolleté. Maintenant qu’elle se sait filmée, impossible de deviner jusqu’où elle est capable d’aller, mis à part qu’elle fera tout pour séduire son public. Minute papillon… Mais c’est de MON public qu’il s’agit !
Plus vite je termine ce défi et plus j’ai de chances d’y survivre, ou tout du moins de ne pas défaillir. Je commence déjà à avoir des mouches noires devant les yeux.
— Tu sais parfaitement qu’une de tes co-stars me plaisait beaucoup.
Je jette un coup d’œil à Ian pour m’assurer qu’il a bien relevé mon emploi de l’imparfait, mais il ne m’accorde pas un regard. Son visage est un masque de douleur.
Je continue néanmoins :
— Et pourtant tu t’es jetée sur lui au dernier acte ! Le script indiquait un simple baiser, et non pas une galoche baveuse de trois minutes !
Syd écarquille les yeux.
— Tu veux parler de Matthew ? demande-t-elle de sa grosse voix d’actrice qui porte dans toute la salle.
— Qu’est-ce que j’ai fait ? demande ce dernier en sautant au bas de la scène.
Je l’arrête d’une main.
— Rien, tu n’as rien fait.
Le temps qu’il s’approche, je distingue trois différentes couleurs de rouge à lèvres sur ses joues et un pot-pourri de parfums au moins aussi nombreux. Ce mec s’est transformé en véritable bouillon de culture !
Quelqu’un vient d’éteindre la musique. Mme Santana peut-être ? Je ne l’ai toujours pas vue. Où a-t-elle donc bien pu passer ? Et Liv et Eulie ? Je suis sûre qu’elles me défendraient bec et ongles. L’attention de la salle est désormais rivée sur nous, et quelques téléphones sont pointés dans notre direction. Même Jake, celui qui m’a aidée de temps en temps pour la création des costumes, brandit sa tablette pour enregistrer la scène. Je devrais être habituée à toute cette attention, mais j’ai l’impression que l’éclat de la caméra de Tommy me chauffe la peau à blanc.
Je me tourne vers la foule, les mains levées.
— Allez faire la fête, les gars, de toute façon la vidéo sera postée très bientôt !
Personne n’esquisse le moindre geste.
Je me frotte les paumes avant de m’adresser de nouveau à Sydney :
— C’est tout ce que j’avais à te dire. Je vais y aller maintenant. Ah au fait, une dernière chose : tu as carrément surjoué dans la scène de l’interrogatoire.
Voilà qui devrait suffire à remporter le défi. Je m’aperçois du reste que toute ma colère envers Syd s’est évaporée. Matthew m’est devenu totalement indifférent.
Elle me retient par le bras.
— Je vais te montrer ce que c’est que de surjouer ! Tu viens de m’accuser de t’avoir trahie. Je pensais pas que tu tenais encore sérieusement à Matthew après toutes mes mises en garde !
Ses joues ont viré à l’écarlate, ce qui rendrait hideux n’importe qui d’autre, mais chez elle, la couleur ne fait qu’accentuer ses ravissantes pommettes.
— Tu m’as déjà reproché des broutilles par le passé, mais jamais je ne te poignarderais dans le dos comme ça ! T’as pas remarqué comment Matthew me tenait sur scène ? Je pouvais plus bouger ! La preuve, j’en ai encore la marque ! glapit-elle en me montrant son bras.
Ainsi c’est Matthew qui l’aurait malmenée de la sorte ? C’est vrai qu’il la serrait sacrément fort ! Et même si c’est lui qui lui a envoyé des fleurs, ça ne signifie pas pour autant que les sentiments étaient réciproques… On peut dire que j’ai joliment déconné !
— Ah… euh… désolée ! Écoute, on reparle de tout ça demain, OK ? dis-je en reculant de quelques pas.
— Non, parlons-en tout de suite ! Les caméras sont là pour ça après tout !
Elle a repris l’avantage ; mains sur les hanches, elle me toise de vingt bons centimètres avec ces fichus talons aiguilles que je lui ai choisis pour le rôle.
Un silence de mort s’est abattu sur l’auditorium. Où que je tourne la tête, je trouve des visages fermés et des objectifs accusateurs. Enfer et damnation. J’ai encore tout foiré ! Sydney, elle, crève l’écran, telle une statue grecque drapée dans sa dignité de victime calomniée. Comme d’habitude, c’est elle qui a le dernier mot.
— J’attends des explications, Vee, fulmine-t-elle en tapant du pied.
J’ai l’impression que toute la salle mime sa posture, trépignant à l’unisson. Le théâtre bourdonne d’une tension accusatrice. Voilà que je me retrouve à nouveau en position de second couteau, sauf que cette fois, c’est sous le regard de milliers de spectateurs et non plus à l’abri derrière le rideau des coulisses.
Le temps semble s’être arrêté. Je donnerais cher pour revenir quelques moments en arrière dans la voiture de Ian, avant qu’il ne soit témoin de cette humiliation publique. Dommage que Tommy m’en veuille aussi. S’il y avait quelqu’un pour inventer une machine à remonter le temps, ce ne pourrait être que lui.
En dernier recours, je plaque ma main droite le long du corps à l’abri des caméras et la secoue pour attirer l’attention de Syd. Quand je l’ai captée, j’utilise notre langage des signes pour lui dire : Désolée. Sincèrement. Laisse-moi y aller, OK ?
Son regard noir s’adoucit progressivement. Va-t-elle me laisser un peu souffler ? Elle me connaît assez pour comprendre pourquoi j’ai pensé et agi comme je l’ai fait, elle qui m’a toujours protégée…
Je retiens mon souffle et signe un dernier mot de la main : S’il te plaît .
Elle relève brusquement la tête.
— Tu me dois des excuses. Sur-le-champ !
Je viens juste de le faire en langage des signes ! Elle veut donc que je m’humilie davantage ? Bien sûr… elle me rend la monnaie de ma pièce. Comment les choses ont-elles pu dégénérer ainsi ? Je me sens bouillonner.
— Il faut que j’y aille.
Elle me regarde droit dans les yeux.
— Ce serait commode, hein ? Tu me trahis, tu critiques mon jeu d’actrice, et hop, tu veux t’en aller ! Tu n’aurais pas pu me dire tout ça juste après la pièce ? Hors caméras ? Tu n’es même pas restée assez longtemps pour dire bonjour à tes parents…
— Mes parents ? m’étranglé-je.
— Eh oui, poursuit Syd, ils étaient incroyablement fiers de toi, jusqu’à ce qu’ils découvrent que tu as disparu sans prévenir personne. Bien joué, Vee !
J’imagine sans problème la tête qu’ils ont dû faire. Ça leur avait demandé un véritable effort de me laisser sortir ce soir, et j’avais à cœur de leur montrer que leur confiance était bien placée… Comment ai-je pu les laisser tomber ? Et comment Sydney ose-t-elle les mêler à tout ça ? C’est bel et bien le pire défi du jour ! Si je ne m’étais pas inscrite à ADDICT, j’aurais été là pour mes parents, je leur aurais montré que tout était de retour à la normale. Mais non, j’ai tout gâché pour un téléphone et une nouvelle paire de chaussures. Des larmes de frustration et de rage commencent à couler le long de mes joues.
Ian choisit ce moment pour venir s’interposer.
— Vous êtes contents maintenant, bande de connards ?
Il bondit alors sur Jake sans crier gare et lui arrache sa tablette des mains.
— T’éteins ça tout de suite ou je te refais le portrait !
Je m’accroche au bras de Ian pour le retenir.
— Ne lui fais pas de mal, Jake est un type bien.
Il se dégage de mon étreinte et se campe face au pauvre Jake qui semble au bord des larmes.
— Barre-toi d’ici, gros naze !
Il ne se fait pas prier et recule précipitamment en renversant une chaise au passage.
— Viens, Vee, on n’a plus rien à faire ici, me lance-t-il en me prenant par la main.
Je n’ai pas envie de le suivre quand il est comme ça. Mais l’alternative de rester ici où tout le monde me dévisage comme si j’avais commis un crime est encore plus insoutenable.
Lorsque nous passons à côté de Tommy, celui-ci abaisse sa caméra. De gros cernes lui cerclent les yeux.
— Encore une performance de premier choix, Vee, lâche-t-il, d’un ton sarcastique.
— J’espère au moins qu’ils te paient bien pour ta jolie petite vidéo, rétorqué-je en lui jetant un regard méprisant.
— J’ai eu ce que je voulais, grogne-t-il en tripotant la sangle de sa caméra.
Quelque chose me retient encore et j’ajoute :
É
— Écoute, pour ta gouverne, quand on s’est parlé tout à l’heure, je comptais sincèrement arrêter le jeu. Mais l’offre qu’ils m’ont faite était trop juteuse pour que je puisse refuser.
— Si tu trouves que ce défi était juteux, alors tu n’es vraiment pas la fille que je pensais, conclut-il avec un rictus dégoûté.
Moi-même, je ne me reconnais plus. Je ne sais plus qui je suis. Si ce n’est cet automate qui, tête baissée, suit Ian le long de l’allée centrale.
Sydney nous rattrape juste avant que nous franchissions les portes. Aurait-elle changé d’avis ?
— Même si je suis toujours suprêmement énervée contre toi, halète-t-elle à moitié, je pense que tu ferais mieux de pas partir avec lui. Quitte le jeu maintenant. Le défi où t’as dû faire le tapin était vraiment dangereux. Et celui-là ? Tu vois pas combien il est malsain ? Tu veux vraiment suivre ce mec après qu’il a traité Jake comme ça ?
Elle fusille Ian du regard en prononçant sa dernière phrase, l’obligeant à détourner la tête d’un air gêné. La furie qui semblait l’habiter quelques secondes auparavant s’est complètement évaporée. Serait-il un genre de Dr Jekyll et Mr Hyde ?
— Je veux juste rentrer chez moi, dis-je d’une voix lasse.
— Tu peux nous laisser une minute ? Sans agresser qui que ce soit ? demande Sydney à Ian.
Il exhale un long soupir avant de se diriger vers la sortie.
Une fois qu’il est hors de vue, Sydney secoue la tête.
— Je sais bien qu’il est canon, Vee, mais est-ce que je dois réellement te faire un dessin pour que tu comprennes qu’il ne faut pas le suivre ?
— Tu me prends pour qui ? Pour une bimbo sans cervelle qui se jette tout droit dans la gueule du loup ?
— Écoute, je te dis ça parce qu’on est amies, reprend-elle en agitant un doigt parfaitement manucuré sous mon nez, même si tu ne t’es pas comportée en tant que telle ces dernières minutes. Ce type ne va t’apporter que des emmerdes.
— Et tu sais ça comment ? soupiré-je.
— T’as vu comment il a menacé ce pauvre Jake ? Et même avant ça, il y avait quelque chose de trop… de trop parfait chez lui.
— De trop parfait pour moi, hein ? C’est ça que tu voulais dire ! éclaté-je.
— Mais non, pas du tout ! se défend-elle.
Moi qui lis en elle comme dans un livre ouvert, je sens qu’elle est en train de mentir.
— Bonne nuit, Syd, lui dis-je froidement en tournant les talons.
Je me précipite dehors pour réfléchir à l’air libre. Je ferais mieux d’appeler un taxi.
Ian s’est réfugié sous l’auvent qui le protège à peine du vent et de la pluie. Il a l’air plutôt triste que fâché, mais je n’ai toujours pas envie de monter en voiture avec lui.
Je garde mes distances et l’interpelle de loin :
— Pourquoi est-ce que t’as pété les plombs comme ça à l’intérieur ?
Dans un élan de frustration, il abat sa paume sur le mur.
— C’était la deuxième partie de mon défi… Ces enfoirés m’ont forcé à me comporter de manière abjecte. Tout ce que je hais le plus au monde, je suis désolé.
Ah. Ceci explique cela. Pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt ? ADDICT n’allait quand même pas nous rendre la tâche facile. Je le rejoins tout en indiquant sa voiture d’un geste du menton.
Tandis que nous la regagnons en trottinant sous le crachin, Sydney ouvre la porte et nous crie des paroles inaudibles qu’une bourrasque avale au passage. Une fois à l’abri, Ian met en marche le moteur pour réchauffer l’habitacle.
— Tu crois que ça ira pour Jake ? me demande-t-il, la mâchoire tendue.
— Ouais, c’est pas comme si tu l’avais vraiment frappé.
— Mais je l’ai humilié. Et je lui ai fait peur. Il vaut parfois mieux se prendre un coup, crois-moi sur parole.
— C’est clair que ce défi était vraiment immonde. Tous mes amis me détestent maintenant.
— Le point positif, c’est que tu es parvenue à tenir tête à Sydney. Tu es vraiment adorable quand tu serres tes petits poings, sourit-il en me prenant la main.
— Tu parles ! Si seulement il y avait moyen d’aller sur le site d’ADDICT pour tout effacer !
Un coup d’œil à mon téléphone m’apprend qu’il est minuit moins dix. Même si on fonce directement au bowling récupérer ma voiture, je ne réussirai jamais à rentrer à la maison à temps. Bon, au pire, mes parents vont encore me priver de sorties, ce qui ne changera pas grand-chose à ma vie sociale… je l’ai déjà réduite à néant ce soir.
— Allons-y maintenant, dis-je à Ian.
Il acquiesce, la mine aussi défaite que la mienne. Mais avant même que nous ayons démarré, nos téléphones résonnent de concert, cette fois dans une délicate symphonie de harpe et de clochettes. Je n’ai plus l’énergie de regarder ce qu’ils m’écrivent. Ce jeu a littéralement foutu ma vie en l’air, alors s’ils croient qu’une petite musique doucereuse suffira à me consoler, ils se fourrent le doigt dans l’œil. Dès que je trouverai la force nécessaire, je leur écrirai que j’abandonne. Pour l’instant, je me contente de me prendre la tête à deux mains. D’une seconde à l’autre, un tsunami de larmes devrait déferler, ne laissant que des coulures de mascara dans son sillage.
La voiture ne bouge toujours pas. Au bout de quelques secondes, j’entends Ian pousser un sifflement admiratif.
— Tu vas pas en croire tes oreilles…
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