Augustin ou Le Maître est là
II du Gleichst Dem Geist Den du Begreifst
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Il torturait donc les siens, sans qu’un reproche émanât d’eux, se souvenant du silence qu’avait gardé sa mère aux der-nières vacances, quand elle ne soupçonnait pas encore tout le poids de cette croix. Elle ferait des prières, et des pénitences, et des invocations pour « le fils de tant de larmes », adressées à l’autre Augustin, le grand, son « Saint Patron »… Ce terrible prénom aussi, sur ses épaules !…
L’idée lui vint tout à coup que son pauvre père souffrirait peut-être plus encore. Et pourquoi non ? Que savait-il de son âme ? Quand avait-il reçu ses confidences ? Que de très déli-cates remarques religieuses ne tenait-il pas de lui, qui ne s’expliquaient guère d’un incroyant ! Pourquoi tirait-il vers les négations le mystère de l’âme paternelle ? L’évasion d’Augustin, peut-être y verrait-il un malheur dont il ferait remonter l’exemple jusqu’à lui !
Debout, immobile, sur un de ces courts paliers que com-porte toute souffrance, il se rappelait un beau raisonnement da-tant de ses premiers doutes, montés d’il ne savait quel chapitre de Renan : « Si j’avais le malheur de ne plus croire, cette pensée me rassérénerait encore, que Dieu ne me demande qu’une vo-lonté de sincérité. » Il anticipait à faux, comme toujours. L’arrachement personnel n’est rien. Sa sincérité ? Peuh !… La belle affaire ! sa sincérité !… Il s’en fichait bien, de sa sincérité ! Il se sentait tout à fait capable d’une simulation pathétique pour les siens bien-aimés, si seulement ils s’y fussent laissés pren-
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dre !
Quelque chose luisait sur la table, un stylographe oublié par Bruhl, encore une propriété de Bruhl ; décidément on ne voyait que Bruhl. Augustin le retourna, fit jouer le mécanisme, de la plume rentrante, le reposa. Puis il se mit la tête dans les mains et éclata en sanglots.
– Eh ! ils me font rire, hurla-t-il soudain, toute l’équipe des Holtzmann, des Bauer, des Harnack, des Loisy et des Cheyne. J’attends qu’un Monsieur vienne me dire, du fond de l’histoire : « Je l’ai vue, la fosse commune où ils l’ont fourré, votre Jésus, et les deux larrons latéraux. Je les ai vus en tas l’un sur l’autre. Et le lundi de Pâques, ils s’y trouvaient encore. » Entre l’indépendance réciproque de Matthieu et de Luc dans les récits de la Nativité et l’explication par les mythes ultérieurs, la dis-tance est, en stricte logique, immense. Si Jean se tait sur la Naissance Virginale, de quel droit affirmer pour lui qu’il la re-jette ? Et pourquoi demander à Luc et à Matthieu une superpo-sition totale ? N’ont-ils pu ignorer ? prendre chacun une partie des faits et l’exposer avec leurs procédés d’innocents ? Aucun événement historique ne tiendrait, raconté par de pareils en-fants… Pauvres textes désarmés et si doux, hachés par la cri-tique moderne !… C’est en un second sens que l’Agneau de Dieu y mourait !
Pas une affirmation rationaliste qui touchât, comme disait Largilier, le roc des faits. Ils faisaient suinter leurs preuves de la torsion des preuves contraires. Il s’agit d’induction, de phéno-mène de masse, de tout ce qu’on veut. De preuve directe ? Ja-mais.
Il eut envie de rouvrir les chemises bleues, de remonter ce Calvaire. Hélas ! Hélas ! que de fois, déjà, l’avait-il fait ! Une meute « d’évidences » hurleraient une à une, et ensuite en chœur. Il suffirait d’ouvrir, et puis de lire, et puis de souffrir une fois de plus après les autres fois, un peu moins sans doute, à chaque lecture, jusqu’à l’insensibilité finale.
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… Ainsi rien, en définitive, n’était résolu ! Là encore, il avait anticipé à faux. Le chaos des décisions possibles restait chaos. Qu’il aille à la messe le dimanche ou qu’il n’y aille pas, le déter-minisme de sa pensée n’en serait pas plus changé que l’univers. S’il ne décidait pas, les choses décideraient pour lui, au fond de lui, dans les mécanismes intérieurs. Tout tomberait un jour ou l’autre, comme un vieux mur. Choisir par décision positive de la volonté ! Quelle sottise ! Les choses choisissent pour vous. Si elles ont décidé de partir, elles font comme « la bien-aimée, la rose au bois », elles s’en vont.
Mais le passé qui les engendra reste. Un très ancien passé qui transcende son enfance, rejoint la longue lignée des siens, des très simples gens auxquels il doit la vie et toutes les routes morales où ses pas ont marqué. Et maintenant, il va rejoindre la vermine « libre-penseuse », les carcasses maçonniques, honte et lèpre de la France, et il fera « ami, ami » avec cette pourriture.
Ainsi, doucement, cette fois, longuement, sans la secousse des sanglots, le bras sur de gros bouquins et le front sur ses bras, le malheureux pleurait dans la nuit.
La porte de la turne s’ouvrit. Il se dressa en sursaut.
Largilier expliquait qu’il l’avait vu s’échapper du dortoir vers dix heures et demie, et pas encore vu revenir. (Et lui ? n’avait-il donc pas dormi ?) Il le pressentait ici. Il était quatre heures vingt.
Augustin fit avec ses bras un grand signe d’abandon, sans chercher à s’essuyer la figure. Puis, retrouvant ce beau mot de l’amitié :
– Devant toi, mon vieux, ça m’est égal.
Mais là, revint un peu de la vieille hauteur ironique dont il cachait toutes ses émotions.
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– C’est ma nuit, comme dit Kipling. Je m’offre le luxe d’une nuit. C’est très distingué. Pareil à Jouffroy. Je crois que j’en ai eu d’autres. Mes crises sont de l’espèce nocturne.
Comme Largilier ne répondait pas :
– Je m’attendrissais, ajouta-t-il, sur une variante de ce chant que nous avons entendu ce matin. (Il se reprit) : Hier ma-tin : « Nous nous en irons tous, la bien-aimée, la rose au bois… »
– Mon cher ami, dit Largilier, interrompant ces sarcasmes, il existe un texte de saint Thomas, je crois, et je le retrouverai : « Dieu ne laisse pas errer jusqu’à la fin ceux qui, le cherchant dans la bonne foi de leur cœur, ne l’ont pas trouvé. Il enverrait plutôt un ange… »
– Alors, dit Augustin, avec un sourire de misère, jusqu’à la venue de l’ange, je puis être tranquille…
*
* *
Un valet de chambre fit entrer Augustin dans ce petit salon Louis XVI qui s’offrait au visiteur comme un thème de rêverie calme et pleine de luxe.
Durant l’attente, cette grâce générale consentit à se répartir sur des détails : une table de marqueterie blonde à galerie de cuivre, le marbre pur d’une pendule et la longue caresse de ses bronzes entre deux chandeliers fluets, le pétillement des grandes bûches sur les chenets à guirlandes, un secrétaire aux panneaux en vieux laque du Japon, le raide dossier gracile des chaises. Un peu de Louis XV parut à Augustin persister dans le canapé et les fauteuils. Il se promit de regarder les caractères du style de transition. Puis il se reconnut gêné et ridicule, mit fin aux analyses, revint des morceaux à l’ensemble, au fin gris va-poreux détaché des détails, bruni de nuit vers les très hautes corniches, endormies dans leur rêve à part. Il crut indiscret
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Un parfum délicat, momentané et persistant à la fois, l’avertissait que tout ce charme était approprié, défendant à la rêverie de s’y étaler complètement.
Il lui suffisait de goûter, dans son unité, un début de Louis XVI rigide et fin, aussi défini comme moment historique d’ancien régime et de passé mondain, aussi individuel, aussi sa-voureux pour le palais, l’œil et l’intelligence qu’une couleur ou un goût.
Mme Desgrès des Sablons entra, et comme à toutes les autres rencontres cette grâce diffuse et anonyme fut fixée, trou-va le centre d’où rayonner. Du même coup elle devint acces-soire, simple cadre d’une haute et radieuse vie. Le moment d’orgueil résorbé et de timidité raide que traversait immanqua-blement l’Augustin d’autrefois, s’abrégea, ne fut plus guère qu’un temps de raison, un simple rappel des jours de jadis.
Une des élégances de Mme Desgrès des Sablons, ce qu’Augustin, manque de pratique et de monde, ne savait pas au juste, mais sentait d’ensemble, comme l’harmonie de ce salon Louis XVI, c’était ce plain-pied familier qu’elle aimait prendre pour ceux avec qui elle ne se déplaisait pas. Elle sautait tous les échelons sociaux, des années d’âge, d’immenses différences d’argent, de science du monde et de loisir. Elle composait, pour quelques minutes factices et fortunées, une atmosphère com-mune, un milieu fermé, un fluide combiné exprès pour deux personnes, heureuses d’être elles deux, et qui se dissocierait en-suite.
Tout cela se trouvait dans le mince : « Ah ! comment allez-vous ? » dont elle salua Augustin.
Puis elle s’assit, le fit asseoir, lui expliqua qu’il y avait fort
– 371 – longtemps qu’elle avait essayé de l’avoir, que toutes ses invita-tions s’étaient trouvées dédaignées (Augustin, confus, ne se rappela pas qu’il y en eût plus d’une et s’abstint de le dire). Elle ajouta que c’était vraiment une chance. Sur cette dernière syl-labe – la même qu’autrefois, aussi délicieusement prolongée – éclata l’ancien rire de musique et de cristal.
Faute de comparaison, Augustin ne pouvait pas sentir sé-parément, isolée du reste, cette simplicité qui restait toute spon-tanée, non soulignée de conscience d’elle-même, ne faisant pas exprès de se faire apercevoir. Il n’en goûtait pas à part le charme extrême. Il le confondait avec tous les autres qui constituaient Mme Desgrès des Sablons. Il s’en enchantait à dose maîtrisée, restant soigneusement dans la zone externe de l’admiration, sur le versant esthétique.
Il se rappelait, d’un souvenir demi-amusé, demi-craintif, les termes forts dont, pour un sentiment plus vif, il s’était gour-mandé, jadis.
Ce qui l’émerveillait, c’est qu’elle pût à chaque rencontre reproduire quelque peu des rencontres anciennes, en les renou-velant inépuisablement. Elle n’était pas ce soir la jeune femme du parc des Sablons, il y avait quatre ans. Elle n’était pas la non-chalante porteuse de fourrures qui marchait près de son coupé ; encore moins, bien entendu, le ténu et brillant fantôme de son enfance. L’idée ne lui venait pas que sa propre sensibilité con-tribuait peut-être à retailler ces facettes.
Quelque chose humectait ce soir son habituelle ironie mondaine, saine et ensoleillée, où se mélangeaient des séche-resses et des arômes de praline, comme en sa voix. Elle devenait vaguement confuse, presque amie ; elle restait rieuse et d’une séduction infinie.
Son inexpérience sociale poussait Augustin à lui attribuer à titre de propriété personnelle, tenant exclusivement à son ana-tomie et à son âme, les nuances spéciales que la très grande for-
– 372 – tune ne pouvait manquer d’ajouter à sa grâce, à sa saveur et à son esprit. Il l’érigeait sur les hauts lieux réservés de la vie, ra-dieusement seule et plus haut que ses adorations.
Au reste, le souvenir de trop lourdes périodes, l’interminable souffrance morale dont il sortait, devant tant de liberté heureuse et de beauté, le tentait de placer son allégement actuel à peu près partout où n’était pas Dieu.
Un monsieur entra, de taille moyenne, plutôt mince, à peine grisonnant, – sauf une curieuse mèche, presque blanche, – avec un air de réflexion pénétrante, extrêmement calme.
– Ah ! Henri, dit Mme Desgrès des Sablons, venez nous ai-der.
Il avait cet aspect d’autorité impersonnelle, méthodique et lointaine, de ceux qui ne commandent pas directement aux hommes, mais par l’intermédiaire d’une accumulation de réali-tés abstraites, puissantes et chargées d’argent, de statistiques, de mémoires, d’études techniques, de rapports, que de vastes organismes internationaux à leur service ont pris, sur leur ordre, la peine d’établir et de clarifier pour eux. Et aussi par la médiation d’une foule d’intermédiaires d’un grade élevé, à tra-vers lesquels leur haute puissance solitaire se diffuse, se répartit et finit par devenir invisible aux unités de dimensions moyennes ou petites qui en dépendent de si loin.
Il ignora Augustin, qui s’était levé ; il s’arrêta devant sa bergère à elle, et lui sourit d’un sourire inattendu qui éclaira ce mince et maîtrisant visage.
– Je ne vous ai pas vue, dit-il, ni ce matin, ni à déjeuner.
– Alors, Henri, dites-moi bonjour maintenant.
Et avec une grâce décidée, tout son buste élevé vers lui, mais sa belle tête riante penchée presque en sens inverse, comme si elle ne consentait pas tout à fait, elle lui jeta aux lèvres
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une merveilleuse main.
Comme c’était désormais le moment convenable pour s’apercevoir de la présence d’Augustin, il vint à lui, lui tendit les doigts, lui indiqua silencieusement un fauteuil, le fixa de cette bienveillance attentive et fatiguée qu’on prend quand on accepte de perdre un quart d’heure pour l’avantage d’un autre, et qu’on n’en ignore pas la rareté et l’extrême prix.
Augustin se trouvait contre les énormes rideaux tirés de-vant la fenêtre, en face d’« Henri » et de Mme Desgrès. Elle écou-tait, maintenant, rejetée dans sa bergère, pleine d’abandon, de loisir et de repos, le maître de toute décision étant là, désormais, et elle, n’ayant plus que la tâche d’ajouter, aux sécheresses tech-niques, sa fraîche présence inépuisable.
Augustin ne se rassasiait pas de regarder le personnage très considérable qui était là. Il imaginait le nombre des gens, de par le monde, chefs de banque, grands industriels, directeurs de compagnies de commerce, qui eussent désiré d’un grand désir ces dix minutes d’entretien tranquille. Il voyait passer lente-ment, comme sur un fond d’œil, des usines, des fonderies, des bateaux, le fourmillement des grands ports du monde, de vastes sous-sols bancaires de ciment et d’acier.
Il se rappelait cette amusante boutade de Bruhl, alors que, tout occupé à chercher dans les annuaires des bureaux de poste ce qui se rattachait à Mme Desgrès des Sablons, et ayant lu le nom de M. Henri Desgrès suivi de peu intelligibles signes et autres obscures initiales, il avait demandé à son camarade s’il le connaissait.
– M. Henri Desgrès ? Que veux-tu en faire ? Nous n’avons rien à attendre de lui que le résultat automatique de ses concen-trations.
Puis dédaigneusement :
– C’est un des deux ou trois hommes les plus riches de
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France. Parles-en à mon père. Quant à moi… pfut !…
Tout en prêtant à son interlocuteur la pleine attention né-cessaire, Augustin ne pouvait s’empêcher d’imaginer cette nette et pesante courtoisie appliquée à discuter dans ses conseils d’administration les modalités d’une absorption, les constitu-tions de grands consortiums et la collaboration de ses affaires hydroélectriques, de ses chemins de fer et de ses banques. Il parlait comme tout autre homme, simple et bien élevé.
– Je vous demande, monsieur, de vouloir bien accompa-gner mon fils en Angleterre, où il va passer deux semaines. Il a quinze ans. Il parle assez convenablement anglais et allemand. Il entrera peut-être à Polytechnique. Du moins les anciens Poly-techniciens ont la faiblesse de croire à pareil attrait chez leurs fils.
Augustin le vit allonger le bras vers la cheminée et presser un bouton.
– Sa culture reste malheureusement utilitaire. J’entends qu’il dose exactement son effort sur le résultat visé sans se lais-ser de marge. La méthode n’est pas mauvaise, mais la visée est basse. Pour le moment, c’est le baccalauréat. Je désire qu’il prenne de l’Angleterre des notions naturellement sommaires, mais non fausses, et intellectuellement excitantes.
Le même domestique qui avait introduit Augustin entra de nouveau.
– Priez M. Jacques de descendre.
– J’ai besoin de quelqu’un qui puisse lui donner l’élan et la direction de cet élan ; donc de quelqu’un presque aussi jeune que lui, infiniment plus cultivé et (avec un sourire d’excuse mondaine et d’autorité mêlées) d’une distinction morale et in-tellectuelle parfaite. Mme Desgrès, ma belle-sœur, à qui j’ai la re-connaissance de vous avoir découvert pour moi, n’a aucun doute que vous ne soyez tout cela.
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– Aucun doute, fit-elle, en un petit rire ravissant.
Jacques descendit, fut présenté. Mais en même tempe que lui, une grande fillette de dix ou douze ans entra lentement, re-joignit Mme Desgrès des Sablons, lui entoura le cou de ses bras, lui posa sa joue sur les cheveux.
– Bébé, dit Mme Desgrès des Sablons, ne me décoiffez pas, je vous prie, et cessez de me ligoter.
Cela d’une élégance de ton très sèche, très Louis XVI, qu’une tendresse sous-jacente réchauffait par le dedans.
Bébé embrassa Mme Desgrès, mit un tabouret contre sa bergère, lui encercla les genoux d’un petit bras de propriétaire, tint attachés sur Augustin deux yeux profonds, méditatifs et qui ne se baissèrent pas.
La calme parole reprit en face d’eux :
– Si M. Méridier est libre, faites votre plan et partez de-main. Inutile de perdre un jour.
Augustin dit qu’il était libre.
Le rapide de midi arrivait à sept heures trente, à Victoria ou à Charing Cross. Dans les deux cas, ils descendraient au Sa-voy. Pour éviter les bruits de la cour d’entrée sur le Strand, ils demanderaient des chambres sur le quai. M. Desgrès décrocha le récepteur d’un minuscule téléphone intérieur.
– Donnez-moi le grand Chaix.
Il lui fut apporté par un jeune homme glabre, fin et silen-cieux. Jacques feuilleta les pages internationales et découvrit qu’on arrivait à Charing Cross.
– Henri, dit Mme Desgrès des Sablons, si vous n’allez pas avec eux…
M. Desgrès leva simplement la main, d’un geste qui rappe-
– 376 – lait à Augustin ceux par lesquels son père exprimait le renon-cement à la lutte contre des destinées trop fortes. Le rappro-chement le fit sourire de tristesse.
– … D’ailleurs, je ne suis pas sûr que Jacques en serait en-chanté.
Jacques protesta. Mme Desgrès des Sablons reprit, d’un air qu’Augustin trouva d’une séduction extrême, comme lorsqu’elle lui avait donné sa main à baiser :
– Si vous n’allez pas avec eux, Henri, pourquoi ne nous ac-compagneriez-vous pas jusqu’à Lyon ? Nous y trouverions Jeanne et Colette, puisque Paul ne nous suivra certainement pas. Nous prendrions un rapide quelconque au lieu du Rome-Express.
– Élisabeth, voici mon relevé, fit-il avec un de ses courts et rares sourires.
Et, tirant de sa poche un petit carnet de maroquin noir, très plat :
– Demain matin, neuf heures, à Lyon pour le conseil de la Lyonnaise. À deux heures, conseil des Tissages. J’ai fait mettre les deux le même jour. Après-demain, un jour de voyage, repos. Jeudi : Düsseldorf. Trois jours. Lundi : retour ici par Bruxelles. Je m’excuse de cette nomenclature.
Augustin regardait cette figure, toute de maîtrise de soi et des autres, où aucune énergie n’avait besoin de ressortir, n’étant pas quelque chose de postiche qui existât à part de son activité et de son intelligence et dût s’y ajouter après coup, dans les muscles, les sourcils, le ton de voix et les mots de théâtre.
– Êtes-vous tout à fait sûr de faire tout ce que vous pouvez pour ne pas vous fatiguer, Henri ?
– Je ne fais rien de ce qu’autrui peut faire à ma place. Je ne signe même pas mes chèques. Peut-être suis-je moins utile à
– 377 – mes affaires que je ne crois. Elles sont assez grandes per-sonnes… Au fond, c’est moi qui ai besoin d’elles.
– Quitterez-vous bientôt Paris, madame ? osa demander Augustin dans le silence qui suivit.
– Demain après-midi, fit-elle faiblement.
Puis sa voix changea. À la pureté délicate et presque câline dont elle parlait à son beau-frère, une gaieté superficielle et ex-térieure se substitua.
– Nous, c’est-à-dire Mlle Anne de Préfailles, ici présente, et moi.
– Et consentante, interrompit Jacques, en retard de deux mots.
Il ajouta :
– Plus connue sous le nom de Bébé.
– Mais qui ne l’aime pas, dit l’enfant posée et fine.
Sa voix d’une si spontanée distinction, et son calme de grande personne, firent qu’Augustin regarda avec plus d’attention ses admirables yeux bleu sombre. Puis, comme elle était néanmoins fort jeune, elle se leva de son tabouret et re-commença d’entourer le cou de sa tante avec ses petits bras éperdus.
– Bébé, voulez-vous bien ne pas m’étrangler complètement avant notre commun départ !
Elle desserra l’étreinte et lui confia à l’oreille d’une voix ja-louse et passionnée que tout le monde entendit :
– Excepté quand sa tante le prononce.
Toute cette scène respirait une sorte de bonheur silencieux plus riche que les mots et qui circulait sous eux comme un cou-
– 378 – rant sous-marin. M. Desgrès s’y reposait très évidemment. Il enveloppait sa belle-sœur d’un regard concentré, un peu triste, coupé de rares demi-sourires, dont rien ne distrayait l’avidité tranquille. Sa parole avait pris une teinte douce et comme res-treinte, dans ce même calme qui avait tant frappé Augustin.
– Vous descendez à l’Excelsior. Le lieu est l’un des plus dé-licieux de la Rome moderne, en avril, au milieu de tous ses jar-dins. Et vous voudrez bien me téléphoner, vous, mademoiselle de Préfailles, ajouta-t-il avec un sourire amusé.
– Mlle de Préfailles n’oubliera pas son oncle Henri, dit Mme Desgrès, d’un air de visage qui n’était destiné qu’à lui.
Il semblait à Augustin qu’elle n’avait jamais été plus belle, d’une beauté qui n’était que la fleur de sa longue élégance héré-ditaire, de son charme et de sa santé même. Tout à côté de ces traits permanents, plus personnelle et fugitive qu’eux, on ne sa-vait quelle timidité rieuse lui donnait, en plus des autres, toutes les grâces de la faiblesse. Elle paraissait comme réchauffée et presque portée par ces sortes d’effluves émanés du profond sen-timent silencieux qui l’enveloppait assez visiblement.
Elle dit d’une voix rêveuse :
– Anne, parmi toutes les belles choses que vous verrez…
– Je voudrais, dit l’enfant, qu’on m’explique pourquoi ces choses seront belles.
Augustin sourit. Jacques éclata de rire.
– Il faut, dit Mme Desgrès des Sablons, demander cela à M. Méridier qui sait tout.
La petite fille tourna vers Augustin ses admirables yeux d’un bleu assez farouche, mais sans lui parler.
– Vous partez déjà ? lui dit-on, comme il se levait. J’aurais aimé que vous dîniez avec nous. Vous voyez tous les convives.
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Les difficultés et les regrets dansèrent ensemble devant les yeux d’Augustin… Quoique ses vacances fussent en théorie commencées, il y aurait, à rentrer tard, des difficultés d’heures… il faudrait aller sur-le-champ s’habiller, revenir…
– Madame, dit-il, je n’ai jamais été plus désolé d’un horaire d’École…
Quand il la connut mieux, il sut qu’elle ignorait sereine-ment certains obstacles de la vie et mainte autre chose difficile, comme les distances, le temps, les règlements, le fait qu’on pût ne pas avoir dans son gousset le prix d’une voiture, ni peut-être dans son trousseau de quoi s’habiller pour le soir.
Quand il salua M. Henri Desgrès, celui-ci demanda avec amabilité :
– Connaissez-vous, parmi vos camarades scientifiques, quelqu’un qui fût… d’une grande distinction d’esprit ? Je veux dire qui connût parfaitement sa technique et la dépassât, d’un esprit imaginatif et rigoureux à la fois ?
– J’en connais un, monsieur.
– Ah ! s’il voulait entrer dans les affaires en sortant de l’École, je le lui faciliterais.
Augustin sourit intérieurement de la simplicité voulue avec laquelle il minimisait sa complexe puissance.
– Monsieur, je le lui dirai. Je ne suis pas sûr qu’il n’entre pas à Saint-Sulpice ou dans quelque Ordre religieux.
– Ah ! dit M. Desgrès avec le même calme.
Un haut maître d’hôtel passa Augustin à un autre domes-tique dans lequel il ne reconnut pas celui qui l’avait introduit. Transmis ensuite à un valet de pied qui stationnait au rez-de-
– 380 – chaussée, dans l’énorme vestibule, il se rappelait que des tour-nants se le passaient ainsi, il y avait quatre ans, dans les couloirs du vieux Lycée. Au reste, de ce voyage, peu de chose surnagea : peut-être des verdures sous des tapisseries, l’habile dissimula-tion d’un ascenseur, et certainement la froideur du décor, dans cet écrasant escalier de marbre où sonnaient des débuts d’échos. Il était six heures et demie du soir.
Très haut, au niveau de leurs cintres, une petite lumière so-litaire brillait dans une des torchères des deux porches cyclo-péens qui ouvraient sur la rue. Comme il entendait crier ses pas sur le gravier de la cour, il se demanda assez naïvement laquelle des deux portes cochères s’ouvrirait et par quel mécanisme. Son entrée ne lui laissait aucun souvenir de ce détail, si étrange que cela fût.
Il fut prévenu par un timbre pur, qui parut avoir volé au-devant de ses pas, muet et de toute manière insensible, pour ve-nir éclater contre le pavillon du concierge en deux petites bulles d’un son doré, dont l’effet magique fut précisément de donner à Augustin issue sur le monde extérieur.
Il éprouvait un sentiment profond et confus dont il n’était pas sûr qu’il ne fût un très grand bonheur. Il aurait aimé autre-fois que les Destins lui présentassent l’Angleterre isolée, sans transition, dans un dépaysement intégral. Elle lui venait, au contraire, comme un prolongement de ce salon Louis XVI, pa-reille à une mondanité extrême et raffinée, qui, ayant atteint ses limites, devait, pour se dépasser, bondir dans l’exotisme.
Mais maintenant, du couple : salon Louis XVI-Angleterre, le premier terme surtout était proéminent et d’une évocation in-finie. Il en aimait tout, collectivement. Mme Desgrès des Sablons et la qualité sociale de sa cavalière grâce, où se trouvaient fon-dues la décision, l’hésitation, une manière de timidité frater-nelle et hardie jointe à une certaine insatisfaction de désirs, pressentie déjà autrefois, mais dont il lisait peut-être le secret aujourd’hui. Et cette longue fillette fine et grave « plus connue
– 381 – sous le nom de Bébé », cette sérénité sans sourire posée sur ce visage d’enfant.
Qui étaient Jeanne et Colette ? Qui était Paul ? M. Desgrès des Sablons s’appelait Paul. Il ne semblait pas manquer à l’atmosphère sentimentale de ceux qui étaient là.
Peut-être en aimait-il surtout cette obscure perception de puissance et tous les intérêts d’une vie accablante, sans aucun rapport avec ce qu’il avait connu jusqu’alors. Mais précisément, cette hétérogénéité lui plaisait. Ainsi laissé en dehors, il lui semblait être mieux placé pour en manipuler les épaisseurs, les sentir étoffées et somptueuses. Tous ses pressentiments imagi-natifs, que son manque d’information laissait plus ou moins voisins des romantismes et des mirages, conquéraient la qualité suréminente qui s’appelle le réel.
Au-dessous de cette superstructure, soubassement aux teintes neutres ayant la dureté, la résistance et le genre de beau-té de la pierre, l’immense pouvoir financier légitimement incar-né en l’un des authentiques rois modernes du monde, l’emplissait de respect et d’une sorte de silence. En de rares lieux dominateurs, aux points d’inflexion des grandes courbes statistiques, la souveraineté de ses décisions personnelles, nour-ries d’une documentation si vaste qu’elles semblaient imper-sonnellement techniques, modifiait les déterminismes écono-miques là où il avait voulu. Si la destinée qui s’ouvrait à Largi-lier lui avait été offerte, à lui, Augustin, il ne lui eût pas préféré Saint-Sulpice.
Toutes ces choses gonflaient son cœur d’une volupté mul-tiple, ardente, incroyablement nouvelle, embrassant toutes les autres et spéciale à la fois, étoffe où toutes les joies sont taillées et qui est la passion de vivre.
Le fait que cette vie était en grande partie imaginaire ne le gênait pas. Les Chimères ont de beaux yeux.
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Les intellectuels ne remplissent guère que par l’imagination les formes trop spacieuses de la vie ; c’est ainsi que Balzac était grand homme d’affaires, grand industriel, grand avoué et nabab. Que toutes ces choses existassent hors de lui, et inatteignables, qu’importait à Augustin ? Elles existaient. Et où était Dieu là-dedans ?
La vraie tentation d’après les crises de Foi n’était pas, il le voyait bien, l’appel puéril des Marguerites, mais la force et la beauté d’un monde que la puissance humaine développait toute seule, sans l’aide de Dieu.
Le vent tiède de la Semaine Sainte lui soufflait quelques gifles de pluie. Des automobiles projetèrent obliquement, de chaque côté des allées cavalières, l’eau tombée sur la chaussée. Le mot de Romain Rolland, « la vie dépasse Dieu », qu’il avait méprisé jadis et jugé inepte, lui revint en mémoire et se vengea. Dieu ! Qu’espérons-nous rencontrer sous nos mains, dont nous puissions remplir ce mot démesuré ? Nous y mettons de pauvres objets grêles, des vérités morales de sens commun, du mysticisme de couvent, rien de l’immensité des choses. Glaciale cause première, chassée des libres déterminismes humains, l’infinitude des sciences expérimentales et la riche complexité de l’action la dépassaient également. Il trouva qu’il avait avancé depuis la veille sur le chemin de l’agnosticisme.
Dans le balancement habituel de ses pensées, l’impartiale contradictoire se présenta à lui :
Du gleichst dem Geist den du begreifst…
Boutroux paraphrasait d’habitude en un sens antiidéaliste ce vers de Gœthe : « tu crois que ce qui est, c’est ce que tu con-çois ». Mais cette contradiction pendait, il le sentait bien, dans le vide.
Augustin se dit qu’il avait à peine le temps de rentrer, eut
– 383 – des désirs de taxi-autos (ils commençaient à cette date à circuler dans Paris), se railla de ces goûts de luxe et sauta dans le tram-way jaune. Chemin faisant, il pensa à la distinction désarmée des siens, aux antipodes de celle-ci et non moins grande, se rap-pela brusquement son père et sa légère défaillance de santé, es-péra qu’aucune éventualité fâcheuse ne se produirait pendant son absence, mais se promit d’écrire, dès ce soir, les dates du voyage et le nom de l’hôtel.
Le lendemain, vers neuf heures, un pli porté à la main lui fut remis. On y lisait, dactylographié au-dessous d’un timbrage bancaire : « D’ordre de M. Henri Desgrès, nous avons l’honneur de vous faire parvenir un chèque en francs, de… (suivaient des chiffres, des numéros, des noms de Banque) ; un autre en livres sterling, payable à Londres (suivaient des renseignements simi-laires), deux billets de première classe Paris-Londres, via Calais-Douvres, et les suppléments ci-inclus de cabine et Pullman. Veuillez, pour la bonne règle, nous en accuser réception par bordereau ci-joint, etc. »
Augustin trouva ces chiffres considérables et dépassant de beaucoup le traitement paternel. De beaux mots chargés de brouillard et de bruits de mer tintèrent à ses oreilles. Il décida de prendre le taxi convoité la veille pour gagner du temps, dé-barqua sur les boulevards, devant un immeuble de grande Banque qui lui parut babylonien, pensa que c’était la première lois qu’il encaissait un chèque, erra sous des voûtes d’une hau-teur de cathédrale et d’une couleur de veau d’or, fut envoyé après un périple fort long à l’un des guichets jouant le marbre où il lut ; « Dispositions à payer », sur un registre à colonnes et à chiffres. Il s’étonnait que les caissiers s’occupassent des dispo-sitions morales de leurs débiteurs et leur donnassent des notes comme en classe, lorsqu’un monsieur lui cria : « Datez ! signez au dos ! mettez pour acquit ! » Ce faisant, il se sentit nager au cœur des complications économiques.
Comme il classait ses billets de banque avec la prudence
– 384 – des bonnes gens du Cantal, ses yeux se portèrent sur des sortes de dictionnaires rattachés par une chaînette à de hauts pupitres pour écrire debout. Ouvert, le volume montra ce qu’il était : un annuaire financier. La page donnait la liste des Présidents de Conseils d’Administration des valeurs admises au Parquet. Il chercha « Desgrès (II. G. M.), né à Lyon, le… » Il fit le compte de l’âge, c’était cinquante et un ans.
Suivaient des signes de décorations, de nombreuses autres abréviations, et le titre : Ingénieur des Mines. Puis des adresses à Paris, à Lyon et des noms de châteaux. L’adresse de Lyon ne lui dit rien. Derrière l’indication « Régent de la Banque de France », venait un cliquetis de mots inconnus : Banque de Lyon et de Genève pour l’industrie électrique. – Banque hypo-thécaire franco-algérienne. – Banque du Congo belge. – Énergie électrique Lyon-Rhône. – Distribution d’Électricité Lyonnaise. – Gaz de Lyon. – Énergie électrique Marseille-Nice et Littoral. – Produits chimiques et Bauxites. – Énergie électrique algérienne et coloniale.
Autant de terræ incognitæ.
Y figuraient aussi des références à des conseils d’administration de deux ou trois très grandes banques, des charbonnages français, d’autres belges, des mines de cuivre du Congo belge, un des grands réseaux de chemins de fer français, et quelques autres où se lisaient des noms de ports et de terri-toires canadiens. Augustin ferma le livre et le mit en place.
Il revit le froid et attentif visage si calme, l’air de fine auto-rité pesante, et aussi le regard concentré, triste et persistant dont il entourait Mme Desgrès des Sablons. Il conclut que les annuaires financiers ne savaient, au fond, pas grand’chose.
*
* *
Quelques lettres aux enveloppes simplettes, de papier
– 385 – pauvre et bleu, de format dit commercial, partirent presque tous les soirs du Cantal, dans les premiers jours de l’absence. Les ir-régularités postales firent qu’Augustin en reçut plusieurs à la fois.
Il les lisait toutes au breakfast, dans la salle à manger du Savoy, d’où dégringolaient des terrasses, devant son porridge, son jambon d’York, ses fruits de Californie, sa confiture d’oranges, son haddock et ses œufs pochés. Sur les jardins du fastueux hôtel étagés jusqu’à l’Embankment, sur la large Tamise gonflée, sur les paysages industriels de la rive sud, les briques jaunes des bâtiments en faux gothique et la masse de Waterloo Station, riait le délicat soleil de l’Angleterre. Aux deux faces du Savoy, côté fleuve et côté Strand, glissait à bruit doux la vie du grand Londres impérial, d’un mécanisme huilé et somptueux.
Les lettres étaient cette fois écrites par sa mère. Tout le monde allait bien, sauf son papa, toujours souffrant. La préoc-cupation de ne pas effrayer les enfants, de représenter tout avec douceur, de ne pas assombrir le voyage se fût peut-être montrée dans ce texte, pour des yeux critiques et pessimistes. On y lisait des « heureusement » trop vagues, des « espoirs dans le repos des vacances », des souhaits pour le « beau voyage ».
Augustin annonça qu’ils partaient dans trois jours pour Cambridge et Oxford, qu’ils repasseraient par Londres au re-tour, et que l’hôtel ferait suivre toute la correspondance. Pour son père, il parlait des marbres Elgin, des Déesses sereines et respirantes, couleur de miel. Il venait de leur porter « ses prières ». Il les aimait presque mieux en leur humble sous-verre, telles qu’elles pendirent longtemps aux murs du cabinet paternel, pour leur commun amour.
À Cambridge, dans le quadrangle d’entrée de King’s Col-lege vidé par les congés de Pâques, devant la façade latérale de la Chapelle, et davantage sous les éventails de ses voûtes, Jacques changea d’idée. Pris de passion pour le gothique an-glais, il désira faire la tournée des villes à cathédrales. Après Ely
– 386 – et Peterborough, on remonta vers Lincoln et Durham. On revint sur Oxford, Salisbury, Winchester. On vit Canterbury juste avant le retour, sans repasser par Londres. L’hôtel n’eut pas à faire suivre aux lettres le détail de ces déplacements et les re-tourna sur Paris.
Vers le début de la deuxième semaine, les lettres bleues partirent du Cantal tous les jours. Même elles changèrent de tactique. Elles voyagèrent deux par deux. L’une s’arrêta rue d’Ulm. L’autre s’en fut jusqu’au Savoy, vit ce qu’elle put de Londres, du fond de son sac postal, dans les voitures écarlates du service de Sa Majesté. Rembarquée pour la France, elle re-vint trouver sa compagne, rue d’Ulm, sur la tablette du con-cierge, derrière les vitres de l’étroite cage en verre. Une dépêche fit de même. Une seconde dépêche resta à Paris, ainsi qu’une troisième, partie le dimanche matin. Toutes trois accumulèrent l’une sur l’autre leur petit message dédaigné.
Augustin rentra à Paris le dimanche, vers neuf heures et demie du soir. La limousine déposa d’abord Jacques dans l’hôtel de la grande avenue. Il n’y avait personne. M. Desgrès ne s’y trouvait pas. Ces dames restaient en Italie. Augustin ressentit une légère amputation de son bonheur. La voiture le ramena à travers le Paris de dix heures du soir.
Sa déception passée, il s’abandonnait aux visions qui, sor-tant de lui, débordaient sur les larges avenues nocturnes. Tout éclatait de promesses puissantes et confuses. Peut-être l’âme désignée pour les plus hautes richesses reposait-elle en cette en-fant sérieuse et magnifique, d’une grâce qu’elle ignorait, qui te-nait à la race et descendait plus profond que la personnalité. Celle-ci ne se l’était pas encore annexée ; elle flottait autour, comme en réserve, méconnue de ce « moi » d’enfant.
– Je voudrais qu’on m’expliquât pourquoi c’est beau…
L’automobile fuyait sur un boulevard Saint-Germain désert où mordaient les bouches noires des rues latérales. Elle doubla
– 387 – deux tramways, l’omnibus du Panthéon, enfila le nouveau bou-levard Raspail. Mais là, le chauffeur se trompa, longea le Lu-tetia, tomba rue de Vaugirard, où un fardier le ralentit et le força de stopper devant l’institut Catholique. Il dut rouler lentement quelques minutes derrière le fardier.
La lourde chapelle Louis XIV, d’une masse écrasée, déversa tous ses secrets administratifs et mystiques sur Augustin en plein rêve. Elle eut le temps de le baigner d’amertume et de ran-cœur, de le rendre aux souvenirs de la douloureuse nuit. Il s’agaça de l’enfantillage. Contre qui, cette rancune ? Contre toute la masse de son ancienne vie pieuse, qui n’avait pas su le protéger ? Mais qu’est-ce que la vie de Dieu, dans l’âme ? Si la Bible est le champ clos des lois historiques, l’âme est celui des lois psychologiques. Ni l’un ni l’autre n’atteint l’Absolu. Aucune rancune contre l’inconnaissable : ni de rêverie parmi ses brumes. Dans ces reflets d’émotions passées, pareils à des pho-tographies de mortes, trop de douleur se cache. Augustin n’en remuerait pas volontiers le souvenir. Tout est maintenant bon-heur, convalescence, repos…
Il sauta de voiture, prit son bagage, franchit la cour et le vestibule, avança la tête dans la petite cage en verre et trembla devant son courrier : des lettres dont il ne compta pas le nombre, par terreur d’en voir autant, et trois dépêches posées sur elles. Raide d’attente et ses mains engourdies, les fibres de ses muscles devançaient l’intelligence, pressentant une horreur que celle-ci ignorait encore.
La première dépêche portait : « Obsèques lundi neuf heures. » Une autre : « Très malade. Urgent revenir. » La troi-sième : « Père pieusement décédé cette nuit onze heures. Ten-drement unis dans prières. »
Toute sa pensée demeurait impénétrable à ces nouvelles, désensibilisée, et comme durcie de cocaïne. Le vestibule, le gaz qui tentait ainsi que d’habitude de monter l’escalier du directeur et s’arrêtait au tournant, la porte du parloir, restaient inaffectés,
– 388 – immobiles, tout à fait comme à leur ordinaire quoique pas très sûrs de leur assiette, dans un paysage qui commençait de deve-nir tourbillonnant et vertigineux.
Deux choses étaient en conflit dans son cœur : le tissu des environnements accoutumés, si naturels et si doux, et l’innommable horreur qui, perçant son chemin à travers ces vieilles choses stables, devenait le réel, ne l’était pas encore. Au-cune souffrance positive. Rien qu’un coup à assommer, une sorte de suffocation, un temps mort. Jusqu’à ce que montât en-fin des profondeurs connexes du corps et de l’âme, souveraine et ravageante, l’onde de douleur qui avait impassiblement pris tout le temps nécessaire à se former.
Augustin sentait une gêne intolérable, comme d’habits trop courts, d’un col sanglé et étranglant. Tandis que gonflait en lui une houle de cris sauvages, il devait se taire et ne pas crier. Ces lamentations de démence (qui sont justement une soupape contre la démence), défense de leur donner issue. Ordre de les rejeter à l’intérieur. Rien de cela n’était public… Il serra les mâ-choires, sentit contre ses tempes le mal qu’y faisaient ses poings. Il fit un sourd petit bruit rauque et ce fut tout.
Un grand morceau de lui, cœur, poitrine, il ne savait, se dé-tachait de son corps, dans sa matérialité sanglante. Il en perce-vait la déchirure, baveuse, mal coupée. Il tendait des bras de fou vers ce qui s’arrachait ainsi, comme s’il pouvait l’empêcher de partir, le réajuster, refaire avec les morceaux l’unité de la vieille vie. C’étaient des cris si simples qu’il lui fallait refréner, des clameurs presque animales… Où donc avait-il déjà éprouvé, il y avait peu de jours, une sensation d’arrachement semblable ?… Mais où donc, grand Dieu ?…
Des inquiétudes urgentes et vagues, des nodosités obs-cures, gonflaient sous l’horreur principale… L’une d’elles creva, déversa son contenu au beau milieu de tout le reste : « Le train ! le train ! Il fallait prendre le train !… » Il se vit courir vers de grands globes blancs.
– 389 –
Cependant le chaos s’ordonnait : « Il faut savoir exacte-ment. » Il manipula les dépêches avec des mains qui trem-blaient, sentit revenir l’horreur et la folie, dont il maîtrisa les débuts d’une décision violente : « Pieusement décédé cette nuit… » C’était samedi ! Voyons ! Non, vendredi. C’était avant-hier… Elles n’ont rien écrit depuis ! Mais si ! mais si ! Elles ont écrit… Mais c’est dimanche… irrégularité des distributions uniques… « Enterrement lundi… »
Ce fut ce mot d’enterrement que l’horreur choisit pour se faire traîner de nouveau en plein jour mat et blanc. Le mot le plus cru, le plus matériel, le goût de terre et de pluie, le vernis du cercueil et les cordes, son pauvre père là… La poussée fut telle qu’elle éventra les digues et se déversa dans les premiers sanglots qu’il eût encore sanglotés. L’idée d’un refuge le traver-sa : le même coin du parloir où il avait pleuré sur les rideaux, dans l’enivrement de son ancien triomphe. Il y put crier à l’aise, taper du pied, pleurer longuement sous la vieille poussière.
Le souvenir du chemin de fer lui sauta à la gorge. Dix heures un quart ! Il fallait partir. L’heure de l’express de nuit ? Il n’en savait rien. Il courrait sa chance. L’argent ? Le reste du chèque français était là. Heureusement. Gratitude. Sentiment d’une grâce matérielle comme un cadeau du Ciel, dans la naïve-té d’autrefois… Où donc, déjà cette chance d’avoir trouvé de l’argent à point nommé dans sa poche ? Le restaurant, Vévé… Dérision et honte…
Il traina sa douleur chez le surveillant général, froidement. Chance qu’il fut là. Chance aussi que dans le parloir fût restée la valise. Pas à passer au dortoir, essuyer des apitoiements… Il y a du pyramidon dans la valise…
Augustin s’installa dans l’obscur coin brun d’un comparti-ment de troisième classe, fraternel comme une vieille chambre. De doux Pullman horribles ricanaient dans ses tout proches souvenirs.
– 390 –
Peu de voyageurs. Le flot de Pâques avait cessé. D’ailleurs, il coulait en sens inverse. En fin de vacances, les courants de rentrée confluent vers Paris. Le remuement des sacs et des va-lises s’était apaisé assez vite. Les oreillers à louer, dans leur cha-riot blanc, disparurent à l’extrémité du quai nocturne.
Une foule de détails physiques, mal de tête, soif, sueur, ob-jets pris ou oubliés, honteux de se faire occuper de soi, tenaient cependant leur petite place à côté de sa douleur. Ballottée par l’anxiété de l’horaire et la course en fiacre, celle-ci se trouvait comme à un moment neutre. Elle était une grosse chose pe-sante, ni feu ni déchirure, monstre lourd, mystérieusement pla-cé en un point commun au corps et à l’âme. Une implacable immensité de souffrances tenait dans cette petite place, atten-dant on ne savait quel déclenchement.
Une idée bondit dans sa conscience, l’éclairant comme une fusée, juste ce qu’avait fait la pensée du train. Les lettres !… Si extraordinaire que ce fût, il ne les avait pas lues encore ! Les lettres étaient là, dans sa poche, l’une d’elles ouverte. Comment ouverte et quand ? Sans doute sous le gaz du vestibule, dans les quelques minutes de véritable somnambulisme qu’il avait tra-versées, au moment d’aller pleurer dans les rideaux du parloir. Mais il n’en gardait aucun souvenir. L’épouvante de ces pre-miers moments était telle qu’il n’avait nul désir de les faire re-naître.
Une voix de soldat, rude et triste, sentant le plein air et le vin de caserne, chantonna :
Mon capitaine me dit ;
– « Es-tu bon militaire ? »
Le train passa les immédiates banlieues, prit la demi-vitesse qui avait si longtemps signifié la libération des voyages, et tentait de la signifier encore, mêlée au frais de la nuit.
– Mon fusil à la main,
Je me défendrai bien…
– 391 –
Augustin se leva exaspéré et s’en fut occuper au fond du couloir, près de l’accordéon des passages, un petit coin sous la veilleuse, dans le voisinage des cabinets à demi ouverts et pleins d’eau. Là, il lut les pauvres lettres lugubres.
Pendant qu’il se promenait parmi le double luxe de l’Angleterre et de l’inquiétude métaphysique, savourant de va-poreuses et magnifiques synthèses, poésie, biblicisme, gothique perpendiculaire, carillons anglicans sur les spongieuses pe-louses de Kew Gardens (et très loin, tout au bout des pistes, de vagues préconstructions passionnelles) ; tandis qu’il voyageait en une totale indépendance des contraintes de la vie, corps glo-rieux de l’éther économique, les siens souffraient un martyre obscur, humble et accepté. De courtes pages très douces racon-taient l’histoire, si brève jusqu’à l’aggravation subite.
« … Papa a passé une bien mauvaise nuit… Il a dormi un peu le matin. Le docteur est venu deux fois. Ne tarde pas trop à rentrer… Il a eu un peu de délire…
« … Il a pris Pierre pour toi… Il a parlé de toi comme si tu étais encore au Lycée, et dit que tu n’aurais pas le temps d’écrire tous tes devoirs demain… »
La préparation se faisait cette fois. Elle rendait vraisem-blable la nouvelle, lui rapportait le passé qu’elle n’avait pas eu jusqu’ici. Les événements revenaient du néant. Le temps les rendait l’un après l’autre, comme des noyés. Augustin compre-nait, mettait les choses ensemble. Elles s’engendraient, se rami-fiaient, constituaient peu à peu cet arbre d’où, comme le plus naturel des fruits, tomberait la mort.
« … Nous sommes angoissés. Papa, comme tu le sais, ne communiait jamais. Maman n’a jamais su depuis combien de temps, il ne faisait plus ses Pâques. Prie bien pour lui, mon cher Augustin, prie bien pour nous… »
Heureusement, maintenant, il ruisselait de larmes. Il se
– 392 – mouchait, toussait, éternuait dans ses sanglots, sans témoin, au coin du wagon brun-ocre. Personne pour le gêner dans cette be-sogne, qu’on ne fait bien que seul. La douleur pouvait écraser de toutes les pressions possibles son pauvre cœur. Les larmes étaient là, maintenant, salvatrices. Aucune plaie supplémentaire qui n’en fût une source. Il pleurait à pleines joues, sereinement.
Certains détails rendaient des sons à part, dans le grand hurlement de la souffrance. Ils apportaient leur douleur spé-ciale, inconfondable, parmi tous les coups de couteau dont il sentait le fil.
« Depuis notre dernière lettre, Papa était extrêmement faible, mais il se reconnaissait bien mieux. S’il était ici, a-t-il dit de toi, je ne pourrais le voir mieux que je ne le vois maintenant. Maman a proposé de faire revenir l’abbé B… (C’était lui qui avait succédé à Amplepuis.) Papa a bien voulu. Il a reçu l’Extrême-Onction en pleine conscience. Il a communié. Il a prié avec nous. L’abbé vient de sortir, il y a une demi-heure. Papa s’est assoupi… »
« Faire revenir l’abbé B… » Où donc a-t-on dit qu’il était venu déjà ?… Mais Augustin se sent incapable de partir à la re-cherche de cet événement dans la sinistre série des lettres… D’ailleurs, c’était l’une des dernières phrases de la dernière lettre… Elle venait juste avant les prières et les détresses termi-nales. Écrit le vendredi soir. C’était bien cela.
Et puis la dépêche : « Décédé pieusement cette nuit onze heures… »
Il lui semblait avoir atteint provisoirement le fond de ce chaudron de souffrances. La pensée ne lui venait pas que c’était un palier entre deux tourments, et qu’il aurait besoin, au cours des jours prochains, de bien d’autres paliers semblables. Il se croyait parvenu à une sorte de paix désespérée.
Un précaire équilibre commençait maintenant de s’établir
– 393 – entre le réel modifiable et l’inadaptation de ses désirs. Le niveau de ceux-ci baissait, d’un glissement doux, sans pression, ni bouillonnements, ni rupture de pente. Ils n’étaient plus des dé-sirs, mais de simples évocations, des cris devant des images. Il ne « voulait » plus, il se rappelait seulement. De violents souve-nirs venaient de tous les passés où s’était trouvé son père, avant les années de fatigue et de semi-vieillesse. Le temps des thèmes latins ; les voyages au lycée ; plus loin encore : les matinées de neige, de catéchisme et de chocolat ; et puis d’autres moments aussi, de ce présent savoureux qu’est l’enfance, ce que les adultes, faute d’autre mot, appellent sa fraîcheur. Tous les sou-venirs religieux faisaient corps avec eux, s’y trouvaient associés, acceptés. Tout se fondait dans l’ingénuité de Foi d’une adoles-cence frêle et pleine de Dieu. Il tendait les bras vers ce double passé.
Ses pauvres yeux brûlés se fixaient sur la nuit. Un ciel net-toyé, glacé, sans lune, plein de dures étoiles, un ciel d’aigre avril, dominait des masses nocturnes inscrutables et galopantes.
Les espoirs métaphysiques de la survie qui s’échelonnaient depuis « Phèdre » et « les Lois » jusqu’aux espérances bergso-niennes, n’étaient-ils qu’une immense berceuse pour sanglots d’homme ? Juste de quoi émousser aux arêtes le granit des tombeaux ? Pourquoi un vaste Dieu inconnu n’absorberait-il pas fraternellement, avec tous ceux qui ont cru le trouver, ceux qui l’ont cherché en vain, dans les larmes ? et les ténèbres de la terre ?
Le carreau où il appuyait son front lui transmettait tout le froid paysage extérieur, comme il avait fait déjà, il y avait deux semaines, à la fin de la lugubre nuit.
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