Dans le lit du comte

Julia London · Chapitre 12 sur 27

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Dans le lit du comte

Chapitre 11

11

 

Pour la première fois depuis qu’elle était arrivée à Blackwood Hall, Grace se réveilla reposée et heureuse. Elle sourit en étirant les bras au-dessus de sa tête et se rappela soudain pourquoi elle se sentait aussi bien. Un frisson de plaisir la parcourut alors au souvenir de la bouche de Merryton sur elle. Elle s’était presque sentie folle de joie, la nuit précédente, d’avoir été pleinement initiée aux jeux de la chair ; elle n’avait jamais éprouvé un tel plaisir, jamais imaginé que c’était possible.

Et elle en voulait plus ! Elle voulait connaître toutes les choses que son époux pouvait faire pour lui procurer de nouveau ces sensations.

Un bruit dans la garde-robe lui fit baisser les bras. Elle s’arrêta pour écouter, puis sourit, ravie.

— Viens ici, petit monstre ! lança-t-elle, et, l’instant suivant, Chien sortit en trottant de sa penderie, traînant une de ses chaussures.

— Non, il ne faut pas ! s’écria Hattie, en courant derrière lui.

Mais le jeune animal crut probablement qu’elle voulait jouer ; il gronda, tout content, tandis qu’elle essayait de récupérer la chaussure.

— Il va l’abîmer, milady !

— Peu m’importe, répondit gaiement Grace.

Elle se pencha par-dessus le bord du lit pour siffler son petit protégé.

Par bonheur, le chiot se laissa aisément distraire et vint la rejoindre en courant, avant de s’attaquer à ses cheveux qui tombaient jusqu’à terre. Hattie en profita pour reprendre la chaussure.

— Il devrait être dans sa niche, milady, mais la cuisinière a dit qu’il faisait un tel vacarme que je devais le monter avec moi.

— J’en suis très heureuse, répondit Grace.

Elle souleva le chiot, le mit sur le lit et pressa sa joue sur sa fourrure.

— Ce matin, j’aurai besoin de ma tenue d’amazone, s’il vous plaît, ajouta-t-elle d’un ton enjoué.

* * *

Une heure plus tard, elle dévala le grand escalier, sa natte oscillant au-dessus de sa hanche. Elle tenait son chapeau à la main, par ses rubans, et son très vilain chien — comme l’avait qualifié Hattie, étant donné qu’il avait réussi à mettre en pièces une camisole de Grace pendant qu’elle avait le dos tourné — la suivait, attaché à la laisse que Drake avait fait apporter.

Grace avait imaginé que Jeffrey l’attendrait dans le vestibule. Elle espérait que la barrière entre eux avait été rompue et que ce jour-là marquerait le véritable début de leur mariage. Mais d’un autre côté, elle avait toujours fait preuve d’un d’optimisme exagéré et d’attentes trop élevées.

Elle sourit à Cox, qui feignit de ne pas remarquer que Chien mâchonnait sa chaussure.

— Où puis-je trouver mon époux ?

— Il est actuellement dans son cabinet de travail et ne veut pas être dérangé.

— Oh ! fit-elle, légèrement déconcertée.

Il voulait peut-être dire dérangé par d’autres personnes. Oui, sûrement… Après la nuit précédente, il ne verrait certainement pas d’inconvénient à ce qu’elle passe la tête dans son cabinet de travail, n’est-ce pas ?

Elle pivota et s’engagea dans le couloir.

— Madame ? appela Cox derrière elle.

Mais elle continua à avancer, faisant comme si elle ne l’avait pas entendu, s’arrêtant brièvement pour gronder Chien qui faisait ses griffes sur le tapis.

Devant la porte fermée de Jeffrey, elle hésita un moment. Mais le chiot était impatient de commencer sa journée et jappa.

— Merci, marmonna-t-elle, et elle frappa.

Une réponse étouffée lui parvint.

— Entrez.

Grace ouvrit la porte et jeta un coup d’œil à l’intérieur, oubliant que Chien était avec elle. Celui-ci fonça alors dans la pièce et courut droit à Jeffrey qui se tenait devant la fenêtre, le dos tourné à elle.

— Chien, ici ! cria-t-elle, mais le chiot avait des idées bien à lui et détala pour flairer la cheminée.

Grace jeta alors un regard penaud à Jeffrey, qui n’avait pas bougé. Ses cheveux sombres bouclaient sur son col. Il portait des culottes de daim et une veste de drap noir tendue sur ses larges épaules. Il avait une main posée au creux de ses reins et l’autre pendait sur le côté. Il frappait son pouce de son index, huit fois toujours.

— Bonjour ! lança-t-elle.

Il tourna la tête. L’espace d’un instant, elle crut voir une étincelle dans ses yeux verts, mais ils redevinrent vite indéchiffrables.

— Bonjour.

— Nous sommes prêts, annonça Grace.

Son regard passa sur elle.

— Je vois. Le vent est un peu fort. Vous ne devriez peut-être pas vous exposer aux éléments.

— Oh ! Ne vous inquiétez pas. Ma mère disait toujours que j’ai une constitution inébranlable.

Elle rit.

Il serra les mâchoires.

— Alors je vais faire avancer la voiture…

— La voiture ? Je pensais que nous monterions à cheval.

— Ce sont plusieurs milles à parcourir sur un terrain qui ne se prête pas à une chevauchée délicate.

Grace ne comprenait pas du tout son attitude, mais elle devinait d’instinct que plier devant lui n’était pas la chose à faire. Elle jeta un coup d’œil à Chien, qui mordillait le bord du tapis.

— Par chance, je ne suis pas faite non plus pour les chevauchées délicates.

Il la parcourut de nouveau du regard.

— Très bien. En ce cas, je vais faire amener les montures.

Elle pencha la tête sur le côté, essayant de trouver une faille dans son expression. Impossible. Il était aussi exercé qu’elle à garder une apparence sereine quels que soient ses sentiments profonds ou son humeur.

— Je compte confier Chien à Molly, dit-elle avec entrain. Je vous attendrai dehors ensuite.

Elle se pencha pour prendre le chiot dans ses bras et, horrifiée, remarqua une petite flaque.

— Oh ! Mon Dieu, dit-elle, en tressaillant un peu. Il n’a pas encore appris qu’il ne doit pas se soulager n’importe où.

Jeffrey baissa les yeux sur l’objet du délit, et son expression s’assombrit.

— Je vais appeler Cox, déclara Grace, en s’empressant de sortir avec le fautif, qui tentait de se faire pardonner sa conduite en lui léchant le visage. Je ne veux plus de ce genre de bêtise, Chien, lui murmura-t-elle. Tu es un invité ici, et pas bienvenu de surcroît.

Grace s’éloigna, son assurance légèrement en berne. Tandis qu’elle se dirigeait vers le cottage de Molly, elle essayait de comprendre. Jeffrey n’éprouvait-il pas le même sentiment d’euphorie qu’elle ? Ne ressentait-il pas vis-à-vis d’elle ce lien intime qui ne se forgeait que dans le lit conjugal ? Pourquoi restait-il si distant ?

Ce n’était pas tolérable ! Après la nuit qu’ils avaient passée, elle avait cru qu’ils trouveraient un terrain d’entente qui leur permettrait de supporter leur mariage forcé. Elle s’était trompée, de toute évidence, mais elle ne renoncerait pas.

Molly se montra plus qu’heureuse de surveiller Chien, mais son chat, lui, ne parut pas emballé par cette perspective. Il donna un coup de griffe sur le mufle du chiot qui détala au coin du cottage en glapissant.

— Il reviendra vite ! dit Grace, et elle s’en alla sans attendre, prête à offrir des excuses abondantes plus tard.

Pour l’instant, elle avait un époux à dompter. Le chien passerait après.

Lorsqu’elle revint, Merryton était dans l’allée, sa cravache à la main, son poids reposant sur une jambe. A côté de lui, un garçon d’écurie tenait deux étalons sellés. Grace reconnut le cheval noir à jambes blanches que son mari avait monté pour venir de Bath. L’autre cheval, blanc, plus grand, portait une selle d’amazone.

Merryton la regarda, puis regarda le garçon.

— Vous avez sûrement une monture plus adéquate pour la comtesse ? demanda-t-il.

— Celle-ci fera l’affaire, s’empressa d’annoncer Grace, avant qu’il ne puisse trouver une nouvelle excuse pour qu’elle ne l’accompagne pas.

— Ce cheval me paraît un peu grand pour une femme.

— Pour la plupart des femmes, peut-être. Mais je suis différente d’elles. Je vous l’ai dit, je suis une cavalière chevronnée.

Elle le vit presque sourire à cette réponse.

— J’ai entendu beaucoup de femmes en dire autant et constaté que c’est rarement vrai.

— Alors vous pourriez être surpris, rétorqua-t-elle avec impertinence, heureuse des leçons d’équitation que son beau-père avait insisté pour leur faire prendre, à ses sœurs et elles, quand elles étaient jeunes.

« Vous gagnerez le respect d’un homme en montant bien et en gardant votre selle sous vous », avait-il coutume de leur dire.

Merryton parut sceptique, mais il fit un bref signe de tête au garçon. Celui-ci lui tendit la bride du cheval noir, puis approcha d’elle le cheval blanc. Un palefrenier apparut à cet instant avec un marchepied.

Le cheval était encore trop haut pour qu’elle monte en selle, même avec le marchepied. Grace dut s’agripper des deux mains au pommeau et se hisser pendant que le garçon immobilisait la monture. Lorsqu’elle se fut installée de son mieux en amazone, le palefrenier lui tendit la bride et une cravache.

— Il a du caractère, m’dame. Il n’aime pas être retenu, la prévint-il.

— Vraiment ?

L’étalon piétina le sol et s’ébroua, la testant. Elle se pencha en avant, caressa son encolure et murmura :

— Ne te méprends pas sur moi. J’ai une main aussi ferme que ton maître.

Le cheval réagit en baissant la tête.

— Y allons-nous ? demanda Merryton.

Il paraissait presque amusé, comme s’il avait parié sur cette chevauchée et comptait déjà ses gains. Satané coq !

Elle ajusta son chapeau.

— Je vous en prie, répondit-elle, avant de donner un coup de cravache au cheval, le mettant au trot sans attendre son époux.

Ce dernier fut prompt à la rattraper, cependant, et prit la tête de leur petit cortège, ralentissant considérablement l’allure. L’étalon de Grace suivait derrière, mais le palefrenier avait raison, elle devait le tenir fermement. Il se rebiffait, voulait galoper. C’était naturel par cette belle journée de printemps, parfaite pour les cavaliers comme pour les chevaux. Grace s’impatientait, ayant elle aussi envie d’aller à toute vitesse.

Lorsque la route s’élargit, elle se porta à la hauteur de Merryton.

— Le parc est superbe, dit-elle en regardant autour d’eux. Le domaine doit être très vaste.

— Oui, répondit-il, gardant les yeux fixés sur la route devant eux.

— Je suppose que vous avez de nombreux moutons et de nombreuses vaches qui paissent dans les champs.

— En effet.

Qu’il se montre taciturne s’il voulait, elle ne se laisserait pas démonter ! Les secrets entre époux étaient nouveaux pour elle, certes, mais pas les gentlemen. Et celui qu’elle avait épousé constituait simplement une énigme qu’elle avait l’intention de résoudre.

Il continua à faible allure, le regard fixé droit devant lui, une main sur la bride, l’autre sur sa cuisse, mais Grace sentait son propre cheval s’impatienter.

— Nous pourrions peut-être changer d’allure ? demanda-t-elle.

— De quelle façon ?

Elle sourit.

— En allant plus vite. Ma monture et moi sommes impatientes.

Comme il ne faisait rien pour accélérer, Grace lança son cheval au trot levé. Il obéit avec empressement, se plaçant devant l’autre étalon, renâclant fièrement et secouant la tête. Grace lui fit décrire de larges cercles autour de Jeffrey, tandis que ce dernier l’observait, impassible.

— Ce cheval a-t-il un nom ? cria-t-elle.

— Neige, répondit-il.

— Neige ! Comme c’est original !

— Il me semble qu’une femme qui a appelé un chien « Chien » pourrait être plus indulgente.

Grace gloussa.

— Touchée ! Je n’ai pas encore trouvé le bon nom, mais cela viendra.

Elle remit son cheval au trot et vint se placer à côté de lui.

— Vous vous interrogez sûrement sur mon aptitude à monter.

— Non.

— J’ai eu les meilleurs instructeurs de Londres, dit-elle, sans tenir compte de sa réponse. On nous voit souvent, mes sœurs et moi, faire la course dans Rotten Row, à Hyde Park. Faire la course ! N’est-ce pas scandaleux ? Lady Chatham — la connaissez-vous ? Elle connaît tout le monde en Angleterre, je crois. Elle dit qu’il ne convient pas que de jeunes dames galopent comme des brigands dans Rotten Row. C’est précisément pour cela que nous le faisons, je l’avoue.

Elle rit de nouveau.

Merryton la regarda, manifestant apparemment un léger étonnement.

Grace éperonna son cheval pour décrire un nouveau cercle autour de lui.

— Je mentionne cela juste pour que vous sachiez que je suis de Londres. J’ai pensé qu’il pourrait vous intéresser de savoir où j’ai vécu.

— Je sais d’où vous venez, dit-il, fixant de nouveau la route.

— Mais savez-vous que j’ai passé aussi une bonne partie de ma jeunesse à Longmeadow ? C’est le domaine du comte de Beckington. Le domaine se trouve assez loin d’ici, peut-être à deux jours de chevauchée.

Il ne dit toujours rien.

— Mon père était évêque. Il est décédé quand j’avais huit ans. Ma mère a épousé en secondes noces le comte, qui nous a très aimablement accueillies, mes trois sœurs et moi sous son toit, en nous traitant comme si nous avions été ses filles. Son fils, le nouveau comte de Beckington — Augustin pour nous — se mariera dès que la période de grand deuil sera terminée. Il est fiancé à miss Monica Hargrove. A mon avis, vous n’avez pas dû la rencontrer.

Elle ne précisa pas que jusqu’à récemment, Monica ne fréquentait pas des cercles aussi élevés que celui auquel lui-même appartenait.

Il détourna les yeux vers les champs qu’ils longeaient.

Maudit homme récalcitrant ! pensa-t-elle.

— Ma famille me manque terriblement, reprit-elle. La vôtre vous manque-t-elle ? Je n’ai jamais été aussi longtemps loin de la maison. Il est affreux d’être sans ses frères et sœurs, n’est-ce pas ? Vous devez savoir ce que je veux dire, puisque vous n’avez pas les vôtres, non plus.

Elle lui jeta un coup d’œil et fut surprise de voir qu’il la regardait.

— Pour l’amour du ciel, pourquoi ne parlez-vous pas ?

Un lent demi-sourire apparut alors sur le visage austère de son époux.

— Je ne pense pas en avoir eu l’occasion.

Elle fut tellement soufflée par ce sourire — ou ce qui s’en approchait — que ce fut un miracle si elle ne tomba pas de sa monture.

— Il ne me semble pas nécessaire que nous restions tous les deux bouche cousue, dit-elle.

— Apparemment pas, concéda-t-il, et son sourire s’élargit légèrement.

— Si vous préférez, je vais cesser de parler. Mais allons-nous enfin chevaucher pour de bon ? Retenez-vous votre cheval parce que vous craignez que je ne suive pas ? Si oui, vous n’avez pas à vous inquiéter — j’aimerais beaucoup galoper.

— Eh bien, allez-y, dit-il. Galopez.

Grace le regarda en fronçant les sourcils. Les nombreux gentlemen londoniens qui avaient recherché sa compagnie s’étaient toujours montrés avides de la satisfaire du mieux qu’ils pouvaient. Celui-ci semblait déterminé à faire n’importe quoi sauf la contenter et, maudit soit-il, il y parvenait brillamment !

— Savez-vous ce que je pense ? Neige me paraît un nom ridicule pour un si beau cheval.

Sur ce, elle abattit sa cravache sur le flanc de sa monture.

L’étalon réagit aussitôt et se mit à galoper, ses enjambées s’allongeant tandis qu’elle le guidait au milieu de la route. Grace sentait sa natte rebondir dans son dos, le bas de sa jupe d’amazone claquer autour de ses chevilles. Elle ne se souciait pas particulièrement de savoir où allait Neige. Pour l’instant, il lui suffisait de savoir que Merryton et Blackwood Hall disparaissaient loin derrière elle. Elle se demanda brièvement combien de temps il lui faudrait pour chevaucher jusqu’à Londres. Si elle avait connu la direction à prendre, elle aurait très bien pu essayer.

Au détour de la route, elle tomba sur le cottage d’un premier fermier. Il y avait trois personnes dans le champ, deux hommes avec des houes et une femme avec un panier.

Dieu merci ! La civilisation !

Tous trois s’interrompirent dans leur travail quand elle tira sur la bride de son cheval et l’arrêta abruptement. Elle sauta avec trop d’entrain de sa selle et atterrit à quatre pattes. L’un des hommes se précipita pour la relever, mais elle bondit sur ses pieds et sourit, agitant la main en un salut.

— Bonjour !

L’autre homme ôta son bonnet et avança prudemment d’un pas.

— Milady ? Etes-vous perdue ?

— Perdue ?

Elle regarda autour d’elle. Le paysage ressemblait au reste du domaine, sombre et inhabité.

— Non, je ne pense pas. Vous êtes des fermiers de Blackwood Hall, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit le plus âgé. Et vous êtes… ?

— Oh ! Moi… Je suis lady Merryton.

Aucun ne bougea. Ni ne parla. Ils la fixaient comme s’ils ne comprenaient pas l’anglais du roi. Avant que l’un d’eux ne puisse cligner des paupières, le bruit d’un cavalier qui approchait les fit se tourner pour regarder la route.

Merryton s’avança au milieu d’eux avec décontraction. Il regarda Grace, debout au bord de la route, puis démonta d’un mouvement fluide et marcha vers le petit groupe.

— Bonjour, monsieur Murphy.

Il adressa un signe de tête aux deux autres.

La femme s’empressa de faire une révérence.

— Milord, dit-elle.

Merryton eut un fin sourire et hocha la tête, tout en frappant sa jambe de sa cravache. Grace se demanda si l’habitude était si bien ancrée en lui que c’était toujours huit fois, sans qu’il y pense.

— Vous vous préparez à semer, c’est bien, observa-t-il.

— Oui, milord. On devrait avoir tout planté d’ici la fin de la semaine, précisa M. Murphy.

L’homme plus jeune et la femme fixaient toujours Grace d’un air perplexe. Que devaient-ils penser ? Comme Merryton ne semblait pas avoir l’intention de la présenter, elle lui toucha la main pour le lui rappeler. Il tressaillit légèrement et la regarda.

— Pardonnez-moi, dit-il alors. Permettez-moi de vous présenter M. Murphy, son fils et sa belle-fille.

Il ajouta pour ses fermiers :

— Mon épouse, lady Merryton.

Grace leur dédia un grand sourire.

— C’est un plaisir pour moi. J’espère vous voir à Blackwood Hall, un de ces jours. Vous y venez à l’occasion, n’est-ce pas ?

Les trois Murphy échangèrent un regard ébahi.

— Oui, finit par répondre le père. Pardonnez-nous… Nos félicitations.

— Et beaucoup de bonheur, ajouta la femme, en se ressaisissant. Nous…

Elle jeta un coup d’œil aux deux hommes.

— Nous ne savions pas que vous aviez pris femme, milord.

— Vous le savez, à présent.

Il n’en dit pas plus et noua les mains dans son dos. En les serrant très fort.

— C’est tout récent, précisa Grace, et elle tendit la main vers les siennes pour les dénouer.

Il lui résista, mais elle lui enfonça les ongles dans le poignet et tira sur sa main pour la libérer. Puis elle la tint serrée dans la sienne.

— A Bath, ajouta-t-elle. Nous comptions organiser un grand mariage, mais nous étions si épris l’un de l’autre, que nous nous sommes finalement mariés sans attendre.

Cette déclaration lui valut une forte pression sur sa main, qu’elle rendit aussitôt.

— Nous donnerons une réception pour célébrer correctement notre union, très bientôt. Vous serez tous invités.

Là, Merryton lui serra la main assez fort pour qu’elle tressaille légèrement.

— Oh ! fit Mme Murphy, souriante. Ce serait charmant !

— Nous allons vous laisser continuer, dit Merryton, en posant les yeux sur Grace. Je dois ramener ma jeune épouse à la maison.

Grace lui sourit. Elle vit l’avertissement dans ses yeux verts, mais l’ignora sciemment.

— J’ai été enchantée de faire votre connaissance, dit-elle de nouveau aux Murphy.

— Bonne journée, dit Jeffrey, et, la main fermement placée au creux de son dos, il la poussa vers son cheval.

Lorsqu’il joignit les mains pour l’aider à monter, Grace offrit son pied en lui donnant un petit coup de talon vengeur. Il la hissa en selle avec un peu plus de vigueur que nécessaire.

Tandis qu’ils s’éloignaient, elle adressa un signe de main aux Murphy. Tous trois se tenaient au milieu de la route, et elle devinait qu’ils les observaient avec curiosité. Lorsqu’ils eurent parcouru une certaine distance, Grace dit :

— Ne pouviez-vous pas leur en dire un peu plus ? Ils étaient très curieux de votre soudain mariage !

— Si épris ? fit-il d’un air incrédule, en regardant le ciel.

— Auriez-vous préféré que je leur dise la vérité ?

— Bien sûr que non ! Ne vous est-il jamais venu à l’idée qu’il y a de la vertu dans la réserve ? Cela ne les regarde pas.

— La réserve ! Que savez-vous de la réserve ? La vôtre n’est que de la froideur. Vous leur avez à peine parlé ! Ce sont les gens qui cultivent vos terres ! Vous auriez au moins pu avoir la courtoisie de leur présenter plus tôt votre épouse !

— Quand aurais-je pu réunir mes fermiers pour leur annoncer l’heureuse nouvelle ? rétorqua-t-il, en serrant sa bride et en remuant sur sa selle. Ne me donnez pas de leçons d’étiquette !

— Il se trouve que je suis une experte en matière d’étiquette et de manières, en particulier dans les situations délicates, rétorqua-t-elle. Sachez que je fréquente souvent les plus grands salons de Londres. Je ne manque jamais d’invitations, parce que je comprends les règles mondaines et sais comment l’on doit s’y prendre.

— Magnifique ! Mais comme vous l’avez peut-être remarqué, nous ne sommes pas à Londres.

— Peu importe !

— Bien sûr que si, cela importe ! répliqua-t-il d’un ton sec, en détournant les yeux d’elle.

— Bien sûr que non. Les gens sont des personnes, Merryton ! Peu importe qu’ils soient dans une salle de bal ou dans un champ — tout le monde aime à penser que la personne qui s’adresse à nous nous respecte assez pour nous dire qu’elle s’est mariée !

Comme d’habitude, il ne répondit rien, mais elle vit la façon dont son poing se serrait sur sa cuisse.

Elle se rappela soudain ce que Molly Madigan lui avait dit sur lui et inspira pour se calmer.

— Je me rends compte que votre timidité rend difficile pour vous de…

— Ma quoi ? tonna-t-il.

— Votre timidité !

— Vous pensez que je souffre de timidité ?

Il lâcha un rire incrédule et secoua la tête.

— Si vous n’êtes pas timide, alors il y a un autre nom pour ce que vous êtes, mais je suis trop polie pour le dire, lança-t-elle avec impertinence.

— Vous confondez timidité et tolérance impatiente, répondit-il d’un ton bourru.

Grace n’était pas violente, mais si elle avait pu se jeter à son cou pour l’étrangler, à ce moment-là, elle l’aurait fait. A la place, elle talonna son cheval et s’éloigna de lui au galop.

Cette fois, il laissa son cheval se joindre à la course. Elle l’entendit qui la rattrapait, et cela l’irrita. Elle éperonna Neige, mais la monture de son mari valait la sienne, et ils prirent un virage en galopant ventre à terre — si vite, en vérité, que Grace eut du mal à rester en selle. Elle essaya de ralentir son étalon, mais il se mesurait à celui de Merryton et n’était pas enclin à aller moins vite. Ce fut seulement quand Jeffrey arriva à sa hauteur et attrapa la bride de Neige, tirant fortement dessus, qu’il ralentit et s’arrêta.

Ils étaient au milieu de nulle part, et Grace bouillait de colère. Elle glissa à bas de son cheval, atterrissant sur ses deux pieds, cette fois, et partit à grands pas dans un champ en friches.

— Où allez-vous ? lui cria Jeffrey.

— Chez moi !

— Vous oubliez votre maudit chien !

Grace étouffa une exclamation et fit demi-tour. Merryton avait démonté. Il tenait sa cravache le long de sa cuisse.

— Vous êtes sans cœur !

Il souffla.

— Pas sans cœur. Pragmatique.

— Si, vous l’êtes ! Avec moi, avec eux, fit-elle avec un geste dans la direction des Murphy. Qu’est-ce qui ne va pas chez vous ?

— Rien, répondit-il.

Mais il frappa sa jambe de sa cravache de sa façon habituelle, tout en regardant les grands arbres autour d’eux, le champ ouvert, l’air mal à l’aise. Puis il soupira. Il ôta son chapeau et se passa les doigts dans les cheveux.

— Je ne suis pas sans cœur, reprit-il lentement, comme s’il choisissait chaque mot avec soin. Mais je trouve excessivement difficile de converser sans but défini. Cela me rend impatient.

Il avait besoin d’un but pour parler à quelqu’un ?

— C’est bien cela : vous êtes timide !

— Non, c’est… un peu plus compliqué que cela.

— Compliqué, c’est-à-dire ?

— Aucune importance, répondit-il, en recoiffant son chapeau. Je n’ai pas l’intention d’être cruel. Ni irritable. Mais vous devriez peut-être admettre que je suis incapable de supporter les bavardages.

— Des bavardages ! se rebiffa Grace. Je ne suis pas une vieille femme qui radote et dit n’importe quoi ! J’essaie de comprendre…

— Il n’y a rien de plus à comprendre en ce qui vous concerne, dit-il d’un ton bref, pensant manifestement décourager une quelconque poursuite de la discussion.

— Bien. Vous aimeriez que je le croie, mais ce n’est pas le cas, répliqua-t-elle.

Elle retourna d’un pas martial à son cheval, lasse de cet homme difficile.

Mais comme elle passait près de lui, il la saisit par le bras.

— Je sais que vous faites des efforts, dit-il, paraissant hésiter. Mais je… je ne suis pas comme les gentlemen que vous avez connus, Grace. Et je vous conseillerais de ne pas dire aux fermiers que notre mariage est un mariage d’amour, parce que je ne peux étayer cette fantaisie. Ni accueillir des chiots non dressés…

— Et sinon, que ferez-vous ? le défia-t-elle, en libérant brusquement son bras à la mention de Chien. Vous serez désagréable ? Vous refuserez d’accepter ce mariage ? Au moins, Chien, lui, me montre quelque affection !

Elle souffla avec dédain et voulut de nouveau passer devant lui. Il lui saisit alors le bras un peu plus fermement, cette fois, et lorsqu’il le fit, elle essaya de l’esquiver d’un geste brusque. Leurs pieds s’emmêlèrent et elle perdit l’équilibre, s’affalant par terre.

Jeffrey tomba avec elle.

Elle le repoussa, roula sur le dos et écarta les bras.

— Allez-y donc ! Allez au bout de vos envies ! Frappez-moi, battez-moi, faites enfin ce que vous avez envie de me faire pour vous avoir mis dans cette situation !

Il grogna.

— Juste ciel, pourquoi pensez-vous que je veux vous frapper ?

Il se releva, puis se pencha pour l’aider à se remettre sur ses pieds.

— Vous brûlez manifestement de me faire quelque chose, marmonna-t-elle, en secouant ses jupes et en ôtant des brins d’herbe de sa natte. Je vois ce désir bouillonner en vous comme un ragoût trop cuit.

— Miséricorde, grommela-t-il.

— Allez-vous le nier ? demanda-t-elle en le repoussant.

Il pinça les lèvres, puis leva lentement sa cravache pour lui toucher le menton.

Elle chancela, faisant un pas en arrière.

— Vous voulez me frapper avec votre cravache ?

Il fit descendre le bout de la cravache le long de sa gorge, sur sa poitrine, puis lui en donna un petit coup sur un téton.

— Vous frapper est bien la dernière chose que j’ai envie de faire !

Il fit glisser la cravache plus bas, traçant une ligne le long de son ventre, et s’arrêta au creux de ses jambes.

Sa conduite emplit Grace de confusion. Elle sentait l’onde de désir qui émanait de lui, voyait l’expression échauffée de son visage, et elle trouvait cela étrangement excitant.

— Si c’est la dernière chose que vous voulez me faire, alors quelle est la première ?

La mâchoire de Jeffrey se contracta, durcissant ses traits, mais un éclair passa dans ses yeux, une lueur d’émotion à vif. Un mélange surprenant de force et de vulnérabilité.

Grace attrapa soudain la cravache et la lui arracha. Puis, comme il l’avait fait avec elle, elle lui effleura le torse du bout de l’objet, et s’arrêta au haut de ses culottes.

— Que voulez-vous, Jeffrey Donovan ? demanda-t-elle.

Sa question ne portait pas sur ce moment précis, même si elle aurait aimé savoir ce qu’il avait l’intention de faire dans l’immédiat avec la cravache. Non, elle était plus large et il parut le comprendre tandis qu’elle faisait descendre la cravache jusqu’à la bosse de son érection. Il ne bougea pas, mais garda son regard rivé sur elle, regard chargé d’un mélange turbulent de désir, de colère et de quelque chose d’autre qu’elle n’identifiait pas.

— Ce que je veux, c’est vous ramener à Blackwood Hall, tout de suite, dit-il.

Il saisit la cravache et la lui reprit. Son expression avait changé ; elle s’était refermée et l’éclat furtif d’émotion dans ses yeux avait disparu. Il se tourna et se dirigea vers les chevaux.

Grace le suivit lentement, le considérant et soupesant ces derniers instants, étranges. Elle l’avait déjà remarquée, cette pointe de vulnérabilité sous la façade blindée de son détachement.

Elle étudiait encore cette question lorsqu’elle atteignit les chevaux. Jeffrey se tenait près de Neige, prêt à l’aider à monter. Elle leva les yeux vers lui, essayant de retrouver cette fragilité entraperçue dans les siens. Mais il était, elle l’apprenait peu à peu, un homme circonspect, qui se gardait avec soin et protégeait jalousement ses portes. Curieusement, elle en éprouva du chagrin pour lui. Qu’avait-il dû lui arriver, pour qu’il devienne cet homme réservé ? Pour qu’il refuse de laisser entrer en lui ne fût-ce que le moindre rayon d’affection ? Comme il devait se sentir seul ! Dans un élan de compassion, elle lui toucha le visage.

Il tressaillit et tourna légèrement la tête, mais Grace ne s’arrêta pas là. Ce tressaillement l’enhardit plutôt. Elle se haussa sur la pointe des pieds et l’embrassa doucement sur les lèvres. Elle s’attendit à ce qu’il se rétracte, mais il ne le fit pas. Elle s’attarda, ses lèvres effleurant les siennes, en un baiser chaste et simple. Puis, comme elle se sentait fondre, elle se remit à plat sur ses pieds et s’écarta légèrement de lui.

Le regard de Jeffrey se déversa alors dans le sien, jusqu’au fond, l’emplissant complètement et pendant un long moment. Grace eut la sensation qu’il tentait de la comprendre, pour une fois. Sans un mot, il la prit par la taille, la souleva et la plaça sur la selle. Lorsqu’elle fut assise, sa main frôla sa cuisse. Il recula alors, les yeux fixés sur elle, la jaugeant sans mot dire.

Puis il se tourna et monta sur son cheval.

Ils rentrèrent en silence à Blackwood Hall, Merryton légèrement en avant, ce que Grace jugea être sa façon d’éviter tout « bavardage ».

Aux portes du domaine, il ralentit afin qu’elle puisse le rattraper.

— J’ai des affaires à traiter au village. Je me fie à vous pour rentrer en toute sécurité à la maison.

— Je pensais que peut-être…

Il avait déjà éperonné son cheval.

— Je pensais que nous pourrions déjeuner ensemble, mon époux aux terribles manières, finit-elle pour elle-même.

* * *

Elle chevaucha jusqu’à la maison, tendit la bride au jeune homme qui s’empressa de sortir pour l’accueillir et sauta à bas de sa monture. Puis elle s’éloigna à grands pas, sa cravache à la main, et traversa le jardin bien ordonnancé et les grilles en fer qui donnaient sur le parc pour se rendre au cottage de Molly Madigan.

Tandis qu’elle franchissait le portail de bois, le chat sauta sur le rebord de la fenêtre et agita la queue en la fixant. Il semblait presque froncer les sourcils.

Elle frappa à la porte. Quelques instants plus tard, le battant s’ouvrit et Chien bondit dehors avec, dans la gueule, ce qui ressemblait à la languette d’une bottine en cuir.

— Oh non ! s’écria Grace, qui s’accroupit pour recevoir ses effusions et lui arracher le bout de cuir.

— Lady Merryton ! s’exclama gaiement Molly, en apparaissant derrière le chiot. Entrez, entrez !

— Je vous en prie, vous devez m’appeler Grace. J’espère que Chien n’a pas été trop sot ?

Elle franchit le seuil, tendant la languette mordillée à Molly. Celle-ci le regarda et fit une petite grimace.

— Hum… eh bien…, dit-elle, en s’efforçant de sourire.

Grace eut la réponse à sa question en avisant les restes de la bottine qui gisaient en divers endroits de l’entrée.

— Oh mon Dieu !

Elle avait besoin que quelque chose se passe bien ce jour-là.

— Est-ce que ça va ? lui demanda Molly, en refermant la porte derrière elle et en chassant le chiot de son pied.

Il gronda et fondit sur ses orteils.

— Quel petit sot tu es ! s’exclama Grace qui le prit dans ses bras. Oui, tout va bien, merci. Je vais juste vous débarrasser de ce petit vilain !

Elle pivota vers la porte. Puis, abruptement, refit face à Molly.

— Non, en fait, tout ne va pas bien.

— Venez vous asseoir, proposa Molly. Je vais vous servir du thé.

— Et mon vilain garnement ? demanda Grace, en montrant le chiot.

— Posez-le par terre. Il ne peut pas détruire grand-chose d’autre, n’est-ce pas ?

Grace fit une petite grimace de contrition et laissa Molly l’installer dans l’un des fauteuils près du feu. Le chiot trotta jusqu’à la cheminée et s’allongea avec un long soupir sonore, comme s’il avait eu une rude journée à mâchonner des bottines.

— Il n’est pas ce que vous dites, Molly, déclara Grace de but en blanc.

— Non, c’est vrai… C’est un bon chien, au fond…

— Je parlais de Merryton. Je ne fais aucun progrès avec lui. Je pense qu’il doit vraiment me mépriser.

— Cela ne peut être vrai, dit Molly d’un ton apaisant, et elle s’empressa d’aller chercher le service à thé dans la pièce voisine.

— Pourtant ça l’est. Il a honte de moi. Il a à peine pu se contraindre à me présenter à ses fermiers. J’ai dû le pousser à le faire.

— Je ne peux le croire ! se récria Molly, qui posa le service à thé sur la table, entre elles, et commença à servir.

Grace lui parla alors des Murphy, et de la façon dont Jeffrey avait négligé de tenir compte d’elle.

— Il m’en veut terriblement.

— Je ne le crois pas ! Il était tout prêt à épouser Mary Gastineau, et pourtant, c’est vous qu’il a choisie en fin de compte, ma chère. Comment pourrait-il avoir honte de vous ?

— Pardon ?

Grace n’avait pas envisagé que Jeffrey ait eu de l’estime pour quelqu’un d’autre. Qu’il ait été prêt à épouser une autre femme. Elle avait supposé… Bonté divine ! Elle avait fait trop de suppositions !

— Mary Gastineau ? répéta-t-elle d’une façon lointaine.

— Je pensais que vous le saviez.

— Non, dit Grace, en secouant la tête, et elle jeta un regard penaud à Molly. J’ignore si vous êtes au courant, mais notre union a fait suite à une… inconvenance. Nous n’avons pas eu le temps de devenir familiers.

— Ah…

Molly ne parut pas surprise ni offusquée, ce qui laissa supposer à Grace que la rumeur du scandale s’était déjà répandue, même dans cet endroit retiré. Ce qui n’arrangea pas du tout son humeur — bien au contraire. Combien de temps faudrait-il avant que le bruit n’atteigne les bonnes gens qu’elle avait rencontrées ce jour-là ?

— Peu importe, déclara Molly. Je suis certaine qu’il en viendra à vous aimer.

— Je ne peux l’imaginer. Il me parle à peine !

— Vous pourriez peut-être vous montrer gentille avec lui… Il fait sûrement de gros efforts pour accepter le mariage et être l’époux que vous méritez. Mais ce n’est peut-être pas aussi facile pour lui que pour vous.

— Pourquoi faut-il que ce soit si difficile ? demanda Grace. Le mariage n’est pas une nouveauté déconcertante. Des hommes et des femmes se sont mariés depuis l’aube des temps.

— Oui, mais certains mariages ne sont pas toujours agréables, n’est-ce pas ? L’éducation de lord Merryton a été dure, reprit Molly. Son père était très sévère et ses parents ne s’entendaient pas. Il n’a pas eu le privilège de voir ce qu’était un mariage heureux.

— Je n’en avais aucune idée.

— Je ne pense pas qu’il tienne à ce que cela se sache.

Non, Grace ne le pensait pas non plus. Elle avait entendu parler de mariages orageux. D’après les rumeurs, sir Brendon battait régulièrement sa faible épouse. Mais c’étaient des ragots. Personne n’en avait jamais eu aucune preuve. Elle se demanda ce que Merryton avait essayé de lui dire, lorsqu’il l’avait touchée de sa cravache.

— Néanmoins, je suis certaine que vous trouverez comment arranger les choses avec Sa Seigneurie, dit encore Molly d’un ton enjoué. Et maintenant, j’ai fait des scones frais et de la crème fouettée. Je serais honorée de vous les faire goûter.

Elle se leva, et aussitôt le chiot bondit sur ses pattes. Tandis qu’elle partait vers l’autre pièce, il gambada tout autour d’elle, la faisant presque trébucher.

Grace soupira et posa avec lassitude son menton sur son poing. Un scone l’aiderait peut-être à réfléchir.

— J’ai un peu faim, marmonna-t-elle à personne en particulier.

Mais elle n’était pas précisément avide de nourriture. Elle était avide de comprendre, d’ouvrir la porte verrouillée du cœur de son mari. De découvrir ce qui le tenait à une si grande distance non seulement d’elle, mais apparemment du monde entier.

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