Dans le lit du comte
Epilogue
1816
C’était l’été à Blackwood Hall, et les enfants avaient métamorphosé les longs couloirs sombres. Jeffrey n’utilisait plus le couloir principal pour compter afin de fuir sa folie. Comment l’aurait-il pu ? L’endroit était jonché de jouets, de couvertures oubliées, de lambeaux d’une maison qui, lui semblait-il, était lentement démantelée par de petites mains.
Il adorait les enfants, tous autant qu’ils étaient. Ils avaient allégé son cœur d’une façon qu’il n’aurait jamais crue possible. Il voudrait en avoir des dizaines s’il le pouvait, et se demandait parfois si cela n’arriverait pas, tant il était incapable de laisser sa femme tranquille ! Pensées lubriques et perverses faisaient toujours partie de lui, mais elles étaient désormais réservées à Grace.
Il avait eu finalement de la chance de trouver une épouse qui avait elle-même des appétits assez étonnants. Elle était pour lui une partenaire avide, aussi loin qu’ils glissent dans les profondeurs de son imagination.
Elle voulait d’autres enfants, elle aussi, mais le grabuge qu’ils faisaient régner dans son environnement rendait sa « maladie » assez difficile à maîtriser. Sa peur de faire mal à Grace s’était changée en une peur très réelle de faire mal aux enfants. Ils étaient si petits, leurs os étaient si fragiles ! Et il y en avait tant !
Actuellement, ils étaient huit dans la maison — un très bon chiffre… Les deux de son frère, les deux de sa sœur Sylvia, les trois de Honor et George Easton. Ce dernier avait rebâti sa fortune avec un bateau, et depuis, il semblait croire que mettre un enfant au monde était à faire une fois par an, quand on comptait les recettes des navires.
Le dernier enfant était son propre fils, le jeune et magnifique James Donovan, vicomte d’Ashton. Grace devait accoucher de leur deuxième enfant à l’automne.
Cette grande famille dînait chaque soir dans la salle à manger récemment rénovée, et Jeffrey mettait un point d’honneur à ne pas regarder les tableaux sur le mur est. Deux d’entre eux avaient été accrochés de travers, mais il lui était impossible d’en convaincre Grace. Elle insistait sur le fait que les mesures avaient été prises quatre fois. Elle faisait de son mieux pour considérer les choses de son point de vue, mais fixait la limite à mesurer la même chose huit fois, pas plus.
Néanmoins, il avait réussi à surmonter le malaise dû aux tableaux et concédait volontiers que les pièces étaient beaucoup moins sombres que lorsqu’il vivait seul.
Quand la famille avait dîné, ils se retiraient dans le grand salon où l’on refusait que Grace se mette au piano ; ses talents ne s’étaient pas améliorés. Mercy, qui avait maintenant dix-sept ans, jouait aussi mal que Grace et en était parfaitement satisfaite. « Si l’on joue mal du piano, on ne nous demande pas de jouer », avait-elle expliqué à Jeffrey, en le regardant de ses grands yeux bleus derrière ses lunettes rondes. Mais comme elle n’avait pas encore fait son entrée dans le monde, ses sœurs insistaient pour qu’elle joue chaque soir, dans l’espoir — peu problable selon lui — qu’elle ferait des progrès. Il avait tenté de faire remarquer son manque de logique à Mercy : on lui demandait de jouer davantage parce qu’elle n’était pas douée, justement, mais cette dernière pouvait être très obstinée quand elle avait une opinion. Il comprenait parfaitement pourquoi on parlait de l’envoyer dans une institution pour jeunes dames sur le Continent. En lui-même, il s’inquiétait pour l’institution.
Son jeu était si épouvantable que les chiens — ils étaient quatre, maintenant, tous avec divers défauts — se mettaient à hurler. Ce qui agaçait les chats. Jeffrey n’aurait su dire combien il y en avait exactement, comme certains restaient dehors, mais il en avait vu au moins trois rôder dans la maison.
Après Mercy, Prudence jouait pour le plus grand plaisir de tout le monde. Elle était manifestement la plus talentueuse des sœurs Cabot, et Jeffrey ne se privait pas pour le dire. Il avait toutefois remarqué depuis quelque temps que le jeu de Prudence semblait manquer d’allant. Il avait suggéré à Grace que la charge de s’occuper de leur mère, qui lui avait incombé ces dernières années, devait lui peser. Mais Grace et Honor devaient s’occuper de leurs enfants, et Mercy était… Mercy.
— Mais maman vit avec nous, maintenant, lui avait fait remarquer Grace. Et Pru est dégagée de cette responsabilité.
L’état de lady Beckington avait empiré de façon dramatique. Elle ne parlait plus que rarement, et était particulièrement attachée à une pelote de ficelle.
Ses filles et leurs époux avaient décidé qu’elle devait venir vivre à Blackwood Hall. Il n’y avait pas d’espoir pour elle à Londres, étant donné que même les médecins avaient renoncé devant son cas. Deux femmes d’Ashton Down avaient été engagées pour la soigner vingt-quatre heures sur vingt-quatre, en plus de Hannah. Le fardeau n’aurait plus dû peser sur les épaules de Prudence.
Mais quelque chose semblait néanmoins la tourmenter. Peut-être était-ce qu’elle était dans sa vingt et unième année et n’avait pas encore reçu de demande en mariage. Elle était d’une grande beauté, mais Sylvia, qui était venue à Londres pour les deux dernières Saisons maintenant que ses enfants étaient plus grands, avait confié à Jeffrey que malgré sa gracieuse apparence et ses manières charmantes, elle n’avait pas de soupirant. « Trop de scandales », avait supposé Sylvia.
Ce qui mit Jeffrey particulièrement mal à l’aise, car il aimait beaucoup Prudence.
Un soir après le dîner, une fois que Mercy eut dompté les touches en ivoire à force de taper dessus, et que Prudence eut joué un morceau mélancolique qui fit doubler son whisky à George, quelqu’un mentionna que miss Amelia Hawthorne, une connaissance des sœurs Cabot, allait rejoindre son frère en Inde.
— Elle va se rendre seule en Inde ? demanda Mercy, visiblement excitée par cette perspective.
— Pas seule, sotte que tu es, dit Honor. Avec un chaperon.
Jeffrey repoussa l’image qui commençait à se former dans son esprit — une jeune femme et sa gouvernante. Il ne pensait plus à d’autres femmes, en général, mais de temps en temps…
Grace posa la main sur son bras, et il s’aperçut qu’il était en train de tapoter sa jambe. Elle avait pris l’habitude de le toucher et de le rassurer quand il commençait à compter nerveusement. Il trouvait cela apaisant.
— Je n’aimerais pas voyager jusque là-bas, dit Sylvia. C’est un long voyage et quantité de choses déplaisantes peuvent se produire. Après tout, George a perdu un bateau sur cet itinéraire.
— C’est vrai, acquiesça George. Mais des centaines de navires font le trajet sans problèmes.
— C’est quelque chose que j’aimerais beaucoup faire, dit alors Prudence, posant un doigt sur une touche. Voir le monde…
— Tu voudrais aller en Inde ? s’exclama Honor.
— Pourquoi pas ? C’est au moins aussi intéressant que Bath.
— Pru, ne plaisante pas avec ça, reprit Honor. Pense au péril d’un tel voyage. Sylvia a raison, le risque d’incident est trop grand.
— Oui, bien sûr, Honor, répondit Prudence un peu sèchement, en se levant. Dieu fasse que je ne me mette jamais sur la route du péril !
Elle leva les yeux au ciel d’une façon théâtrale, et sortit, laissant les autres échanger des regards intrigués derrière elle.
— Qu’est-ce que j’ai dit ? demanda Honor, exaspérée.
— Tu as dit « péril », répondit Mercy.
— Pourquoi ce mot lui déplairait-il ? demanda Grace.
Mercy haussa les épaules et ajusta ses lunettes.
— Peut-être qu’elle souhaite se mettre en péril, au contraire. C’est si horriblement ennuyeux, ici !
Honor et Grace se regardèrent en riant.
— Mercy, tu dis les choses les plus absurdes !
Mais Mercy ne riait pas avec ses sœurs et Jeffrey supposa qu’elle savait quelque chose à propos de l’humeur maussade de Prudence et ne voulait pas le révéler.
Bonté divine ! Il pensa à son fils qui n’avait que deux ans. Il pensa aux semaines, aux mois, aux années à venir. Comment pourrait-il, un jour, lâcher James dans le monde ? Comment le supporterait-il ? Comment pourrait-il jamais se débarrasser de la peur qu’il lui arrive du mal ? Et ce serait pire encore si l’enfant à naître était une fille !
Il leva les yeux et croisa le regard de Grace. Elle lui sourit et passa la main sur son ventre, gros de leur deuxième enfant. Il ne pourrait pas le supporter, c’était impossible !
Grace rit à une réflexion de Mercy, ce qui ne plut pas du tout à cette dernière, et maintenant, elles se disputaient. Il régnait un tel chaos dans cette famille !
Mais dans tout ce chaos croissait un amour comme il n’en avait jamais connu, et il en était profondément heureux.
C’était parfait.
* * *
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