Dans le lit du comte

Julia London · Chapitre 23 sur 27

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Dans le lit du comte

Chapitre 22

22

 

Que John ne se montre pas à l’heure convenue pour rencontrer l’amiral Hale fut extrêmement embarrassant, considérant que cette entrevue n’était qu’une faveur de l’amiral à Jeffrey, en hommage à la mémoire de son père avec qui il avait été étroitement lié.

Tout d’abord, Jeffrey pensa que son frère avait peut-être été retenu pour une raison ou une autre. Après leur sévère dispute de la veille, il ne crut pas un instant que John le défierait d’une façon aussi cavalière. Mais tandis que les minutes s’égrenaient et que l’amiral consultait sa montre de gousset pour la dixième fois au moins, il dut admettre que son frère avait volontairement manqué le rendez-vous. Il n’avait aucune intention d’accepter la commission que Jeffrey avait payée très cher pour la lui faire octroyer.

L’attente interminable donna l’impression à Jeffrey que ses entrailles s’entortillaient. Il avait désespérément envie de compter, mais dut se contenter de tapoter son genou de ses doigts.

— Je vous demande pardon, dit-il, quand l’amiral se leva pour partir. Je n’ai aucune excuse à vous présenter pour l’absence de mon frère.

— Eh bien, la vie en mer n’est pas faite pour tout le monde.

L’amiral coiffa son chapeau.

— Je crois savoir que des félicitations s’imposent pour votre récent mariage.

Il ne sourit pas en disant cela, mais regarda Jeffrey avec curiosité, comme s’il attendait qu’il confirme les rumeurs quelconques qu’il avait pu entendre.

Jeffrey imaginait très bien ce qui s’était dit, les ragots ayant eu le temps d’enfler et de s’adapter à ce que la société trouvait amusant dans la folie d’autrui. Son besoin de compter montait en lui comme une bouffée de vapeur.

Il sourit, la bouche pincée, et répondit simplement « Merci. »

L’amiral le considéra avec attention pendant quelques instants.

— Eh bien, dit-il, convaincu apparemment qu’il n’en divulguerait pas davantage. Meilleurs vœux pour vous et votre épouse.

Jeffrey le raccompagna dehors sous la pluie. Il y resta une fois que la voiture de l’amiral fut partie, la pluie se déversant sur lui tandis que sa poitrine se soulevait et s’abaissait à chacune de ses respirations.

Il ne s’était rien passé.

Il devait le constater, l’accepter. L’amiral avait manifestement entendu les rumeurs sur son mariage précipité, mais il l’avait félicité. Il avait attendu qu’il lui en dise plus, ce que Jeffrey avait poliment refusé de faire. Et il ne s’était rien passé… On ne l’avait pas obligé à se tenir sur une dalle noire du vestibule pendant des heures. On ne l’avait pas enfermé dans un placard, où il avait passé son temps à appeler une mère qui ne viendrait pas. Il avait accepté ces félicitations et l’amiral lui avait souhaité une vie heureuse et une bonne journée. Il n’avait pas fait une seule remarque désobligeante.

— Milord !

Un valet du club où Jeffrey avait rencontré l’amiral apparut soudain à côté de lui, tenant un parapluie ouvert.

— Milord, voulez-vous entrer ?

— Non, merci, répondit-il, et il sourit même au valet. Je m’en vais.

Il se lança alors à la recherche de John, en vain. Son frère n’avait pas été vu chez White’s. Il n’était pas allé non plus dans le tripot notoire de Southwark que tous les jeunes dandies trouvaient si divertissant. Un tripot où, d’après les racontars, Honor Cabot avait publiquement demandé George Easton en mariage. Personne n’avait vu John, personne ne savait où il pourrait être. C’était comme si ce dernier s’était évaporé dans l’air lourd de Londres. De nouveau…

Jeffrey regagna Brook Street à cheval avec un déconcertant sentiment d’impuissance. Ils avaient eu de nombreuses fois cette discussion, tous les deux — ce refus de John de prendre son titre au sérieux, son insistance à lui pour qu’il maintienne la tradition familiale d’honneur et de bienséance —, mais elle aboutissait toujours à la même impasse. Il se rappela ce que Grace lui avait dit la veille au soir, qu’elle ne pouvait pas changer sa famille et surtout qu’elle ne le souhaitait pas. Peut-être s’était-il trop efforcé de changer John ? Peut-être les travers de son père se répétaient-ils chez lui dans son insistance à faire de son cadet ce qu’il pensait que son père aurait voulu qu’il soit ? Au lieu de le laisser être l’homme qu’il était, avec tous ses défauts. Mais s’il ne s’occupait pas de lui, Dieu seul savait ce que son frère ferait ! Comment survivrait-il ? Se pouvait-il qu’il soit satisfait de la vie qu’il menait ? Jeffrey craignait qu’il ne finisse dans le caniveau.

Une autre pensée lui vint pendant qu’il chevauchait, une pensée qui portait sur toutes ces peurs qui l’habitaient. La peur d’être découvert, la peur de décevoir sa famille, la peur du scandale… Elles emplissaient chaque repli de son âme. Il se frotta un œil qui le picotait à cause de son épuisement à être l’homme qu’il était, à vivre avec les terreurs nébuleuses, sombres, informes qui emplissaient son être, s’enracinaient comme un chancre dans les fibres de son corps.

Par Dieu, comme il souhaitait en être libéré ! Comme il était content que John ne semble pas en souffrir ! Qui était-il, lui, pour vouloir les lui instiller ?

Il était à mi-chemin de Brook Street quand il tourna bride pour se diriger vers une autre partie de la ville. Il lui était soudain venu une idée de l’endroit où il pourrait trouver son frère.

* * *

Il rentra chez lui bien plus tard qu’il ne l’avait prévu. Grace arpentait le vestibule et parut soulagée lorsqu’il entra. Elle était habillée pour la soirée d’une robe verte et argentée qui lui donnait l’air d’un ange descendu du ciel. Son ange.

— Vous voilà ! s’exclama-t-elle d’une voix pleine de soulagement. Je pensais que vous aviez changé d’avis.

— Je ne changerai pas d’avis, dit-il avec assurance, et il l’embrassa.

Il avait pris des décisions sur un certain nombre de choses, ce jour-là, et l’idée qu’il resterait marié à cette femme, lui donnerait des enfants et s’apprêtait à rencontrer sa famille occupait la première place dans son esprit.

— Nous allons être en retard, dit-elle, en jetant un coup d’œil à une pendule. Augustin nous a envoyé une voiture. Il est enchanté que vous honoriez sa maison de votre présence.

Jeffrey avait très peu de temps pour se préparer, compte tenu de ses rituels, mais il était certain que tout irait bien.

— Attendez-moi dans le salon. Je vous rejoindrai bientôt.

Une demi-heure plus tard, il revint, vêtu d’une tenue habillée et rasé de près. Il était si confiant qu’il sourit à Grace en l’aidant à monter en voiture, et écouta avec attention la liste de toutes les choses qu’il devait savoir sur sa famille. Mercy, la benjamine, était vibrante et curieuse, encline à poser trop de questions dans son désir d’en savoir davantage sur le monde. Prudence feindrait de trouver la soirée terriblement ennuyeuse, alors qu’en réalité, elle serait suspendue à chaque mot qu’il prononcerait. Honor et son époux, Easton, donneraient des conseils à volonté, étant donné que Honor s’estimait experte dans la plupart des domaines. Augustin se montrerait gracieux ; sa fiancée, Monica, observerait de près tout ce qu’elle pourrait rapporter à son odieuse mère. Et puis, bien sûr, sa mère ne les reconnaîtrait pas et dirait probablement des choses inappropriées.

Malgré toutes ces paroles et ces avertissements, Grace avait l’air soucieux quand la voiture s’arrêta devant Beckington House. Elle tendit la main et lui toucha le genou.

— Allez-vous bien ? demanda-t-elle.

— Je vais très bien, lui assura-t-il.

Et il le pensait. Il le pensa jusqu’à la porte.

Mais alors il fut plongé dans le chaos de la famille Beckington, et sa confiance en lui commença à le quitter. Dès le début, ce furent des cris et de grandes effusions. Trois jeunes femmes se ruèrent sur Grace, et une quatrième les suivait. Jeffrey tendit leurs capes à un valet, pendant que les voix féminines, joyeuses et sonores, résonnaient comme des tambours dans sa tête. Cinq femmes, toutes vêtues de robes somptueuses, qui parlaient toutes à la fois. Cela n’avait pas de sens pour Jeffrey. Comment pouvaient-elles entendre ce que les autres disaient ?

— Milord ! Milord, vous êtes le très bienvenu !

Jeffrey reconnut Beckington, qu’il avait rencontré une fois ou deux. Ce dernier traversait le vaste vestibule avec une telle hâte qu’un instant Jeffrey craignit qu’il ne le percute. Mais il réussit à ralentir au dernier moment et s’inclina très bas.

— Merci, dit Jeffrey. C’est très aimable de nous inviter…

— Je suis très heureux de vous recevoir chez moi ! affirma le jeune comte avec beaucoup d’entrain. Grace est comme une sœur pour moi, après tout. Oh ! Permettez-moi… Connaissez-vous M. Easton ? Il a épousé Honor, qui est également comme une sœur pour moi.

Il rit.

— Je suppose qu’elles sont toutes des sœurs pour moi, n’est-ce pas ?

— Monsieur Easton, dit Jeffrey, en tendant la main.

— Milord, répondit poliment Easton.

Il mesurait un pouce ou deux de plus que lui, nota Jeffrey, et ressemblait au défunt duc de Gloucester. Et tout comme Gloucester, du moins compte tenu de ce que Jeffrey se rappelait de lui, ses yeux bleus pétillaient.

— Du whisky ou du vin ? demanda Beckington. Nous avons les deux.

— Euh… merci, répondit Jeffrey.

Leur hôte avait-il l’intention de servir à boire dans le vestibule ? Il regarda Grace, qui était en train de montrer ses chaussures au groupe de femmes.

— Vous ne voudrez sûrement pas les attendre, dit le maître de maison. Elles vont jacasser au sujet de fariboles pendant au moins dix minutes !

— Augustin ! s’écria l’une d’elles. Ne vous avisez pas d’enlever le comte !

Une jeune personne aux cheveux sombres et aux yeux bleus apparut sur la gauche de George. Une sœur de Grace, selon toute évidence. Malgré la différence de couleur de cheveux et de carnation, elle avait le même regard expressif.

— Enchantée, dit-elle, en effectuant une révérence parfaite. Je suis Honor Cabot Easton, la sœur de Grace. Vous avez sans doute entendu beaucoup de choses sur moi, ajouta-t-elle avec un petit clin d’œil.

— Je, euh…

Seigneur, il ne savait que dire !

— Ne faites pas attention à elle, dit Easton à voix basse.

— Je suis heureux de faire votre…

— Et moi ? demanda une autre jeune femme, en bousculant Honor.

— Pour l’amour du ciel, voudriez-vous au moins feindre de me laisser vous présenter ? s’exclama Grace, les faisant reculer d’un geste.

Elle lui présenta alors Mme Easton, qui lui souriait toujours comme s’ils partageaient un secret, puis Prudence et enfin la dernière mais non la moindre, avec ses lunettes rondes, Mercy.

— Et, bien sûr, une personne qui deviendra bientôt notre sœur, miss Monica Hargrove.

— Enfin… peut-être pas exactement sœur, précisa miss Hargrove, en faisant la révérence.

— Très bien, très bien… Mais de grâce, ne vous serrez pas toutes autour de notre invité ! dit Beckington, en les chassant.

Puis il le fit entrer dans un salon grandiose. Jeffrey était certain que la pièce était très bien meublée, mais tout ce qu’il pouvait voir et sentir, c’était que le portrait, au-dessus de la cheminée, était un peu de travers.

Il lui tourna le dos et croisa le regard de Grace. Elle lui sourit avec un peu d’anxiété, comme si elle percevait que quelque chose le déstabilisait et s’attendait à le voir s’effondrer.

— Nous étions très impatients de faire votre connaissance, milord ! déclara Beckington d’un ton enjoué. C’est-à-dire, cette chère miss Hargrove l’était, car je vous ai rencontré de temps à autre. Mon impatience à moi consistait surtout à vous accueillir chaleureusement comme membre de la famille. Miss Hargrove et moi vous rejoindrons dans la félicité conjugale à la fin du mois.

— Ce que vous voulez dire, je pense, c’est que nous savourerons notre propre félicité conjugale à la fin du mois, très cher, le corrigea miss Hargrove.

— Oui, bien sûr, c’est cela !

— Etes-vous à Londres pour longtemps ? demanda Easton.

— Non, répondit Jeffrey.

Easton le regarda comme s’il attendait un développement.

— Blackwood Hall nous manque tellement ! dit alors Grace, s’attirant les regards surpris de ses sœurs. Quoi ? fit-elle en réponse à leurs interrogations tacites. Le domaine me manque. La campagne est ravissante, là-bas. Et j’ai des chiens…

— Des chiens ! s’écria Mercy. Des chiens de chasse ?

— Pas exactement, répondit Grace. Des chiens qui ont été rejetés du chenil parce qu’ils étaient imparfaits pour chasser.

Mercy réprima une exclamation.

— C’est injuste !

— Voyons, Mercy, laissez Merryton diriger son chenil comme il l’entend, dit Beckington. Nous sommes de grands chasseurs à Longmeadow, milord. J’apprécie en particulier la saison des perdrix. Je les vois un peu mieux, ajouta-t-il, en désignant ses yeux. Les lapins sont trop rapides et je n’ai guère de chance avec les cerfs. Et vous ?

— J’aime me colleter avec tout le gibier.

— Je vais aller chercher maman, d’accord ? demanda Prudence à Grace. Je vais tomber d’inanition, si nous ne l’amenons pas bientôt.

A la mention de lady Beckington, le silence s’abattit sur la pièce. Il sembla à Jeffrey que tous attendaient sur des charbons ardents ce qu’il allait faire ou dire.

Mais Grace sourit et répondit :

— Oui, s’il te plaît, Prudence.

Les bavardages reprirent aimablement, pendant qu’ils attendaient. Jeffrey se tenait avec les gentlemen, hochant la tête à ce qu’il approuvait, mais comptant et tenant dans son dos son poing serré contre la marée montante de pensées chaotiques. La seule chose positive était que ces pensées n’étaient pas particulièrement libidineuses, ce qui, supposa-t-il, était déjà une victoire personnelle, étant donné le nombre de charmantes jeunes dames autour de lui.

Il entendit lady Beckington avant de la voir. Il y eut un peu d’agitation, comme si un désaccord survenait. Puis elle apparut dans le salon avec Prudence. Elle paraissait fatiguée, et hagarde, mais elle était encore belle, et Jeffrey comprit d’où ses quatre filles tenaient leurs charmes.

— Milady, comme vous êtes charmante, ce soir ! dit Beckington d’un ton jovial, écartant les bras pour l’enlacer.

Mais sa belle-mère le repoussa et regarda sa manche.

— Elle me permet rarement de la saluer correctement, commenta-t-il avec suffisance.

— Maman, regardez qui est venue, dit Honor. C’est Grace.

— Qui a pris ma cape ? demanda sévèrement la comtesse.

— Personne ne l’a prise, lui répondit Mercy. Elle est accrochée dans le vestibule avec les autres.

— Maman ? dit Grace. J’aimerais vous présenter mon époux, lord Merryton.

Jeffrey s’avança et lady Beckington tourna la tête. Elle lui sourit, mais son sourire était vague. Sa manche, remarqua-t-il, s’effilochait. Cela lui rappela un peu ce qu’il éprouvait souvent — l’impression de se déliter dans la dépravation.

Grace prit la main de sa mère et s’accroupit à côté d’elle.

— Je suis mariée, maman. A un comte.

— Vous devez être la jeune fille que William a engagée pour nettoyer, dit alors lady Beckington avec curiosité.

— Oh ! mon Dieu, murmura Prudence, et elle adressa un sourire d’excuse à Jeffrey. William était notre père.

La comtesse se leva. Elle regarda Jeffrey, les yeux tout à fait clairs. Elle le fixa comme si elle pensait le connaître. Puis elle dit :

— Je sais qui vous êtes. Je sais tout de vous, sir.

Elle le dit avec une telle sobriété que Jeffrey fut un instant empli de confusion — on aurait pu croire qu’elle lui affirmait qu’elle était renseignée à son sujet.

Et tout aussi soudainement, ses yeux se troublèrent et elle lui demanda :

— Où est partie la soubrette ? Il faudrait tout nettoyer.

— Dînons plutôt, suggéra Honor, en passant un bras sous celui de sa mère. Je prends les devants ? demanda-t-elle à Beckington.

— Oui, bien sûr !

Jeffrey observa la comtesse. Elle ne voulait pas se déplacer, mais sa fille l’y incita par des paroles apaisantes.

Ils se rassemblèrent dans la salle à manger. Au début, lady Beckington refusa de s’asseoir, puis elle le fit et se mit à effilocher sa manche.

— Venez-vous souvent à Londres ? demanda le comte à Merryton, comme s’il n’y avait aucun chaos dans la pièce. Je ne vous ai pas vu au club.

— Non, je ne viens pas souvent.

Et il poursuivit poliment la conversation, tapant le parquet du pied aussi silencieusement que possible. A un moment, Grace posa une main sur son genou, sous la table.

La soirée était très éprouvante pour Jeffrey, mais ce n’était pas nouveau pour lui. Il sentait souvent la discorde batailler en lui lorsqu’il se trouvait dans des groupes importants. Mais après deux verres de vin et un excellent morceau de canard, il commença à voir que ce groupe-là était différent. On riait beaucoup. Les membres de cette famille semblaient véritablement profiter les uns des autres. La deuxième chose qu’il remarqua, c’était qu’aucun d’eux, aucun, ne paraissait contrarié par la présence de lady Beckington ou la rejeter. Même dans sa folie, elle était l’une d’eux.

Une attitude si étrangère pour lui qu’il lui fallut tout le repas pour accepter ce qui se passait. Même miss Hargrove, qui parlait peu, montrait des marques de sollicitude pour la comtesse.

Grace lui avait dit que rien ni personne n’était parfait. Mais à la fin de ce repas, quand ils prirent congé en promettant de revenir, il récusa intérieurement cette assertion. Ce dîner, ce dîner en famille, où chacun était accepté pour ce qu’il était, avait été parfait.

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