Dans le lit du comte

Julia London · Chapitre 24 sur 27

Pages du PDF

Dans le lit du comte

Chapitre 23

23

 

 

Après la visite inattendue de Jeffrey à M. Ainsley, la veille, un messager arriva le lendemain matin porteur d’un billet pour lui, billet dans lequel l’avoué lui donnait l’information dont il avait besoin.

Jeffrey sortit aussitôt après, chargeant Cox de dire à Grace qui n’était pas encore descendue qu’il la verrait au dîner, ce soir-là.

Il chevaucha à travers la ville dans un dédale de rues qui s’enchaînaient sans rime ni raison. C’était très déconcertant, mais le tapotement régulier de ses doigts sur sa jambe l’aida à aller de l’avant.

Dans Tomlinson Street, le jeune garçon qui prit son cheval lui dit qu’il ne connaissait pas miss Louisa Peters. Mais il connaissait une Mme Peters et indiqua une petite maison de ville.

Jeffrey avait une impression désagréable au sujet de cette Mme Peters et il espéra sincèrement que son intuition le trompait. Il marcha jusqu’à la porte, peinte en rouge, et frappa quatre fois. Par une fenêtre ouverte, il entendit un bébé qui pleurait et se raidit.

Une jeune femme ouvrit la porte, le bébé sur la hanche. L’enfant semblait avoir plusieurs mois. Il avait des joues rondes et rouges et ressemblait tant à John que Jeffrey en fut un instant déstabilisé.

— Oui ? demanda-t-elle en levant les yeux vers lui, prenant note au passage de ses vêtements.

— Je vous demande pardon, je cherche miss Louisa Peters.

Le sang se retira du visage de la jeune femme. Elle entoura son enfant d’un bras protecteur, et tenta de refermer la porte, mais Jeffrey l’en empêcha en plaçant sa botte dans l’ouverture.

— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? demanda-t-elle sèchement.

Ce que Jeffrey voulait, c’était que sa vie soit différente. Il voulait élever des enfants et leur donner une vie meilleure que celle que son père lui avait donnée. Il voulait être libéré des singularités qui le retenaient captif. Il ne voulait pas être un homme que des femmes comme celle-ci craignaient.

Il s’obligea à sourire.

— Vous savez qui je suis, miss Peters. Et ce que je veux, c’est tenir mon neveu dans mes bras.

Elle battit des cils, et serra davantage son enfant, manifestement apeurée.

— Non…

— Louisa… Laisse-lui tenir le bébé.

John apparut derrière elle. Il était en manches de chemise, sans écharpe, comme s’il était dans la petite maison depuis un certain temps. Il paraissait aussi anxieux que miss Peters et posa la main sur son épaule.

— Je ne permettrai pas qu’on lui fasse du mal. Et mon frère non plus.

La jeune femme tendit alors l’enfant à Jeffrey, non sans réticence.

Il prit le bébé dans ses bras et sentit quelque chose de chaud le traverser. Le petit garçon attrapa son écharpe, gazouillant de plaisir, et Jeffrey sourit.

— Comment s’appelle-t-il ?

— Thomas, répondit John. Thomas Donovan. Entre, Jeffrey. Nous avons suffisamment attiré l’attention.

La maison était petite et manquait de meubles. Mais les quelques pièces qui la composaient étaient de bonne qualité. Dans le salon, il y avait deux boules et un soldat de bois.

Jeffrey sourit à l’enfant et passa la main sur sa tête. Le bébé essaya de lui attraper le nez. Il resta immobile et le laissa lui mettre les mains sur le nez, les doigts dans la bouche, pendant que la jeune mère regardait, nerveuse.

Enfin, il lui rendit son enfant et dit :

— Votre fils est magnifique.

— Merci, milord, répondit-elle, pressant la tête du bébé contre sa joue.

Elle prit un chiffon, le tordit, fit un nœud à chaque bout, puis le tendit à Thomas. Il se mit à le mâchonner.

— Tu as bien gardé le secret, vraiment, dit Jeffrey à son frère. Je pensais que l’enfant venait tout juste de naître.

John ne dit rien, mais il bougea pour se placer entre sa maîtresse et lui.

— Pourquoi es-tu venu, Jeffrey ? demanda-t-il. Que veux-tu ?

Jeffrey soupira et ôta son chapeau.

— Quand tu ne t’es pas présenté hier, j’ai été très en colère. Je veux te parler…

— Tu m’as déjà dit tout ce que tu avais besoin de dire, déclara John d’un ton crispé. Et je crois savoir ce que tu vas faire. Mais tu ne peux pas me menacer, Jeffrey. Rien de ce que tu pourras décider ne changera mon esprit ou mon cœur. J’ai un fils et je ne l’abandonnerai pas. J’ai une épouse et je ne l’abandonnerai pas non plus. Dieu sait que je n’ai pas été suffisamment un mari pour elle, en vérité !

Jeffrey fut abasourdi. Il regarda la jeune femme. Elle avait le teint clair, des cheveux blond pâle et de grands yeux bruns. Une image d’elle la tête renversée en arrière, en proie à l’extase, son cou mince exposé, lui traversa l’esprit. Mais il regarda l’enfant et chassa l’image de force.

— Mariés…, marmonna-t-il.

Ce n’était pas ce qu’il avait espéré pour son frère. Mais après tout, Grace n’était pas l’épouse qu’il avait espérée pour lui-même.

John haussa les épaules.

— Je suis un vaurien, c’est vrai. Mais je n’ai pas pu laisser mon fils venir au monde hors des liens du mariage. Et puis… j’aime Louisa. C’est aussi simple que cela.

C’était vraiment très simple quand on le ramenait à ces arguments, en effet, pensa Jeffrey. Une révélation remarquable pour quelqu’un qui avait passé toute sa vie à éviter la moindre trace d’inconvenance.

— Je te demande pardon, Louisa, j’ai négligé mes devoirs. Voici mon frère, le comte de Merryton.

Louisa ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes et parvint à faire une révérence.

Jeffrey hocha la tête. Il mit une main dans son dos et la serra fortement pour lutter contre son besoin farouche d’un certain ordre, d’un chemin balisé. Il pensa à leur père. Il le voyait aussi clairement que s’il s’était tenu devant lui, la réprobation dans les yeux, censurant de manière absolue ce que John avait fait. Mais ce dernier avait fait ce qu’il devait faire. Il avait tenu bon, pris ses responsabilités vis-à-vis de cette femme et de cet enfant, et pour cela Jeffrey était fier de lui. Pour une fois dans sa maudite vie, quand cela importait le plus, son frère s’était montré responsable.

Il soupira et remit son chapeau.

— J’apprécierais une chope, dit-il d’un ton las. Peut-être même deux.

John le regarda avec méfiance.

— Il y a une taverne au bout de la rue.

— M’accompagnerais-tu ?

John échangea avec sa femme un regard que Jeffrey souhaita pouvoir effacer. Ils n’avaient rien à craindre de lui.

* * *

La taverne était pleine de monde, mais le propriétaire reconnut en eux des personnes de qualité et les conduisit dans une pièce privée. Aucun d’eux ne parla, au début, préférant se concentrer sur sa bière et ses propres pensées.

Enfin, Jeffrey écarta sa chope, planta les coudes sur la table et décocha à John un regard sévère.

— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?

— Te le dire ? Pour avoir droit à ton dégoût ? Pour être sermonné sur la façon dont j’ai détruit la réputation de la famille ? La raison n’est-elle pas évidente, Jeffrey ? Je ne me soucie guère de ce que tu dis de moi, mais je ne veux pas entendre attaquer mon fils.

Jeffrey encaissa la pique sans broncher. Il la méritait.

— Je sais que c’est une union que tu n’approuveras jamais, reprit John, avec un rire amer. Qui le ferait ? Elle n’a pas de dot et son père est tailleur…

Il secoua la tête.

— Mais elle m’a rendu heureux. Et mon besoin d’être un père pour cet enfant — un bon père, Jeffrey — a pesé bien plus lourd que le souci de perdre ma fortune.

Il se frotta le visage.

— C’est un souci, je le reconnais, mais j’ai quelques propriétés que je pourrais vendre.

— Tu ne pensais sûrement pas que tu pourrais garder ce secret vis-à-vis de moi ? De Sylvia ?

— Je ne sais pas… Nous sommes très bons pour garder des secrets les uns vis-à-vis des autres, non ?

Il but une gorgée de bière, puis fixa son regard sur Jeffrey.

— Je sais que tu te soucies du scandale qui va suivre. Mais j’y ai réfléchi. Mon intention est de vivre discrètement, loin du regard de la société. Peut-être dans un petit village, comme tu l’as suggéré toi-même…

— Non, dit Jeffrey, secouant la tête.

Il n’était pas entièrement sûr de ce qui devait être fait, mais il savait que l’enfant qu’il avait vu ne devait pas être mis à l’écart et grandir dans la honte.

— Tu dois vivre comme un Donovan, fier de ton fils et de ton épouse, déclara-t-il. Elle est charmante.

— Comme un Donovan. Qu’est-ce que cela signifie, sapristi ? Vivre sous une censure constante ? Avec ta peur permanente de cette censure ?

Etait-ce vraiment ce que John pensait de lui ? Qu’il avait peur de la censure ?

— Ce que je veux dire, c’est que tu dois vivre exactement à l’opposé de la façon dont nous avons été élevés. Ouvertement. Fièrement.

John cligna des paupières. Un sourire ironique se peignit sur ses lèvres.

— D’aimables paroles. Mais je ne me fie pas à toi, Jeffrey. Tu es un homme qui a toujours insisté sur le fait que l’honneur, la bienséance et la réputation de la famille sont plus importants que tout pour lui.

— C’est ce que j’ai fait, oui…, dit Jeffrey d’un air absent.

Il sentait la discorde monter en lui et tapota son genou. Protéger le nom de sa famille lui avait été inculqué depuis qu’il avait appris à marcher et à parler. C’était peut-être ce qui l’avait poussé à la folie, au besoin constant de perfection. Mais tout cela avait basculé lorsqu’il avait posé les yeux sur Thomas.

— Mais tu as un fils, John.

— Et toi, tu te retrouves avec une épouse dont la mère est folle.

— Oui.

John contempla sa bière.

— Je te demande pardon. Ce n’était pas à dire. Je suis désolé, Jeffrey. Plus que tout, je regrette ce qui vous est arrivé, à Grace et à toi. C’était ma faute…

— N’aie pas de regrets. J’aurais pu repousser le mariage toute ma vie, si je n’avais pas été forcé à me marier.

Il but, faisant passer l’amère vérité avec la bière.

— Elle me convient, dit-il simplement, mais en réalité c’était plus que cela.

Oui, bien plus… Il commençait enfin à comprendre à quel point ce qui le liait à Grace était vaste et profond.

— Elle n’a jamais tenu à moi, dit John. J’espère que tu le sais.

L’image de John et Grace enlacés surgit, non invitée.

— Il fut un temps, avant Louisa, où je trouvais que Grace Cabot était l’une des femmes les plus séduisantes de Londres. Dieu sait que j’ai essayé de me faire valoir à ses yeux, mais elle ne voulait rien avoir à faire avec moi, expliqua John avec un haussement d’épaules. Et puis, lorsqu’elle est venue à Bath, elle parut avoir brusquement changé d’avis, déterminée à m’attirer dans ses filets, tout à coup. Elle n’avait pourtant jamais manqué de soupirants. J’ai appris la maladie de sa mère, et compris son projet : elle devait se marier avant qu’il ne soit trop tard, avant que tout le monde ne sache que sa mère était devenue folle et qu’elle n’ait perdu ses meilleures opportunités de mariage.

Jeffrey étudia la table éraflée, pensant à l’ironie de la chose. Ce que Grace avait fait était répréhensible. En apparence du moins. Mais la vérité, la vérité profonde, c’était qu’elle se souciait de sa famille, et qu’elle avait fait ce qu’elle pensait devoir faire pour ses sœurs et sa mère.

— Ce qui est fait est fait, conclut-il.

— Je suis heureux qu’elle te convienne, Jeffrey.

Grace faisait plus que lui convenir. Il en était venu à compter sur elle. Il s’était dit qu’il gérerait son mariage forcé avec de la distance, mais Grace avait eu un autre plan.

Il vida sa chope.

— En parlant de Grace, je devrais aller la rejoindre, maintenant.

Il se leva, jeta quelques pièces sur la table.

— Nous avons tous les deux pris un virage dans notre vie, pour le meilleur ou pour le pire. Nous ne devrions pas être ennemis.

— Non, dit John.

Il se mit debout et lui tendit la main. Jeffrey la prit. Il y avait encore beaucoup à dire et à considérer, mais pour le moment, il se sentait soulagé.

— Prends soin de mon neveu.

John sourit.

— Merci de… comprendre, Jeffrey. Je n’aurais pas cru…

— Tu ne m’en aurais pas cru capable ? Moi non plus.

Il sourit et sortit.

Il avait devant lui une foule de choses à affronter. Dès que la nouvelle du mariage de John et de l’existence de son enfant se répandrait, ce seraient des spéculations sans fin. Certains les banniraient de leur société, mais pour la première fois de sa vie, Jeffrey ne sentit pas l’incertitude monter en lui. Il compta à peine les pas de son cheval.

Il pensa à Grace, et à tout ce qu’elle lui avait révélé, depuis qu’ils étaient ensemble. Si peu de temps et déjà tant d’enseignements ! Il pensa à lady Beckington, à la façon dont sa famille avait pris sa folie à bras-le-corps. Il songea à l’acte ridicule et intrépide que sa femme avait commis à Bath — mais cet acte avait à présent du sens pour lui. Grace essayait alors de protéger quelqu’un qui lui était cher de la société et du scandale, tout comme lui-même avait essayé de protéger son frère des mêmes choses. Il devait au moins admirer sa force et sa volonté de se sacrifier pour le bien de sa famille. Et il devait certainement admirer le fait que, dans des circonstances bien moins qu’idéales, et en dépit de sa propre folie, Grace s’était efforcée d’être une bonne épouse pour lui.

Des choses avaient changé dans le fatras compliqué d’obsessions et de compulsions qui l’habitait. Vraiment changé, il le sentait jusque dans la moelle de ses os, dans l’étau de sa dépravation qui se desserrait peu à peu. Pour la première fois de sa vie, il connaissait l’amour. Un amour doux, asymétrique, brouillon, imparfait.

* * *

Ce fut Mercy qui entendit les chatons, mais Grace qui les rassembla et les mit dans une boîte, pour les apporter à Merryton House.

Cox parut sur le point de s’évanouir à leur vue, mais Grace et ses sœurs posèrent la boîte par terre et s’attroupèrent autour des petites bêtes abandonnées.

— Que va dire ton mari ? demanda Honor, laissant un chaton noir avec une patte blanche lui chatouiller le cou.

— Il ne dira pas grand-chose, répondit Grace. Mais il n’appréciera pas.

Elle fit un clin d’œil à sa sœur.

— Il est très silencieux, non ? demanda Mercy qui cajolait un chaton gris rayé. Est-ce que Blackwood Hall est très grand ?

— Immense, lui assura Grace. Et très ancien.

Mercy prit aussitôt l’air très intéressé.

— As-tu entendu des bruits étranges ? Des bruits de pas ou quelqu’un qui pleurait ?

Grace se mit à rire.

— Je n’ai entendu que le vent sifflant sur le toit.

— Je parie que cette demeure est hantée, dit gravement Mercy. La plupart des vieilles maisons le sont.

— Mercy, pour l’amour du ciel ! protesta Prudence.

Elle avait pris le chaton roux, qui s’était fait un petit nid sur ses genoux et observait ses congénères.

— Ce que je veux savoir, moi, reprit-elle, c’est ce qui s’est passé ce fameux soir, à Bath.

Elle se pencha et fixa Grace avec attention.

— Tu n’as pas fait quelque chose de vraiment horrible, si ?

Honor rit.

— Tu parais carrément fascinée, Prudence. A mon avis, tu espères qu’elle l’a fait.

— Bien sûr que oui ! Il n’y a rien d’amusant dans le respect des convenances, n’est-ce pas ?

— Non, concéda Grace. Très bien, je vais te le dire…

Elle caressa le chaton gris aux yeux verts et raconta à ses sœurs tout ce qui s’était passé… omettant les détails les plus lubriques, naturellement. Prudence et Mercy étaient encore trop jeunes pour les entendre.

Elle était en train de leur parler de Molly Madigan et de son très gros chat, quand Jeffrey revint. Il pénétra dans le salon et esquissa un pas en arrière, avisant les chatons qui folâtraient autour d’elles.

— Oh ! fit Grace, en se relevant vivement. Nous ne vous attendions pas si tôt.

— En effet, fit-il, fixant toujours les chatons.

— Tu avais raison, Grace. Il n’a pas dit un mot sur eux, commenta Mercy, en le regardant.

— Tais-toi, marmonna Honor.

Elle se leva à son tour.

— Nous vous demandons pardon, dit Grace. Mais les chatons étaient abandonnés et nous n’avons pas supporté de les laisser.

— Tu n’as pu supporter de les laisser, rectifia Honor.

Grace lui lança un regard noir.

— D’accord, je n’ai pu le supporter. Mais Honor a dit qu’elle en prendrait deux. Mercy et Prudence un chacune… Je n’en garderai donc qu’un seul…

— Je me moque des chatons, dit Jeffrey, la surprenant. Prenez-en autant que vous voulez.

Puis il ajouta, la regardant :

— Puis-je vous dire un mot en privé ?

— Oui, bien sûr, répondit-elle, tendant son chaton à Mercy. Ne les câline pas trop fort. Ils sont encore tout petits.

Elle posa une main sur son ventre pour se calmer les nerfs, et suivit Jeffrey hors de la pièce.

Il la conduisit dans son cabinet de travail et referma la porte sans bruit.

— Est-ce que… est-ce que vous l’avez trouvé ? demanda-t-elle, contrariée de s’entendre balbutier.

— Oui.

Elle soupira et ferma les yeux, supposant le pire. Il avait certainement chassé la femme, obligé John à accepter la commission. Aussi déçue qu’elle soit par Amherst, son cœur se serrait pour cet enfant.

— N’avez-vous pas de sentiments ? demanda-t-elle doucement. Nous faisons tous des erreurs…

Il serra les mâchoires et étudia le parquet un moment. Elle était certaine qu’il comptait dans son dos, tapotant ses doigts, ses pensées centrées sur la nécessité de garder le nom de Merryton immaculé, pur de toute flétrissure. Ce qui signifiait que la vérité se noierait dans la douleur et les secrets.

— Vous devez comprendre…, commença-t-il.

— Vous n’avez pas besoin de le dire, Jeffrey. Je comprends. Une partie de moi ne comprend même que trop bien. C’est la raison pour laquelle j’étais dans ce salon de thé, ce soir-là, essayant de sauvegarder les apparences. Mais dans quel but ? demanda-t-elle, plus pour elle-même que pour lui.

— Si vous voulez me permettre de finir… Vous devez comprendre, plus que quiconque, combien il est difficile pour moi d’accepter ce que John a fait. Parce que je suis perdu sans ordre et sans symétrie. Sans eux, le monde sombre dans le chaos et la débauche. Vous le comprenez, n’est-ce pas ?

— Je m’y efforce, répondit-elle.

— Alors vous devez savoir…

Sa voix se brisa et il plaqua sa main serrée sur sa cuisse.

— Vous devez savoir ce que cela signifie quand je vous dis que vous m’avez changé. Votre amour, votre acceptation m’ont changé. Quand je vous regarde, les peurs que je porte en moi diminuent. Je vois alors des possibilités de vivre autrement — je ne peux pas toutes les saisir, pas encore, mais je peux les voir — et j’ai besoin de vous, Grace. J’ai désespérément besoin de vous !

Cette déclaration stupéfia Grace et elle ne put que le regarder fixement, tandis que ses mots se drapaient autour de son cœur.

Jeffrey serra les mâchoires, frappa huit fois sa jambe de sa main.

— J’ai vu mon neveu. J’ai reconnu John en lui. J’ai vu toutes les possibilités qui s’offrent à lui, et je veux qu’il les saisisse. Je veux qu’il sache qu’il est aimé. Je ne forcerai pas John à accepter la commission navale. Je le presserai seulement de nous amener Thomas le plus souvent possible.

Grace retint une exclamation.

— Vous ne les avez pas chassés ?

Il secoua la tête.

— J’ai laissé mon frère libre de faire ce qu’il a à faire.

Cela pouvait sembler très peu de chose pour quelqu’un d’autre, mais Grace comprenait combien cela avait dû être dur pour Jeffrey de lutter contre lui-même pas après pas.

— Mon Dieu, dit-elle, et elle ne put s’empêcher de lui toucher la joue.

Jeffrey ferma les yeux, tourna son visage dans sa paume et l’embrassa.

— Comme cela a dû être difficile ! Je suis si… soulagée. Et si fière de vous, Jeffrey.

— Eh bien, j’ignore si je parviendrai à m’empêcher d’en faire une obsession, de tout remettre en question, mais je… je me sens assez fier de moi aussi.

Elle lui sourit.

— Je vous aime, dit-il, l’enveloppant de ses bras. Je ne serai jamais facile à vivre, je ne serai jamais totalement libéré de ma maladie. Mais je vous aime, Grace, et je promets de vous aimer telle que vous êtes.

Elle n’aurait pu demander quelque chose de plus lourd de sens que cela. Avec un cri de bonheur, elle jeta les bras autour son cou.

— Je n’ai jamais été aussi charmée de toute ma vie, milord.

Elle l’embrassa. Il commença à promener les mains sur elle, mais les voix de ses sœurs, dans le vestibule, leur firent lever la tête.

— Mercy, je t’avais dit de le tenir à l’œil ! fit la voix de Prudence. Nous ne le retrouverons jamais.

— Oh non ! dit Grace. Je devrais y aller et prévenir le désastre qui couve.

Elle l’embrassa de nouveau. Il était étrange, pensa-t-elle, de voir combien la lumière de ses yeux avait changé. C’était comme si les volets avaient fini par s’ouvrir.

Et il était curieux, se dit-elle encore, tandis qu’elle le laissait pour aller chercher le chaton perdu, de voir comment le destin pouvait s’emparer de quelque chose de pervers — la soirée à Bath, en particulier — et en faire quelque chose de si bénéfique pour tant de personnes.

Elle entendit miauler le chaton et l’aperçut près du porte-parapluies. Elle le prit dans ses bras et le serra sur sa poitrine, sentant ses ronronnements se réverbérer en elle et la force de ses sentiments pour un comte solitaire s’enraciner profondément dans son cœur.

OceanofPDF.com