Dans le lit du comte

Julia London · Chapitre 3 sur 27

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Dans le lit du comte

Chapitre 2

2

 

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit.

Il y avait exactement huit pas du salon du petit déjeuner à son cabinet de travail, et huit panneaux de papier peint dans la pièce. Jeffrey le savait parce qu’il les comptait chaque jour lorsqu’il résidait dans sa maison de Bath, et parfois même plusieurs fois par jour. Et pourtant, aux petites heures du matin, après sa disgrâce spectaculaire, il ne pouvait être complètement certain du nombre de pas. Il continua donc à aller et venir entre les deux pièces, comptant et recomptant.

Il devait le faire ; il fallait qu’il compte jusqu’à ce qu’il soit parfaitement sûr, car c’était la seule chose qui pouvait effacer l’image de son sexe s’enfonçant dans celui de cette jeune femme.

Cette vision — non souhaitée, non sollicitée et complètement déplacée — était nouvelle pour lui. En général, les pensées vulgaires et libidineuses qui avaient tendance à le hanter étaient celles de deux femmes qui se donnaient du plaisir avec leur langue et leurs doigts. Il ne pouvait dire pourquoi, il savait seulement qu’il avait commencé à se représenter cette image particulière aux alentours de ses dix-sept ans. Il s’était mis à agir en conséquence quatre ans plus tard, choisissant avec soin le genre de compagnes de lit qui étaient prêtes à jouer une telle scène pour lui et avec lui. Mais en société, il tenait à garder ces images scabreuses bien enfouies dans les recoins de son esprit. Il se devait d’être toujours convenable, toujours un modèle de bienséance, comme son père le lui avait appris. Lorsqu’il faisait un effort pour bannir ces fantasmes, il y parvenait. Ils semblaient ne surgir que lorsqu’il était très fatigué ou qu’il ressentait la pression de son titre, comte de Merryton, ainsi que deux titres de moindre importance, lesquels constituaient le lourd manteau qu’il portait. Il était à la tête d’une grande famille qui possédait des biens immenses. Il était Jeffrey Donovan, l’homme dont tout le monde pensait qu’il était au-dessus du scandale et d’une conduite immorale, tout comme son père avant lui.

Mais la vérité, c’était qu’il n’était pas au-dessus du tout. Il avait simplement trouvé un moyen de se contenir.

Jusqu’à la veille au soir.

Et maintenant, une nouvelle image était fermement ancrée dans ses pensées et il ne pouvait pas la dominer. Sapristi, il ne connaissait même pas son nom ! Cabot, avait dit miss Franklin. Il ne connaissait pas de miss Cabot ! Il ne savait rien d’elle, hormis qu’elle avait un goût de miel et qu’elle était douce comme de la soie.

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit.

Huit. Huit. Huit.

Cette chose, cette obsession démoniaque du chiffre huit l’avait envahi tant d’années auparavant qu’il ne se rappelait plus comment. Mais dans sa seizième année, quand son père était mort et qu’il était devenu comte, avec la responsabilité de perpétuer le nom de famille et ses impeccables références, en particulier celle d’être au-dessus de tout reproche, le huit avait commencé à dominer son cœur et son esprit. Comme pour les images salaces qui l’habitaient, il était incapable de comprendre pourquoi ou comment c’était arrivé. Il se croyait fou, vraiment, car le huit était pour lui un besoin impérieux et en même temps une torture.

La nécessité du huit s’était manifestée quand il avait couché avec une femme pour la première fois. Quel âge avait-il, alors ? Dix-huit ans ? Il avait été séduit — de son plein gré — par une femme plus âgée. Elle lui avait montré ce que son corps voulait avec ses mains et sa bouche, des choses dont il n’avait pas conscience, qu’il n’avait jamais imaginées. Des choses qui semblaient déplacées chez le lord qu’il était censé être, et il n’avait pu étouffer sa honte qu’en comptant.

Mais alors, les images viles et lubriques lui étaient venues. Et le démon du huit l’avait saisi à la gorge, l’asphyxiant, chassant la vie de lui, le forçant à marcher sur le fil aiguisé d’une lame — avoir de mauvaises pensées, les bannir seulement par le huit. A présent, à trente ans, Jeffrey avait appris à contrôler tout cela, à le garder sous le manteau. Il commettait rarement des erreurs.

Rarement.

Et pourtant, il en avait commis une colossale, la nuit précédente.

Il devait en blâmer son frère, maudit soit-il ! John était le fléau de son existence. Il semblait s’évertuer à faire toutes les bêtises qu’il pouvait. Il avait été impliqué dans un scandale après l’autre. A partir du moment où il avait atteint sa majorité, il avait accumulé les dettes de jeu, le laissant les régler sur les coffres de la famille. Au lieu de se fixer sur une femme et de la demander en mariage, il préférait badiner avec toutes les débutantes qu’il croisait, semant rumeurs et problèmes dans quelques-unes des meilleures familles de la noblesse.

John était la raison pour laquelle il se trouvait à Bath. Il était venu lui parler. Il avait eu des échos déplorables à propos de sa conduite par sa sœur, Sylvia, qui vivait près de la frontière écossaise avec deux jeunes enfants. Il ne l’avait pas vue depuis un certain temps, ses enfants étant trop jeunes pour voyager, mais elle restait en contact avec lui par correspondance. Et, dans sa dernière lettre, elle lui parlait de dettes de jeu que John avait faites et d’argent qu’il devait à plus d’un gentleman de Londres, y compris un vicomte important.

La nouvelle l’avait mis en colère. Plus d’une fois, il avait supplié John d’envisager une occupation, n’importe laquelle, pour l’éloigner des ennuis et de la ruine. Il aurait beaucoup aimé le voir accepter une commission dans la marine ; il aurait été plus qu’heureux de la lui procurer. Il fallait juste qu’il lui en fasse voir l’intérêt, qu’il lui fasse accepter de quitter l’Angleterre et tous ses vices jusqu’à ce qu’il puisse remettre sa vie d’aplomb. Si seulement son frère pouvait aussi se fixer sur une femme qui lui donnerait des héritiers et engendrer ces héritiers !

La veille au soir, quand il avait cédé à l’insistance de son ami, le Dr Linford, et l’avait accompagné avec son épouse au récital de la soprano russe, il avait vu une jeune femme aux cheveux dorés quitter le concert. Peu après, John l’avait suivie, et la rage avait échauffé le sang de Jeffrey. C’était bien de son frère, de suivre une femme au vu et au su de tous, sans se soucier des ragots !

Il était sorti sur le parvis de l’abbaye et avait cherché John des yeux. Comme il était invisible, il avait pivoté pour retourner dans l’abbaye, et avait alors aperçu un mouvement, un éclair de couleur derrière la vitre sombre du salon de thé. Puis il avait remarqué que la porte était entrouverte.

Il avait compté quatre-vingts pas jusqu’à elle. A l’intérieur, tout était obscur et il n’entendait aucun bruit. Mais en regardant autour de lui, il s’était dit que son frère ne pouvait être ailleurs. Il s’attendait à le trouver en train de lutiner une fille, celle qu’il avait suivie sans doute, et son esprit s’était empli d’images immondes. La femme, les jambes largement écartées, et son frère qui entrait en elle et en sortait. Il s’était frappé huit fois la cuisse dans son effort pour bannir ces visions, mais cela n’avait servi à rien. Le temps qu’il entre dans la boutique et sente une bouche sur la sienne, il était perdu.

Ce qu’il avait fait à cette jeune femme !

Il ferma les yeux dans une nouvelle tentative pour chasser de son esprit le corselet déchiré, les cheveux dorés emmêlés et défaits, les yeux noisette élargis par le choc. En vain. Il l’avait fait. Il avait lâché ses démons sur cette jeune personne. Elle avait un goût si suave, sa peau était si parfumée qu’il avait été incapable de s’arrêter… Il s’était montré brutal, et lui avait causé un tort inexprimable.

Il pressa ses deux poings sur ses tempes, et jura. Il se savait capable de bien des choses, mais pas de faire du mal à une femme, en aucune circonstance. Quand il avait des pensées immorales, il prenait ses distances avec la société, se retirait à Blackwood Hall, sa propriété de campagne.

Maintenant, il ne savait plus où aller pour échapper à ses pensées tourmentées.

— Milord…

Jeffrey sursauta.

— Oui, Tobias ?

— M. Botham, le révérend Cumberhill, M. Davis et le Dr Linford sont ici.

Jeffrey inspira. Peut-être seraient-ils son salut. Peut-être le mettraient-ils directement en prison.

— Faites-les entrer, dit-il à son majordome.

Et il se tint au milieu de son cabinet de travail, frappant sa cuisse en silence.

Huit fois. Et huit. Et huit encore.

Le révérend Cumberhill put à peine le regarder en face lorsqu’il entra, et Jeffrey ne songea pas à l’en blâmer. M. Botham, lui, semblait simplement troublé. M. Davis, le maire de la ville, l’observait avec curiosité, comme s’il examinait une cicatrice sur son visage.

Linford était le seul à le regarder avec un peu de sympathie dans les yeux. Tout comme il était la seule personne sur cette terre à qui il avait confié ses dangereuses obsessions.

— Messieurs, dit-il, et il leur désigna des sièges. Tobias, du thé, je vous prie.

— Je ne pense pas que ce soit utile, milord, commença Botham. Je ne m’appesantirai pas sur cette malheureuse affaire plus que nécessaire. Nous sommes allés voir miss Cabot et l’avons interrogée en détail. Elle ne veut pas se retourner contre vous, et affirme qu’elle était fautive.

Jeffrey se demanda si c’était une tentative pour protéger John. A moins qu’elle ne soit stupidement honnête ?

— Toutefois, elle a admis, comme l’époux de sa cousine, M. Frederick Brumley, qu’en raison de la nature abjecte de ce qui s’est passé, les seules options possibles pour elle sont soit de vous accuser de viol…

Les entrailles de Jeffrey se nouèrent. Il était un comte puissant, mais, même comte, il ne pouvait échapper à une telle accusation.

— Soit, continua Botham en fixant le tapis, de vous épouser afin d’éviter ce qui serait un scandale particulièrement néfaste pour vous deux.

Jeffrey déglutit. Il compta les boutons sur le gilet du magistrat. Il n’y en avait que six. Six.

— Nous lui avons fait remarquer qu’épouser une brute serait se condamner à supporter une brute toute sa vie, ajouta le révérend Cumberhill.

Jeffrey ne dit rien, assailli soudain par l’image de son corps, de ses jambes ouvertes pour lui et de son propre sexe qui la pénétrait.

— Nous l’avons avertie, acquiesça Botham, en jetant un regard au révérend, mais elle insiste pour prendre ce risque plutôt que de souiller votre nom, ou celui de sa famille.

Il ne voulait pas l’épouser, bonté divine ! Il ne voulait rien avoir à faire avec elle ! Et cependant, il n’avait pas d’autre option.

— Qui est sa famille ?

Il vit les coups d’œil que les hommes échangèrent, leur dégoût qu’il ne sache même pas qui il avait sali.

— Elle est la belle-sœur du comte de Beckington.

Juste ciel !

Jeffrey essaya de se rappeler Beckington, mais n’y parvint pas. Cela n’avait guère d’importance. Cet homme était comte. S’il ne prenait pas sa sœur pour épouse, il le ferait sûrement pendre pour viol ; lui-même n’en ferait pas moins à sa place.

— Je suis comte moi-même, dit-il d’un ton crispé. J’ai le devoir envers ma famille et mon titre de gérer notre fortune et d’engendrer un héritier légitime.

Il jeta un coup d’œil à Linford.

— L’avez-vous examinée ?

— Pour voir si elle avait subi des blessures, oui. Elle ne semble pas avoir été meurtrie.

Ce n’était pas ce qu’il voulait savoir.

— Est-elle vierge ? demanda-t-il alors crûment.

Le révérend fit entendre un grognement offusqué, et Davis parut atterré.

— Nous parlons de miss Grace Cabot ! dit ce dernier. La belle-fille de feu le comte de Beckington, récemment décédé, et la belle-sœur du nouveau comte. Elle vient d’une bonne famille, milord.

Jeffrey se mit à serrer et desserrer le poing, huit fois.

— Tout cela est très bien, mais vous savez aussi bien que moi qu’un pedigree convenable n’alourdit pas l’ourlet d’une jupe !

Linford et Botham regardèrent le sol ; le révérend se couvrit le visage de ses mains. Ils étaient choqués, mais aucun d’eux ne le contredit.

— Elle m’a assuré qu’elle est… intacte, répondit Linford.

Davis s’éclaircit la gorge.

— Pouvons-nous présumer, donc, qu’un mariage va avoir lieu ?

Jeffrey pensa à Mary Gastineau, la fille de lord Wicking, son cousin au deuxième degré. Mary était la deuxième fille de ce dernier, et la deuxième femme qu’il avait sérieusement courtisée. Il l’avait courtisée pendant deux ans, la formant à sa façon de vivre et à son besoin de perfection. Même si elle ne l’excitait nullement, il pensait qu’elle était l’épouse qu’il lui fallait. Il n’imaginait cependant pas son corps nu, ne pensait pas à son sexe se glissant en elle.

Il avait repoussé le moment de faire sa demande aussi longtemps qu’il le pouvait raisonnablement. Par souci de symétrie, se disait-il. Par peur, lui criait sa conscience. Néanmoins, il s’était préparé à demander sa main lors de la présente Saison.

— Milord, reprit Botham, si vous n’êtes pas d’accord, nous vous accuserons de viol. Nous n’ignorerons pas ce que vous avez fait à cette pauvre jeune femme innocente.

Innocente ?

Inexpérimentée, peut-être, mais pas innocente ! Jeffrey leva les yeux, et quatre regards soutinrent le sien. Ils avaient donc pris leur décision ; ils le feraient poursuivre s’il ne résolvait pas le problème très réel qu’il leur avait posé.

— Je l’épouserai, dit-il alors.

Au début, personne ne parla ; tous trois regardèrent le révérend, qui paraissait le plus affligé par ce qui s’était passé. Ce dernier se leva et se redressa de toute sa taille, qui était bien plus petite que celle de Jeffrey. Cette décision paraissait lui déplaire, mais c’était un homme avisé. Il savait que s’opposer au puissant comte de Merryton ne jouerait pas en sa faveur.

— Vous allez procéder tout de suite à ce mariage ? demanda-t-il.

— Non seulement il sera célébré sur-le-champ, répondit Jeffrey, mais cette femme et moi partirons aussitôt après pour Blackwood Hall.

— Alors nous sommes d’accord, conclut le révérend d’un ton cassant.

* * *

La coiffe en dentelle de cousine Beatrice était de travers depuis le soir où les sœurs Franklin avaient ramené chez elle Grace dépenaillée. Comme tout le monde, elle pensait qu’elle avait subi un grand traumatisme. Elle avait pleuré en l’aidant à se déshabiller.

— Votre mère ne me pardonnera jamais !

Sa mère, si elle avait toute sa tête, songea Grace, ne lui pardonnerait jamais ce qu’elle avait fait. Elle-même ne se le pardonnerait pas ! Oui, elle avait subi un grand traumatisme, mais pas physique, ni même moral. Le traumatisme consistait en l’affreuse vérité qu’elle avait piégé dans un scandale le mauvais homme, et en cette certitude, maintenant que le piège s’était refermé sur eux deux, qu’elle avait vraiment commis un acte déplorable. Cela aurait-il été différent, s’il s’était agi d’Amherst ? Ne l’aurait-il pas regardée avec le même dégoût que celui qu’elle avait vu dans les yeux de Merryton ? Comment avait-elle pu croire que ce plan horrible et pervers fonctionnerait ?

Honor avait eu raison de lui dire que son projet était ridicule et impossible. Pourquoi fallait-il que ce soit la seule fois où sa sœur ne s’était pas trompée ? N’aurait-elle pas pu avoir raison sur autre chose ? Dire qu’il était parfaitement convenable que deux femmes fassent la course à cheval dans Rotten Row, par exemple. Ou que la soie corail qu’elle convoitait était d’un coloris parfait pour elle. Mais non, il fallait qu’elle ait raison là-dessus !

La cousine Beatrice faisait de nouveau les cent pas devant elle en se tordant les mains. Grace ne l’avait jamais vue dans cet état, mais d’un autre côté, elle supposait que Beatrice n’avait jamais eu à attendre la visite du comte de Merryton et des autorités de Bath. Ils devaient arriver à 8 heures, soit dans quelques minutes. La faute avait été commise, l’accord conclu, et maintenant, Grace allait épouser cet homme.

Que pouvait-elle faire d’autre ? Elle était irrémédiablement perdue. Elle ne ressentait qu’une déception rageuse vis-à-vis d’elle-même et de la peur pour ce qui allait venir. Elle n’avait pas sauvé miraculeusement sa famille, comme elle se l’était pompeusement imaginé. L’héroïne qui se sacrifiait, sauvant ses chères sœurs de la perdition ! En réalité, rien n’avait changé. La seule nouveauté, c’était qu’elle allait maintenant subir la honte de ce scandale ridicule non pas en compagnie de l’affable lord Amherst, comme elle l’avait prévu, mais avec le désagréable et froid lord Merryton !

— Votre chère mère va être tellement déçue, se lamentait Beatrice. Par vous, par moi… Grace, c’est intolérable ! Pourquoi avez-vous refusé de lui envoyer tout de suite un messager ? Pourquoi n’avez-vous pas demandé l’aide et le soutien de votre beau-frère ?

— Un messager ne serait jamais arrivé à temps, et comme je vous l’ai déjà expliqué, il n’est pas question que je ternisse le mariage de mon beau-frère. Il a attendu si longtemps ! Et mon beau-père, disparu il y a seulement un mois… Pouvez-vous imaginer ajouter ce scandale à ce que ma famille a déjà enduré ? Songez à mes jeunes sœurs, qui n’ont pas encore fait leur entrée dans le monde. Non, cousine, il n’y a rien d’autre à faire pour moi que d’assumer la responsabilité de mon inconduite, comme M. Brumley l’a dit.

— Oh ! M. Brumley ! Il ne comprend rien à ces choses-là, Grace. Ces hommes vous ont poussée à un accord, en sachant très bien que vous n’aviez personne pour vous conseiller !

Elle était portée à le croire, étant donné que Grace n’avait pas été sincère avec elle sur les raisons pour lesquelles elle avait agi ainsi. Beatrice n’avait pas vu sa mère depuis un bon moment. Elle ne pouvait donc pas savoir que sa vieille amie était devenue presque complètement folle, reconnaissant à peine ses propres filles certains jours.

Lui avoir caché ces nouvelles était encore une chose que Grace pouvait ajouter à la liste croissante des actes répréhensibles à son actif. Mais jusqu’à ce que Honor ou elle-même soient mariées, jusqu’à ce qu’elles aient trouvé un endroit sûr pour leurs deux jeunes sœurs et leur mère malade, elle n’en soufflerait mot.

Le temps avait été un élément essentiel quand elle s’était lancée dans l’horrible entreprise de piéger un époux. Son beau-frère était décidé à épouser Monica Hargrove dans le mois. Et Monica était l’ennemie intime de Honor. Sa mère et elle avaient conscience que l’esprit de lady Beckington se détériorait. Elles avaient déjà commencé à parler d’un manoir, au pays de Galles, où Grace et ses sœurs devraient se retirer, ainsi que d’une institution spécialisée pour leur mère.

Au pays de Galles ! Aussi loin de la bonne société que Monica pouvait les envoyer ! Aussi loin que possible de toute opportunité de mariage pour Prudence et Mercy ! Quand Honor avait échoué à les sauver de ce sort avec son plan tout aussi ridicule — faire séduire Monica par un gentleman de son choix pour l’éloigner d’Augustin — elle s’était dit que la responsabilité lui en incombait.

C’était pourquoi elle était venue à Bath, pour attirer à elle le charmant lord Amherst. Il avait certes une réputation de vaurien, mais il était aussi aimable et amusant. Elle avait pensé que s’il fallait en arriver là, pourquoi pas avec lui ? Elle s’était imaginé qu’après le choc et le scandale initiaux, ils pourraient être heureux.

Ecervelée ! se dit-elle, tandis que Beatrice allait et venait devant elle, continuant à se lamenter. Honor et elle avaient longtemps déploré le fait qu’en tant que jeunes dames sans ressources propres pour régler leurs problèmes croissants, elles n’avaient d’autre choix que de se servir de leur physique avenant et de leur astuce pour changer le cours de leur vie. Mais leur astuce était cruellement défaillante. Et leurs plans… risibles.

Elle s’en rendait compte, maintenant. Elle voyait combien elle avait été naïve et sotte.

La question qui la brûlait et l’avait tenue éveillée depuis l’incident, c’était : pourquoi Amherst n’était-il pas venu ? Comment Merryton, entre tous, était-il entré dans le salon de thé à sa place ?

Chaque fois qu’elle y pensait, elle en frémissait. Les instants passés avec Merryton dans cette pièce obscure avaient été l’expérience la plus excitante qu’elle eût jamais vécue. Il avait attisé en elle quelque chose d’ardent, quelque chose qui lui avait donné l’impression qu’elle se consumait. Mais dès qu’elle s’était avisée que cette flambée de passion avait été provoquée par lui, elle en avait été révulsée et intimidée.

Rien que d’y penser, elle frissonna de nouveau. Excitation. Répulsion. C’était assez pour lui donner le tournis.

— Oh ! vous êtes effrayée ! dit la cousine Beatrice, en se précipitant vers elle pour frotter ses bras nus. J’aimerais pouvoir arranger la situation, ma chérie, mais je n’en ai pas la capacité. Je ne peux rien faire, vous vous en rendez sûrement compte.

— Je le vois très clairement, cousine. Personne ne peut m’aider.

— Je vous en prie, faisons appeler Beckington !

Elles avaient eu cette discussion plusieurs fois ces deux derniers jours.

— C’est impossible ! Vous ne le voyez pas ? Cette situation ne peut être arrangée. Si je ne me marie pas, je ne pourrai jamais m’en remettre, cousine ! Personne ne voudra de moi, après cela. Nul doute que le bruit de ce scandale s’est déjà répandu, et que ma réputation est ruinée. Et je n’ai même pas commencé à considérer les conséquences pour lord Merryton ! Je vais l’épouser aujourd’hui. Il n’y a rien d’autre à dire.

Du moins supposait-elle que le mariage aurait lieu ce jour-là, et que tous les arrangements nécessaires avaient été faits. Elle ne savait quasiment rien des négociations avec Merryton et ne s’en souciait pas. M. Brumley les avait conduites pour son compte d’un air sombre et réprobateur.

Il avait été convenu que Beatrice donnerait dix mille livres pour sa dot — la somme que sa mère avait mise de côté pour elle, d’après son souvenir —, en comptant bien que le nouveau comte de Beckington serait heureux de les lui rembourser pour éviter un plus grand scandale.

La tâche de Grace était d’envoyer une lettre à son beau-frère pour lui demander cette dot. C’était la plus facile à écrire. Elle imaginait qu’Augustin serait content de la voir mariée — pas de cette façon, bien sûr, mais au moins ce serait fait —, et prendrait la dot sur l’argent que sa mère avait apporté dans son propre mariage.

La lettre à Honor fut beaucoup plus difficile à rédiger. Grace passa le plus gros d’un après-midi à la mettre au point, imaginant l’horreur de sa sœur quand elle lirait ce qui s’était passé, ainsi que la somme que sa famille devrait payer. La chose la plus dure à coucher sur le papier était de reconnaître que Honor avait eu raison. Elle l’avait avertie que son plan ne marcherait jamais, mais Grace avait été si obstinément convaincue du contraire ! Elle avait été si sûre que les badinages d’Amherst indiquaient une estime particulière à son égard, et qu’une fois que tout serait dit et fait, il serait prêt à l’accepter !

Pire, bien pire encore, elle s’était crue assez fine pour le piéger avec son audacieux subterfuge.

Sotte ! Misérable, naïve, stupide sotte !

Elle avait fait le lit de sa propre calamité, et maintenant, elle était complètement seule, jetée dans une mer démontée sans même une rame pour se diriger. Que ne donnerait-elle pas pour avoir l’avis non sollicité de Honor, à présent ! Pour entendre Prudence jouer du piano, ou Mercy raconter ses horribles histoires de momies ! Que ne donnerait-elle pas pour s’asseoir aux pieds de sa mère, poser la tête sur ses genoux, et sentir sa main sûre lui caresser les cheveux comme quand elle était petite !

Le jour du Jugement était arrivé. Elle allait être mariée à un homme sans humour. Seigneur, il ne pourrait moins lui convenir s’il se réveillait chaque matin bien décidé à ne pas lui correspondre !

Elle n’avait pas eu de nouvelles de lui depuis le désastre. Pas un seul mot, aimable ou non. Non qu’elle s’y attendît, car en quoi pourrait consister ce message ? « Ma chère miss Cabot, merci beaucoup d’avoir complètement ruiné ma vie. »

Non, elle ne s’attendait à rien, et elle avait tenté de chasser ces pensées conflictuelles et terrifiantes en rangeant méthodiquement ses affaires dans sa malle. Elle avait plié ses bas en jolis petits carrés, ses robes en carrés plus grands. Elle s’était habillée pour son mariage, se souciant à peine de rompre la tradition en mettant de côté ses vêtements de deuil. Le noir n’était-il pas trop macabre, même si elle trouvait cette journée lugubre ? Sa robe en lamé argenté n’était-elle pas trop fringante pour un événement aussi insupportable ? Elle avait opté finalement pour la robe bleu pâle dont Mercy avait dit un jour qu’elle allait très bien avec ses yeux noisette et les nuances cuivrées de ses cheveux. Une tenue modeste, qui ne donnerait cependant pas l’impression qu’elle était sortie d’une tombe pour se marier.

Elle enfila dessous une camisole avec un col haut, afin de ne révéler aucun morceau de peau à son futur époux. Elle savait qu’il était absurde de feindre la modestie maintenant, mais cela lui semblait être la chose à faire. Elle tira ses cheveux en un chignon austère sur sa nuque et mit pour seul bijou un collier de perles. Il lui avait été offert par sa mère pour ses seize ans et la faisait se sentir proche d’elle en cet instant.

Un coup léger frappé à la porte lui indiqua que l’heure était venue.

Il y avait au moins un élément positif dans cette journée : elle échapperait bientôt au regard larmoyant de cousine Beatrice. S’il y avait une chose qu’elle ne supportait pas, c’était le penchant féminin à verser des larmes en grinçant des dents. Tant de temps et d’efforts passés à pleurer ! Elle ne pleurerait pas. Elle était responsable de cette situation et elle en subirait les conséquences la tête haute ! Et si elle n’y parvenait pas, eh bien, elle pleurerait en privé.

Elle ouvrit la porte au majordome des Brumley.

— Je dois prendre votre malle, miss, dit-il.

Elle la lui désigna ; elle ne pouvait trouver la force de parler. Tandis que l’homme, aidé d’un valet, emportait son bagage, elle drapa une cape autour d’elle et mit son chapeau. Puis elle se tourna vers Beatrice et lui sourit.

— Merci, cousine, pour tout.

Les yeux de Beatrice s’emplirent une nouvelle fois de larmes.

— Comme vous êtes jolie, très chère ! J’aimerais tant que votre mère soit là pour le voir !

Grace eut un sourire réticent.

— Je ne me trouve pas jolie.

— Tss-tss… Même une journée pareille ne pourrait vous rendre moins charmante. Vous êtes la fille de votre mère, une vraie beauté. Cet homme a de la chance, si vous voulez mon avis.

Grace en rit presque. Il avait tant de chance que sa vie soit ruinée, en effet !

Beatrice l’étreignit.

— M. Brumley et moi serons là pour vous servir de témoins, bien sûr.

Grace lui décocha un faible sourire. Elle ne se souciait pas de qui la verrait, maintenant. Elle songeait seulement qu’elle allait épouser Merryton, qui la conduirait ensuite à Blackwood Hall, le Bois noir, au nom aussi sinistre que la vie et les années qui s’étendaient devant elle. Elle se disait, sans trop y croire, que lorsque le scandale se serait éteint, elle s’enfuirait loin de lui, loin de la société, survivant grâce à son intelligence dans la nature…

— Oh ! J’ai failli oublier ! Une lettre est arrivée pour vous, ce matin ! s’exclama Beatrice.

— Une lettre ?

Beatrice la sortit de sa poche et la lui tendit. Grace reconnut tout de suite l’écriture de Honor.

— C’est de Honor ! s’écria-t-elle. Comment a-t-elle pu recevoir si vite ma missive ? Je ne l’ai envoyée qu’hier.

— Celle-ci est arrivée tard hier soir. Elle a croisé la vôtre.

L’excitation de Grace retomba aussitôt. Sa sœur ne lui proposerait donc pas d’échappatoire, elle ne tenait pas entre ses mains la promesse d’une aide frappant à sa porte au dernier moment. Elle mit la lettre dans son réticule.

— Haut les cœurs, chérie, lui dit Beatrice, en lui passant un bras autour des épaules et en se mettant à marcher avec elle. Il paraît que Blackwood Hall est une splendide propriété avec une douzaine de chambres pour les invités. Quand les choses se seront calmées, vous pourriez la trouver à votre goût.

Grace ne la trouverait jamais à son goût, elle en était sûre.

Dans le vestibule, elle arrangea son chapeau, l’abaissant sur ses yeux afin de ne pas voir passer les gens heureux, puis elle suivit le valet jusqu’au petit cabriolet.

— M. Brumley et moi allons vous suivre, chérie ! cria Beatrice de l’allée quand Grace se fut installée à l’intérieur, et elle agita son mouchoir tandis que la voiture démarrait, comme s’il s’agissait pour elle d’un départ en vacances.

Dans le cabriolet, Grace sortit la lettre de Honor et en brisa le cachet.

Très chère Grace,

Je prie que cette lettre te trouve en bonne forme. Tu dois me pardonner, chérie, car j’ai été négligente dans mon devoir de t’écrire fidèlement, comme je l’avais promis. Nous avons été très occupés à Londres. Maman ne va pas mieux, elle semble se retirer un peu plus dans son monde chaque semaine. Il est assez difficile de la calmer, quelquefois. Une femme de Covent Garden a donné à Hannah une potion que je n’approuve pas. Elle semble aider quand maman est particulièrement agitée, mais ça ne me plaît pas, vu que nous n’en connaissons pas les ingrédients.

Prudence et Mercy vont très bien. Elles ont été très heureuses d’une invitation à dîner chez lady Chatham. Celle-ci a invité toutes les jeunes filles qui n’ont pas encore fait leur entrée dans le monde. Je suspecte qu’elle voulait voir les débutantes de la prochaine Saison pour commencer à intriguer avant tout le monde.

J’ai une joyeuse nouvelle et j’espère que tu ne seras pas fâchée contre moi. Easton et moi nous sommes mariés ! Je regrette de ne pas avoir pu t’en informer à temps, car j’aurais aimé plus que tout avoir ma très chère sœur à mes côtés. Toutefois, à cause d’un scandale ennuyeux, le temps était essentiel.

Grace étouffa une exclamation.

— Tu n’as pas fait ça ! s’écria-t-elle. Quand ?

Nous nous sommes mariés voilà quinze jours sur l’insistance d’Augustin. Nous résidons dans la maison d’Easton, dans Audley Street, mais je dois te dire qu’en vérité mon pauvre cher époux est presque sans le sou, après avoir perdu son bateau, et qu’il est déterminé à ce que nous emménagions dans un logis plus modeste. J’ai sa parole qu’il y aura de la place pour les Cabot, où que nous atterrissions. Quand tu rentreras de Bath, tu dois nous rejoindre ! Je ne peux supporter d’être séparée de toi, et tu as sûrement reconnu maintenant que ton entreprise est stupide. Rentre à la maison, Grace, s’il te plaît. Tu nous manques tellement à toutes, et nous avons désespérément besoin de toi. Je sais que tu n’apprécieras pas cette nouvelle, mais vraiment, j’aime Easton de tout mon cœur et je ne pourrais être plus heureuse s’il était roi.

La lettre continuait, ayant trait surtout au grand bonheur de Honor, et au fait que Grace pourrait entendre parler de ce qui s’était passé dans un tripot de Southwark. Mais Honor préférait le lui expliquer de vive voix, car c’était trop compliqué à écrire.

Grace ne se souciait guère de savoir ce que Honor avait fait, qu’elle soit sans argent et heureuse de l’être. Si elle avait su quinze jours plus tôt qu’un scandale avait déjà touché les Cabot et qu’il n’y avait pas d’espoir de les en sauver, elle n’aurait jamais mis son propre plan en action.

Dire que Honor aurait pu lui épargner ce sort !

— Oh ! s’écria-t-elle, donnant un violent coup de pied dans la banquette en face d’elle.

Coup qui ne servit à rien, sinon à lui meurtrir un orteil.

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