Dans le lit du comte
Chapitre 13
13
Quelle folie as-tu commise ? Oh ! Grace, ma très chère Grace, comment as-tu pu faire une chose aussi incroyablement stupide ? Comment as-tu pu commettre une erreur aussi terrible ? Dès que j’ai reçu ta lettre, j’ai eu envie de te rejoindre sur-le-champ. Mais Easton dit que nous n’avons pas l’argent pour cela et, en outre, il y a la question de notre mère à considérer. Elle ne peut plus voyager — je craindrais qu’elle ne se perde en route, et même si nous réussissions à la garder à proximité, il y a sa malheureuse tendance à engager avec d’autres personnes des conversations insensées.
Augustin me dit que Monica et lui ont décidé de se marier en privé avant l’été et que nous devons donc prendre rapidement des dispositions pour elle. Que puis-je faire ? Je dois manifestement rester à Londres pour elle et nos sœurs jusqu’à ce que tout soit réglé. Je ne peux vraiment pas venir te voir maintenant.
Oh ! Chérie, j’ignore comment tu supporteras ce qui t’arrive ! Ta situation paraît vraiment critique. Mon seul conseil est que tu te montres une épouse aussi consentante que possible. Tu dois vraiment t’y efforcer et, par-dessus tout, garder une attitude agréable. Easton affirme qu’un homme cède aux souhaits de son épouse si elle sait l’occuper dans le lit conjugal. Mon visage brûle au simple fait d’écrire cela, mais je ne sais pas quoi d’autre te conseiller.
Je viendrai dès que je pourrai. Rappelle-toi ce que maman disait toujours : une femme se fait elle-même sa place dans ce monde, et tu dois faire la tienne. Reçois notre affection et notre sympathie, et sois patiente jusqu’à ce que je puisse venir jusqu’à toi !
Tendrement,
Mme George P. EASTON.
Savoir occuper son époux dans le lit conjugal ? Grace leva les yeux au ciel, consternée. Les conseils de Honor n’étaient pas toujours un secours ! Comment sa sœur pensait-elle qu’elle devait s’y prendre avec un homme qui n’en faisait qu’à sa tête et quittait sa chambre dès qu’il était satisfait ? Un homme qui était aussi froid avec elle que les rigueurs de l’hiver, en dehors de cette même chambre ? Le lit conjugal, comme disait Honor, semblait être le seul endroit où il voulait bien d’elle. Il ne se souciait visiblement pas de la connaître d’une autre manière.
Si seulement Honor savait combien elle aspirait à mieux comprendre les rouages du fonctionnement d’un couple, à faire davantage d’expériences, à être emportée encore et encore sur le nuage du plaisir ! Mais quelque chose manquait à la façon dont elle avait été introduite à l’intimité entre époux, même si elle ne pouvait dire exactement quoi. Elle savait seulement que si Merryton continuait à être froid et distant avec elle, elle ne tiendrait pas à faire d’autres expériences sexuelles avec lui — aussi agréable que ce soit sur le moment.
Parce que, même lorsqu’elle savourait les sensations qu’il lui faisait éprouver, elle avait l’impression de n’être pour lui guère plus qu’un simple réceptacle.
Un coup frappé à sa porte la fit sursauter. Avant qu’elle ne puisse se lever, Jeffrey entra dans sa chambre. Il arborait cet air sombre et lascif qui faisait déraper son cœur et lui emballait le sang. C’était presque comme si ses vêtements tombaient d’eux-mêmes partout où son regard la touchait. Il referma la porte, puis porta la main à son écharpe et la dénoua.
— Vous ne vous êtes pas encore préparée.
— Non.
Il regarda autour de lui, comme s’il pensait que Galopin allait surgir de la garde-robe pour se jeter dans ses jambes.
— Comment trouvez-vous votre nouvelle femme de chambre, milord ? lui demanda-t-elle, en se déplaçant subrepticement jusqu’au pied du lit pour mettre de la distance entre eux.
— Quoi ?
— Votre femme de chambre… Vous convient-elle ?
La question parut le déconcerter. Son regard glissa le long de son corps, s’attardant sur ses seins et son ventre. Elle remarqua sa main fermée le long de sa cuisse. Toujours serrée ou en train de taper. Il tendit le bras vers elle, prit sa main dans la sienne et l’attira à lui.
— Hattie fait très bien l’affaire pour moi, si c’est ce que vous vous demandiez, ajouta-t-elle.
— Je ne me le demandais pas.
— Pourquoi me l’avez-vous donnée ?
— Pourquoi ?
Il prononça ce mot comme si la réponse était évidente, tout en se rapprochant d’elle.
— Parce que vous la vouliez.
Elle ouvrit la bouche pour parler, mais il secoua la tête, la dissuadant de poursuivre.
— Toute autre conversation sur le sujet est inutile.
— Inu…, commença-t-elle, mais il l’interrompit d’un baiser.
Elle voulait résister, mais il lui tenait le menton, et ses lèvres étaient si douces… Il fit glisser sa main dans son dos, jusqu’à sa hanche, et elle se sentit mollir.
Jusqu’à ce qu’elle entende résonner le mot « inutile » dans sa tête. Elle leva alors une main entre eux et la plaqua sur son torse pour l’éloigner d’elle. La chose lui apparaissait soudain très clairement : pour lui, elle n’était qu’un corps, tout le reste était inutile. Indigne de considération.
— Non ! dit-elle durement.
Les sourcils de Jeffrey se rejoignirent en un V sombre au-dessus de ses yeux verts.
— Non ?
— J’ai envie de parler…
Il soupira avec impatience, levant les yeux au ciel.
— Ce n’est pas une requête déraisonnable, dit-elle, s’efforçant de contrôler sa colère.
— Parlez, alors, fit-il avec un geste irrité, comme si elle devait simplement lui présenter une liste de phrases sans intérêt.
Mais elle n’allait pas se laisser mettre dans l’embarras de cette façon !
— Aimeriez-vous jouer à un jeu ?
L’idée lui en était juste venue, mais il ne semblait pas y avoir de meilleure solution pour l’instant, si elle voulait le forcer à s’asseoir et à lui parler.
— Non.
— Aux cartes, insista-t-elle. Vous savez certainement…
— Je sais comment on joue, Grace. Simplement, je ne comprends pas le but de votre proposition.
— Si vous savez comment on joue, dit-elle, en imitant son sérieux, alors j’ai un défi à vous lancer. L’acceptez-vous ?
— Comment puis-je l’accepter ? Je ne sais même pas en quoi il consiste !
— C’est là que réside l’amusement, justement ! répondit-elle avec un entrain forcé. Acceptez-vous ?
Il soupira une nouvelle fois, débattant visiblement de la réponse à lui donner. Mais s’il était comme tous les hommes qu’elle avait fréquentés, elle savait qu’il ne refuserait pas un défi, quel qu’il soit.
Pour une fois, son instinct s’avéra juste.
— Très bien, céda-t-il.
Elle rayonna, ravie d’avoir remporté cette minuscule victoire.
— Jouons-nous au vingt et un ? Le premier qui atteint la valeur avec ses cartes gagne le pli.
— Je connais les règles. Avez-vous une bourse personnelle, ou comptez-vous qu’en plus de vous faire la faveur de ce jeu, je paie aussi vos dettes ?
— Je paie mes propres dettes, même si je dois reconnaître que je ne suis pas aussi douée aux jeux de cartes que ma sœur Honor.
Elle pensa soudain qu’il valait peut-être mieux ne pas mentionner Honor et ses choquantes facéties en un moment pareil et se mit à rire.
— Honor a toujours eu une conduite assez unique en société. Mais ce n’est pas le sujet, dit-elle, éludant ce point délicat d’un geste du poignet. J’avais à l’esprit de jouer avec un enjeu bien plus divertissant que de l’argent.
— Quoi donc ?
— Vous n’avez pas besoin de prendre un air aussi suspicieux ! A chaque pli que je gagnerai, vous devrez répondre à une question. Sincèrement, s’empressa-t-elle d’ajouter.
— Quelle sorte de questions ? demanda-t-il, méfiant.
— Des questions sur vous.
— On y revient toujours, n’est-ce pas ? Et lorsque je gagnerai, moi ?
— Je répondrai à tout ce que vous voudrez.
Il l’épingla du regard. Elle n’avait pas réfléchi suffisamment à ce plan impétueux pour savoir ce qu’elle ferait, s’il ne voulait pas la satisfaire. Mais elle savait que si elle ne proposait pas rapidement quelque chose d’alléchant, il refuserait de jouer. Alors elle se rabattit sur ce qu’il désirerait à coup sûr.
— Ou mieux ! A chaque pli que vous gagnerez, vous pourrez nommer un vêtement que je devrai enlever.
Sa suggestion eut l’effet souhaité ; il haussa lentement un sourcil sombre.
— Voilà qui rend certainement votre proposition plus intéressante.
Sa voix était lisse et grave, et Grace imagina très bien nombre de femmes se pâmer en l’entendant.
— Vous êtes prêt à relever le défi ? demanda-t-elle, en reculant encore d’un pas. Répondrez-vous sincèrement ?
— Supposez-vous que je répondrais autrement ? N’ai-je pas toujours été sincère avec vous ?
— Comment le saurais-je ? répondit-elle avec un haussement d’épaules. Apparemment, vous voulez rester un étranger pour moi.
— Eh bien…
Son regard se fit soudain perçant.
— Ce jeu sera divertissant. Vous n’êtes pas opposé aux divertissements, n’est-ce pas ?
Il en avait tout à fait l’air, et paraissait même un peu tendu, comme s’il craignait d’être pris au piège. Elle n’avait pourtant pas demandé à voir les livres de comptes de la maison, ni demandé de l’argent ! Elle n’avait fait que souhaiter en apprendre un peu plus sur lui.
Impulsivement, elle tendit la main et lui toucha le bras ; il tressaillit. Elle n’en fut pas offensée. Etonnamment, elle se sentit navrée pour lui.
— Ce n’est qu’un jeu, milord. Je promets de ne pas creuser trop profond.
Il serra les mâchoires, tapa sa jambe de son doigt.
— Très bien, dit-il enfin.
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