Dans le lit du comte

Julia London · Chapitre 5 sur 27

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Dans le lit du comte

Chapitre 4

4

 

Les cottages disséminés dans le paysage s’espaçaient de plus en plus, et il n’y eut bientôt plus que des forêts, interrompues de temps à autre par des prairies où paissaient des vaches, des moutons, ou encore, comme Grace le vit dans un champ, des dizaines de cochons qui fouillaient la terre près de leur soue. Parfois, elle apercevait les cheminées d’une grande propriété au-dessus de la cime des arbres, seul signe que la campagne était habitée.

Elle avait faim ; elle se demanda si elle pourrait obtenir du cocher qu’ils s’arrêtent dans un village pour lui permettre de se reposer, de manger quelque chose et de se rafraîchir avant d’arriver à Blackwood Hall.

Elle relut la lettre de Honor pour distraire son esprit de ses préoccupations, mais ne trouva rien d’autre qu’une source supplémentaire d’anxiété dans les heureuses volutes de l’écriture de sa sœur. Elle mit alors la missive de côté, croisa les bras et appuya la tête au dossier de la banquette, crispant les paupières pour échapper aux images de la vie qui allait se déployer devant elle. Le balancement continuel de la voiture alourdissait ses membres et ses paupières ; elle avait conscience qu’elle était en train de sombrer dans le sommeil, mais elle ne se souvint pas d’avoir glissé sur la banquette. Or c’était allongée qu’elle était quand le landau heurta une ornière et que sa tête se cogna au côté de l’habitacle, ce qui la réveilla.

— Ouille !

Elle porta la main à son crâne en grimaçant de douleur.

Elle se redressa et écarta les rideaux. Ils longeaient des falaises nues. Mais la route tourna bientôt et la forêt se dressa de nouveau contre les collines. La voiture ralentit et obliqua vers le nord, pour pénétrer sous le couvert d’arbres si serrés qu’ils bloquaient le peu de lumière qui existait. « Blackwood » n’était pas un nom usurpé, le bois était vraiment noir !

Le landau ralentit de nouveau. Ils franchirent un portail en pierre massif et si haut que de son poste d’observation, à la fenêtre, Grace ne pouvait en voir le sommet. A l’intérieur de l’enceinte, les arbres étaient plus clairsemés et une lumière grise tachetait une pelouse impeccable.

Grace réprima une exclamation quand la maison apparut. Elle était très grande, au moins aussi grande que Longmeadow, la propriété des Beckington où elle avait passé son enfance. Mais alors que Longmeadow était claire et gaie, accueillante, Blackwood Hall était menaçant. La pierre était grise, et les fenêtres semblaient des yeux noirs. Les cheminées étaient couvertes de suie et Grace ne distinguait aucune couleur, hormis le vert du lierre qui couvrait un coin de la maison.

Lugubre, sombre et peu avenante, exactement comme son propriétaire !

Le personnel se hâtait de sortir, se mettant en rang devant l’entrée, tandis que la voiture s’avançait. Grace compta quinze domestiques, celui et celle qu’elle identifia comme le majordome et la gouvernante se plaçant au début de la file. Ils s’arrêtèrent et la portière s’ouvrit brusquement. On mit le marchepied en place, puis le cocher tendit la main pour l’aider à descendre.

Elle sortit, saisie d’appréhension.

Chacun regardait droit devant lui, mais plus d’une paire d’yeux glissa dans sa direction. Elle rabattit sa capuche et regarda autour d’elle, cherchant Merryton. Elle le vit bientôt qui traversait l’allée à grands pas, frappant sa jambe de sa cravache. Huit fois. Une pause. Huit autres fois.

— Monsieur Cox, madame Garland, puis-je vous présenter lady Merryton, dit-il d’un ton détaché.

Il l’annonça d’une façon si désinvolte que l’on aurait pu penser qu’il avait déjà fait parvenir chez lui la nouvelle de son mariage. Mais quand la gouvernante et le majordome se figèrent et qu’une onde de surprise se propagea à tout le personnel, il fut clair pour Grace que personne n’était au courant.

— Milady, dit la gouvernante, la première à se ressaisir et à lui faire une brève révérence.

Elle chercha le regard de M. Cox, sans doute pour savoir ce qu’il convenait de dire en une telle circonstance, mais ce dernier, un homme grand et mince, ne s’était pas encore repris. Lui jetant à peine un coup d’œil, Merryton pénétra dans la maison, sa cravache frappant toujours sa jambe. Huit fois.

— Eh bien…

Grace vit le cocher détacher sa malle.

— Enchantée de vous connaître tous, dit-elle, en se forçant à sourire à l’ensemble du personnel. Ceci… ceci doit bien vous surprendre…

Il y eut un murmure d’acquiescement, des pieds qui bougèrent.

— De fait… c’était une surprise… voulue, ajouta-t-elle, se raccrochant à n’importe quoi pour faciliter son arrivée de femme déchue.

— Vous êtes la très bienvenue, milady, dit enfin Cox qui s’était remis de son choc initial.

Il fit reculer deux soubrettes, s’avança d’un pas vif et s’inclina devant elle, puis lui fit signe de le précéder dans la maison.

— Si je peux me permettre, je vais vous montrer le vestibule, milady. Madame Garland, veuillez vous assurer que les pièces de Mme la comtesse soient préparées, je vous prie. Laissez-nous passer, dit-il encore, et les domestiques se scindèrent en deux rangées, reculant pour faire de la place à Grace.

Celle-ci leur sourit de nouveau et haussa le menton comme si elle pénétrait dans le salon de lady Chatham, hochant la tête et murmurant une fois encore « Bonjour » aux serviteurs, avant d’entrer dans le vestibule de Blackwood Hall.

Elle s’était attendue à de la grandeur, comme l’extérieur le laissait à penser, mais, bien que la demeure paraisse grandiose — sols de marbre, escalier tournant, colonnes grecques —, elle ne trouva pas le déploiement habituel de tableaux et de pièces d’armurerie qui, de son expérience, décorait généralement l’entrée d’une grande maison. Le vestibule était nu, comme si son propriétaire n’en avait pris que récemment possession.

M. Cox l’accompagna dans de longs couloirs, lui montrant au passage de petits salons et des salons d’apparat, la salle à manger du matin, d’autres salles à manger, ainsi qu’une immense pièce qui pouvait accueillir soixante convives. Il y avait aussi une salle de bal et tant de chambres pour les invités que Grace ne put les compter. La maison était superbement construite, mais son décor, uniforme et sombre. Pas de tableaux aux murs, pas de portraits de famille, pas d’indices de lignage. Seuls ornements, des vases identiques qui contenaient des fleurs de serre identiques — des roses —, toutes coupées à la même hauteur.

Dans le grand salon, Grace s’arrêta devant la cheminée massive et jeta un coup d’œil au miroir accroché au-dessus.

— J’ai remarqué qu’il n’y a pas de tableaux, dit-elle à Cox.

— Non, madame. M. le comte préfère des cadres uniformes, et si ce n’est pas possible, il préfère ne rien mettre.

— Pardon ? fit-elle, en regardant l’homme par-dessus son épaule.

Même si les cheveux du majordome se clairsemaient, elle le trouvait étonnamment jeune pour occuper déjà une telle position.

— M. le comte aime l’uniformité, répéta-t-il.

Qu’est-ce que cela signifiait, « aimer l’uniformité » ? Grace jeta un nouveau coup d’œil au miroir, le seul objet qui ornait les murs. Quatre fauteuils étaient disposés devant la cheminée, deux de part et d’autre, à égale distance.

Comme c’était bizarre…

— Puis-je vous montrer votre suite, milady ?

— S’il vous plaît.

Elle fut heureuse de constater que ses pièces donnaient au sud et à l’ouest, ce qui promettait du soleil pour chasser la morosité de la maison. La chambre et le boudoir étaient arrangés avec goût, peints en rose pâle, avec des volets blancs aux fenêtres et des rideaux brodés. Le parquet était recouvert d’un épais tapis. C’était très accueillant. Sauf que, là encore, il n’y avait rien sur les murs pour les égayer.

— Avez-vous besoin de quelque chose ? demanda le majordome.

— Oui, répondit-elle, en pressant les mains sur son ventre. J’ai très faim, monsieur Cox. Pourrais-je avoir quelque chose à manger ?

Le domestique parut mal à l’aise.

— Je vous demande pardon, madame, mais le dîner est servi à 8 heures précises.

Grace regarda la pendule sur la cheminée. Il était 4 h 45.

— Vous voulez dire que je ne pourrai rien manger avant 8 heures ?

Cox déglutit, et ses joues se colorèrent légèrement.

— M. le comte préfère que les repas soient servis à heure fixe : le petit déjeuner à 8 heures, le déjeuner à midi, le thé à 4 heures, le dîner à 8.

Grace le dévisagea, espérant voir la trace d’un sourire, découvrir qu’il plaisantait. Mais il resta immobile, attendant ses instructions.

— Aucune exception ne peut être faite aujourd’hui ? demanda-t-elle.

— Si M. le comte est d’accord, si, bien sûr.

Mais il ne bougea pas, lui laissant penser que c’était elle qui devait présenter sa requête. Si tel était le cas, elle préférait encore souffrir de la faim !

— Pourrais-je avoir un bain ? Ou bien y a-t-il des heures précises pour se laver, aussi ?

— Non, madame. Je vais en faire préparer un tout de suite.

Il lui adressa un bref signe de tête et sortit d’un pas vif.

Lorsqu’il fut parti, Grace laissa tomber son réticule par terre. Elle ne savait pas très bien ce qu’elle allait faire — son ventre gargouillait et elle était épuisée par la tension de la journée. Un bain lui ferait du bien, et ensuite, elle compterait chaque minute jusqu’au moment où elle serait autorisée à manger quelque chose. Après, eh bien… quoi qu’il advienne, elle ne pouvait l’envisager sans se sentir un peu malade.

Mais aussi intriguée.

Après tout, les moments passés dans le salon de thé n’avaient pas tous été horribles.

* * *

La chambre de Jeffrey se trouvait sur le palier du premier étage, dominant l’entrée de Blackwood Hall. Elle mesurait vingt-quatre pieds de long et seize pieds de large.

La suite du maître de maison, que M. Cox mentionnait souvent dans l’espoir que Jeffrey l’occupe un jour, se trouvait dans le coin sud du même étage. Elle avait trois fenêtres par mur, sur deux murs, et surplombait les parties les plus pittoresques de sa propriété. Elle mesurait trente et un pieds de long et vingt-trois pieds de large.

Cox pensait qu’il préférait ne pas dormir là où son père était mort, et il le lui laissait croire. En vérité, il préférait être dans cette pièce-ci, qui lui offrait le tranquille confort des multiples de huit. Cela le calmait, le faisait se sentir à l’aise.

Sauf que cette chambre était désagréablement proche de la suite de la nouvelle lady Merryton.

Il s’y était réfugié aussitôt arrivé, se versant une copieuse rasade de whisky et enlevant ses bottes. Il s’était assis dans le fauteuil capitonné devant la cheminée, avait renversé la tête en arrière et fermé les yeux, son esprit obnubilé par le fait improbable qu’il était maintenant marié à une femme qu’il ne connaissait pas.

Tandis qu’il était assis là en silence, il entendit les domestiques dans le vestibule.

— Faites attention, Willie, prenez garde à ne pas faire de bruit, dit un valet à un autre, d’un ton âpre. Je vous l’ai dit, un seau dans chaque main. Si Mme Garland s’aperçoit que vous avez renversé de l’eau sur les tapis, elle vous fera envoyer aux écuries.

Jeffrey ouvrit lentement les yeux. Il comprit qu’ils montaient des seaux d’eau pour que son épouse puisse prendre un bain.

Il avala d’un trait le reste de son whisky, crispa la mâchoire et referma les yeux, faisant de son mieux pour ne pas imaginer son corps nu entrant souplement dans l’eau fumante, ses seins flottant à la surface. Mais plus il essayait de bannir ces images, plus elles affluaient. Il la voyait lever une jambe mince et fuselée, passer ses mains dessus, faisant mousser le savon, puis sur sa poitrine, avant de faire descendre ses doigts plus bas…

Il se ressaisit et se leva dans un sursaut. Il alla jusqu’aux fenêtres et en ouvrit une, se penchant pour inhaler de grandes goulées d’air frais. Il devait se contrôler et contrôler ses pensées ! Il devait apprendre à exister dans cette maison avec cette femme — cette femme traîtresse et magnifique.

Il s’écarta de la fenêtre, attrapa une botte et compta en silence jusqu’à huit et l’enfila. Même chose pour l’autre. Ensuite, il sortit à grands pas de sa chambre et se dirigea vers son cabinet de travail, frappant sa jambe de son poing dans un vain effort pour calmer ses pensées emballées.

Il enfouit alors ses obsessions sous une avalanche de travail. Il vérifia des factures, examina les livres de comptes, rédigea sa correspondance. A 7 h 10, Cox entra.

— Voulez-vous vous habiller pour le dîner, milord ?

— Non, répondit Jeffrey sans lever les yeux de son travail.

Sa réponse consterna sans doute le majordome, car il était un homme d’habitudes.

— J’ai beaucoup à faire, ajouta-t-il, en regardant les papiers devant lui. Veuillez informer Mme la comtesse de l’heure et de l’endroit du dîner.

— Oui, milord.

Tandis que Cox sortait de la pièce, Jeffrey compta ses pas. Six. Seulement six. Tout, autour de lui, était dérangé, déséquilibré, et il ne savait comment redresser les choses. Il ne pouvait éviter la présence féminine qui se trouvait chez lui. Il la sentait déjà filtrer des murs, l’entourant comme de la vapeur. Il avait passé une si grande partie de sa vie d’adulte à édifier soigneusement des frontières autour de lui qu’il n’avait pas songé à ce qu’il ferait, si ces frontières étaient franchies.

Et comme il ne savait pas plus maintenant ce qu’il devait faire, il continua à travailler, s’emplissant la tête de chiffres et de problèmes de gestion jusqu’à l’heure du dîner. Il aurait aimé dîner seul dans sa chambre, mais son sens de l’ordre et de l’habitude fut le plus fort. Il longea le couloir — seize pas en tout — jusqu’à la salle à manger de famille. Lorsqu’il entra, son épouse se tenait debout près du buffet.

Son arrivée la surprit visiblement ; elle sursauta et se tourna, heurtant le buffet et faisant tinter la pile d’assiettes. Elle s’empressa de les stabiliser et sourit avec ce qui lui sembla de l’appréhension.

Ses mains, nota-t-il, étaient fines et élégantes. Ses doigts longs et effilés. Il baissa les yeux, écartant l’image de ces doigts caressant son corps.

— Bonsoir, milord, dit-elle avec autant d’entrain que l’on pouvait en rassembler, étant donné la situation.

Sa voix était mélodieuse.

— Bonsoir, lady Merryton.

— Grace, rectifia-t-elle comme s’il avait pu l’oublier, comme s’il n’avait pas signé un registre des mariages et une licence spéciale où son nom était écrit en toutes lettres pour l’éternité : Grace Elizabeth Diana Cabot.

Vingt-quatre lettres en tout.

— Vous me pardonnerez si je ne me sens pas encore assez familier pour vous appeler par votre prénom.

Il ne pouvait lui expliquer que certaines choses devaient avoir lieu avant qu’il puisse l’appeler par son prénom — même s’il n’aurait su dire lesquelles. Ce qui était sûr, c’était qu’il ne pouvait pas lui parler comme s’ils se connaissaient, comme s’il l’avait courtisée, lui avait demandé la permission de la traiter plus intimement.

Il comptait l’aider, mais manifestement, sa déclaration n’eut pas l’effet désiré ; il la vit déglutir délicatement, puis elle pinça les lèvres et hocha poliment la tête.

Elle avait renoncé à prétendre porter le deuil de son beau-père, car elle arborait une robe mordorée, brillante, dont la jupe était brodée de petites pendeloques en cristal. Elles accrochaient la lumière et la faisaient étinceler. La robe moulait son corps, et ses seins — Dieu lui vienne en aide ! — formaient deux rondeurs crémeuses qui donnaient l’impression d’être sur le point de jaillir de son décolleté. Ses cheveux dorés étaient ramassés en un simple chignon sur la nuque. Des pendentifs assortis à son collier dansaient à ses oreilles.

Elle était, en un mot, ravissante.

Jeffrey désigna une place à la table ; un valet vint aussitôt tirer la chaise de Grace.

Elle s’assit avec élégance, les mains sur les genoux, le regard posé sur le couvert devant elle. Jeffrey admira son long cou, les petites boucles échappées de son chignon. Elle prit une grande inspiration, et sa poitrine se souleva, puis retomba doucement lorsqu’elle relâcha son souffle sans bruit.

Il s’assit lourdement à sa place, en haut de la table, prêt à subir ce qui, à son avis, serait une soirée difficile. Il s’efforça de ne pas regarder cette inconnue, cette beauté, son épouse. La regarder le conduirait à imaginer qu’il la faisait sienne, qu’il possédait son corps. Il en avait le droit, mais ne pouvait en supporter l’idée. Il redoutait ce qu’il ferait, craignait de perdre le contrôle et de lui faire mal. C’était une chose de rechercher la compagnie de femmes qui avaient les mêmes appétits que lui — ou pouvaient être persuadées de les trouver à leur goût avec une bourse bien garnie. C’en était une autre, quand l’objet de son désir était une débutante virginale.

Il ne put s’en empêcher : il frappa huit fois la table de son index, aussi nonchalamment que possible.

— Pouvons-nous servir, milord ? demanda Cox derrière lui.

Oui, servez, de grâce, qu’on en finisse avec cette journée !

— S’il vous plaît, répondit-il, avant de s’adosser à sa chaise, les poings sur les cuisses, la mâchoire serrée.

Le couvert avait été mis à la perfection — le verre à eau à quatre pouces au-dessus du milieu de l’assiette, le verre à vin à quatre pouces sur la droite. L’assiette en porcelaine, achetée à un noble français assez désespéré, arborait une fleur de lys en son centre. La pointe de la fleur correspondait au milieu du verre à eau. Il ne regarda pas la bordure de l’assiette, en revanche ; c’était un terrible salmigondis de volutes vertes et de minuscules fleurs de lys qui n’avait aucun sens pour lui et le perturbait.

— Vous avez une maison charmante.

La voix suave s’insinua en lui ; il se risqua alors à jeter un regard à Grace. La première chose qu’il avait vraiment remarquée en elle — la première fois qu’il l’avait vue à la lumière du jour, dans ce maudit bureau, juste avant leur mariage — était ses yeux. Des yeux noisette plus verts que bruns, qui lui rappelaient les couleurs de la fin d’été. Ses cils étaient blond foncé et longs, ses sourcils fins et arqués. Il avait été frappé par sa beauté, chose qu’il n’avait pas notée ce fameux soir, dans le salon de thé.

Ce qu’il remarqua ce soir-là fut que ses doigts tapotaient légèrement la tige du verre à vin. Elle l’avait déplacé, rapproché d’elle, et le fait qu’il ne soit pas à sa place le mettait mal à l’aise.

— Merci, dit-il.

Il détourna les yeux.

— Avez-vous toujours vécu ici ?

Il ne pourrait éviter une conversation. Il se tourna vers elle, la parcourant du regard. Elle portait un collier d’ambre et il s’imagina lui ôtant le bijou, faisant glisser ses mains sur ses épaules, les perles glissant entre ses seins juste avant ses doigts.

Cette image fut suivie d’une autre où il posait sa bouche sur un sein, en saisissait la pointe entre ses lèvres, sa langue caressant le téton durci.

Il se rendit compte qu’elle parlait. Il enfonça le talon de sa chaussure dans le tapis pour se stabiliser.

— Pardon ?

— Je demandais si votre famille vivait depuis longtemps à Blackwood Hall.

— Des générations. Cette propriété appartient aux Merryton depuis que le titre nous a été accordé. Je suis le cinquième comte.

Ses lèvres étaient pleines, pulpeuses et d’une étonnante nuance corail.

— Vivez-vous seul ici ?

Il remua sur sa chaise.

— La plupart du temps.

Elle parut vouloir lui demander autre chose, mais, Dieu merci, le début du service mit fin à tout bavardage pour le moment. Quand Cox leur eut servi de l’agneau et des pommes de terre et rempli leur verre à vin, Jeffrey le renvoya d’un geste, ainsi que le valet.

Il prit sa fourchette et commença à manger. Il était conscient que Grace picorait avec gêne dans son assiette, comme si elle n’avait pas d’appétit, mais qu’elle buvait son vin avec plus d’entrain. Quand il eut fini, il s’adossa à sa chaise et posa sa serviette sur la table à côté de son assiette. Elle n’avait mangé que quelques bouchées.

— La nourriture ne vous convient pas ?

— Pardon ? Si, c’est très bien.

Alors pourquoi ne mangeait-elle pas ? Il porta les yeux sur le buffet. Huit tiroirs, alignés en deux fois quatre.

— Si vous le permettez, dit-elle, je voudrais… vous faire des excuses pour ce qui est arrivé.

Elle s’était déjà excusée. Que pourrait-il faire de nouvelles excuses ?

— Le salon de thé, précisa-t-elle, jugeant apparemment nécessaire de le faire, comme si autre chose était arrivé entre eux, comme si elle avait causé une autre catastrophe dans sa vie.

Il ne tenait pas à repenser à ce soir-là, à la façon dont il avait complètement perdu le contrôle.

— Ce n’est pas nécessaire.

— Mais je…

— Madame, ainsi que je l’ai dit, ce n’est pas nécessaire. Vous étiez là pour rencontrer Amherst. Vous m’avez pris à tort pour lui. Nous avons commis tous les deux une erreur aux conséquences énormes qui nous lie pour l’éternité. Ce qui est fait est fait. Avez-vous terminé votre repas ?

Elle fronça les sourcils.

— Oui.

— Alors… si vous voulez bien m’excuser.

Il se leva.

Elle parut surprise. Elle bougea pour se lever elle aussi et le gentleman qu’on lui avait appris à être très tôt dans sa jeunesse s’empressa de lui tirer sa chaise. Elle se redressa, à quelques pouces de lui, et le regarda, battant des cils, ses yeux brillant à la lumière des bougies. Il sentit alors monter en lui un tourbillon d’émotion et de chaleur. Il avait une envie insupportable de la prendre dans ses bras, d’embrasser ses lèvres pleines et humides, de poser sa bouche sur sa poitrine, de la pencher sur cette table, de relever ses jupes, de dénuder son postérieur, de glisser la main entre ses jambes…

Il recula et inclina courtoisement la tête.

— Je ne viendrai pas à vous ce soir, lady Merryton.

Il noua les mains dans son dos pour qu’elle ne voie pas la façon dont il serrait les poings, s’efforçant de maîtriser son désir.

— Je vais vous laisser le temps de vous installer à Blackwood Hall.

Elle ouvrit de grands yeux. Le rose lui monta aux joues, tandis qu’elle jetait un coup d’œil autour d’eux, comme si elle cherchait quelque chose. Une issue, peut-être.

— Vous pouvez vous adresser à M. Cox pour les services d’une femme de chambre.

Cette remarque ramena son regard sur lui, mais cette fois, au lieu d’être étonné, il était furieux. Elle croisa les bras devant elle, pencha la tête de côté, et il ne put s’empêcher d’admirer la ligne de son cou.

— Pardonnez ma curiosité, mais êtes-vous aussi distant et autoritaire avec tous ceux que vous connaissez, ou adoptez-vous cette attitude uniquement à mon égard ? Parce que, si vous avez l’intention de me punir, ne vous donnez pas cette peine. Je me fustige assez moi-même à chaque instant !

Son aplomb le surprit. Il ne la punissait pas. Il était plus fautif qu’elle.

— Je comprends que vous soyez en colère, reprit-elle. Je le serais, à votre place. Mais j’ai fait des excuses et…

— Inutile de vous excuser de nouveau, la coupa-t-il.

Elle plissa légèrement les paupières.

— Tant mieux, parce que je n’ai pas l’intention de recommencer ! Il n’y a que des façons limitées de battre sa coulpe, et je crois les avoir toutes épuisées. Puisque nous en sommes là, milord, peut-être pourrions-nous définir comment nous allons supporter cette situation.

Il fut complètement pris de court. Il menait une existence solitaire et la plupart des gens en référaient à lui. Ils ne le défiaient certainement pas !

— Je vous demande pardon, madame, si je n’ai pas été suffisamment bavard pour vous. Je trouve les bavardages ennuyeux et je ne sais pas très bien parler de tout et de rien.

— Eh bien, vous l’avez parfaitement démontré, milord. Mais je ne voyais pas ça comme des bavardages. J’essayais juste de vous connaître.

Cette déclaration le fit se sentir désagréablement exposé. Il se demanda ce qu’elle penserait, si elle savait qu’elle se trouvait mariée avec un fou.

— Franchement, je ne tiens pas à être connu, dit-il sincèrement. Bonne nuit !

Il se détourna et marcha vers la porte. Lorsqu’il l’atteignit, il l’entendit dire quelque chose à voix basse. Il s’arrêta et se retourna.

— Pardon ?

— J’ai dit « Bonne nuit, milord », répondit-elle avec un entrain forcé.

Elle était charmante, les joues échauffées et les yeux étincelant de courroux. Les images recommencèrent alors — des images de ces mêmes yeux brillant de passion…

Il pivota et s’engagea précipitamment dans le couloir. Il tourna à gauche. Fit seize pas avant de tourner dans le couloir principal, puis trente-deux pour atteindre le vestibule, ce qui lui demandait de raccourcir ses enjambées. Une fois là, il se remit à compter pour monter l’escalier.

C’était le seul moyen de chasser l’image de son épouse nue se caressant lascivement tandis qu’il l’observait.

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