Dans le lit du comte

Julia London · Chapitre 6 sur 27

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Dans le lit du comte

Chapitre 5

5

 

Grace ferma à clé la porte de sa chambre, puis resta les bras ballants, à observer la pièce. Elle se demanda si elle ne coincerait pas également une chaise sous la poignée pour s’assurer doublement que Merryton ne pourrait entrer. Elle ne laisserait pas plus ce maudit homme la toucher qu’elle ne mangerait une de ses chaussures !

Quoiqu’elle pourrait bien, en certaines circonstances, se laisser persuader de manger sa chaussure.

Elle contempla le panneau, imaginant qu’il exigeait d’entrer et le forçait. Il avait déclaré qu’il ne viendrait pas la rejoindre… mais ce disant, il l’avait regardée si intensément, avec un regard si vorace, qu’elle ne le croyait pas. C’était certainement une ruse.

Non, non, elle était ridicule… Il avait dit qu’il ne viendrait pas à elle, et il était un homme de parole.

— Je trouve les bavardages ennuyeux, l’imita-t-elle à mi-voix. Franchement, je ne tiens pas à être connu.

Elle leva les yeux au ciel. Quel personnage misérable ! Et elle, habituée qu’elle était à faire les yeux doux aux hommes et à la haute société, voilà qu’elle était mariée à lui !

— Oh ! fit-elle, s’adressant au plafond, et se tordant les mains de frustration.

Oui, la serrure était suffisante. Et s’il franchissait la porte, elle pourrait toujours l’attaquer avec le pique-feu. Elle n’était pas du genre à user de violence, mais elle avait déjà envisagé d’y avoir recours plusieurs fois ce jour-là, tant elle était exaspérée par la situation.

— Passez ma porte, monsieur, et vous verrez ce qui vous attend, marmonna-t-elle.

Elle s’écarta à reculons, s’attendant à voir la poignée tourner à tout moment, et heurta le lit. Elle s’y assit, les mains posées à plat de chaque côté d’elle, le souffle un peu irrégulier. Quel était le problème de cet homme ? Il était réputé distant et plus concerné par sa place dans la société et par les convenances que par sa propre famille. Mais ses défauts lui semblaient plus importants que cela. Il y avait en lui quelque chose de très différent de tous les gens qu’elle avait connus. Il montrait les signes d’une lutte intérieure, comme s’il faisait un effort délibéré pour s’isoler de tout le monde autour de lui. Non seulement il lui adressait à peine la parole, mais la regarder en face semblait lui coûter.

Et cependant, quand il plongeait les yeux dans les siens, son regard était si intense, si affamé, qu’elle ne pouvait réprimer le petit élan de peur qui la traversait, même en cet instant.

— Ton imagination t’emporte, ma fille, marmonna-t-elle d’un ton las.

Merryton était peut-être un homme froid, mais il n’en était pas moins comte et gentleman. Il avait dit qu’il ne viendrait pas la retrouver ce soir-là et il tiendrait parole.

Elle soupira, épuisée par cette agitation prolongée, et se leva. Elle avait provoqué un mariage avec cet homme et elle ne pouvait éviter le lit conjugal, même si elle le souhaitait. Une partie d’elle était révulsée par cette idée, par lui, par sa froideur. Mais une autre partie sentait une onde de chaleur la traverser chaque fois qu’elle pensait à leur rencontre fatidique.

« Vous étiez là pour rencontrer Amherst. Vous m’avez pris à tort pour lui. »

Comment le savait-il ? Et s’il le savait, pourquoi l’avait-il embrassée aussi passionnément ?

Tandis qu’elle passait les mains derrière elle pour déboutonner sa robe, elle fut saisie de frayeur en entendant frapper à la porte. Elle réprima une exclamation, se mit debout en sautillant, puis courut jusqu’à la cheminée pour attraper le pique-feu.

— Qui est là ?

— Hattie Crump, m’dame. Mme Garland m’envoie pour m’occuper de vous.

Grace en fut si soulagée qu’elle se sentit soudain toute molle. Elle inspira pour se ressaisir, posa le pique-feu, et alla ouvrir. Hattie Crump était une petite femme aux cheveux roux foncé ramassés en un chignon serré sur la nuque. Elle portait une robe bleu sombre, sévère, avec un col blanc très convenable que Grace avait vu sur les autres servantes. Elle avait de larges cernes sous les yeux, comme si elle n’avait pas dormi depuis des années.

— Mme Garland a dit que je devais vous aider en attendant que vous engagiez une femme de chambre, dit-elle, en lui faisant une révérence.

La première idée de Grace fut de décliner ses services, mais elle était si heureuse d’avoir de la compagnie, quelle qu’elle soit à part cet homme horrible, qu’elle tira la domestique à l’intérieur.

— Merci.

— Que puis-je faire pour vous ? demanda Hattie.

— Euh…

Grace parcourut la chambre des yeux.

— Ma malle. Si vous vouliez ranger mes affaires…

— Oui, dit la servante, qui se dirigea d’un pas vif vers la garde-robe.

Grace la suivit. Elle resta sur le seuil, triturant nerveusement le poignet de sa robe pendant que Hattie commençait à sortir ses toilettes et ses dessous de la malle, ouvrant les portes de la penderie pour les ranger avec soin.

— Etes-vous à Blackwood Hall depuis longtemps, Hattie ?

— Oui, m’dame, toute ma vie, plus ou moins. Comme ma mère avant moi.

Elle avait l’air au moins aussi âgée que Merryton.

— Alors je suppose que vous connaissez le comte depuis de longues années, continua Grace, observant son visage pour y déceler un signe de répulsion.

— Oh oui ! Il est seulement un peu plus jeune que moi. C’était un jeune garçon charmant. Toujours un mot aimable pour les domestiques.

— Je me référais à lord Merryton, corrigea Grace, pensant que Hattie mentionnait Amherst.

Cette dernière leva les yeux, surprise.

— Oui, lord Merryton.

Grace pâlit — le comte, aimable ? Il y avait soudain tant de choses qu’elle voulait savoir, pour s’armer contre le diable.

— C’est une très belle maison, poursuivit-elle, évitant le regard attentif de Hattie. Mais très loin de la ville. Je suppose que le comte en est souvent absent ?

— Non, m’dame. Lord Amherst vient rarement ici, mais lord Merryton y reste le plus gros de l’année. Sauf quand il va à Bath. La famille y prend les eaux.

Ainsi, elle serait donc confinée dans cet endroit sauvage, loin de sa mère et de ses sœurs, exactement comme elle l’avait craint, ne pouvant compter que sur un voyage à Bath de temps en temps. Elle s’écarta de la porte et alla jusqu’à une fenêtre. Elle essaya de regarder dehors, mais il faisait nuit noire.

— Il doit y avoir de nombreux fermiers dans les environs, dit-elle avec un soupir d’ennui.

— Je suppose, m’dame. Les bancs de l’église sont pleins le dimanche, c’est tout ce que je sais.

Dans le miroir, Grace vit que Hattie tenait sa robe noire et la regardait d’un air troublé. Elle songea qu’il valait mieux faire plus ample connaissance avec cette femme avant de lui expliquer qu’elle s’était mariée alors qu’elle était en deuil. Autant commencer du bon pied.

— Y a-t-il un village proche de Blackwood Hall ? demanda-t-elle.

— Oui, Ashton Down. C’est à deux milles à pied à travers bois.

Grace n’imaginait pas faire un seul pas dans ces bois sombres.

— J’irai peut-être demain, dit-elle pourtant, se surprenant elle-même.

Elle en aurait le courage, si cela signifiait échapper à cette maison sinistre et à son maître qui l’était encore plus.

Hattie acheva de ranger les vêtements, referma les portes de la penderie et se tourna.

— Mme Garland m’a dit de demander si vous aurez besoin de moi demain matin, m’dame.

— Non, merci, répondit Grace, en souriant. Je me débrouillerai toute seule.

— Très bien. M. Cox doit vous procurer une femme de chambre. M. le comte a dit que vous deviez en avoir une.

— Pourquoi ne serait-ce pas vous ?

Hattie eut l’air si choqué que Grace en rit presque.

— Moi ! s’exclama-t-elle, en regardant autour d’elle. Je ne suis pas femme de chambre, m’dame. Je fais le ménage.

— Le métier de femme de chambre n’est pas une science, Hattie. C’est vraiment très simple. M’aider à boutonner mes vêtements et à relever mes cheveux, ce genre de chose…

— Je… je ne sais pas, m’dame.

Elle en avait le cou rouge d’embarras.

— J’en parlerai à M. Cox, déclara Grace avec assurance.

Elle ne laisserait pas la gêne de Hattie la dissuader. Cette petite femme lui plaisait. Et elle ne voulait pas d’une fille du village qui aurait aussi peur qu’elle de Blackwood Hall. Elle avait besoin de quelqu’un qui comprenait cette maison et son maître.

Elle passa un bras sur les épaules osseuses de la domestique et l’encouragea d’une légère pression.

— Tout ira bien, vous verrez. Je suis assez habile à gagner les gentlemen à mon point de vue.

Elle sourit, et préféra s’abstenir de penser que la situation dans laquelle elle se trouvait maintenant résultait du fait qu’elle avait su persuader un gentleman de la retrouver dans le noir.

Quand Hattie fut partie, Grace ferma de nouveau la porte à clé, se mit en chemise de nuit, fit sa toilette, et grimpa sur le lit à baldaquin. Mais elle ne put s’endormir ; chaque craquement, chaque grincement, lui semblait-il, annonçait Merryton venant faire valoir ses droits conjugaux. Elle ferma les paupières et s’efforça de ne pas l’imaginer au-dessus d’elle, la mine froide, les yeux n’exprimant rien. Elle s’efforça aussi de ne pas se représenter le nombre de journées et de nuits solitaires qui se profilaient devant elle, dans cette maison, sans société à laquelle se mêler, sans personne à qui parler ou demander conseil.

Quel gâchis tu as fait, Grace Elizabeth !

Merci, mais je le sais très bien, se répondit-elle en silence.

* * *

Elle s’éveilla le lendemain matin avec le sentiment de ne pas avoir dormi du tout. Elle renonça à porter le deuil — cela semblait ridicule, avec tout ce qui s’était passé. Et ce n’était pas comme si quelqu’un de la haute société pouvait la voir ici. En outre, il y avait de bien meilleurs sujets de ragots à son propos !

Elle s’habilla d’une robe marron au col haut et aux manches longues, une couleur sombre pour son humeur sombre. Elle regarda la pendule — qu’elle consultait tous les quarts d’heure ou presque. C’était trop tôt pour le petit déjeuner, trop tôt pour aller marcher. Elle décida alors d’utiliser ce temps pour écrire à Honor. Elle alla dans le boudoir à côté de sa chambre et regarda autour d’elle. Il y avait deux fauteuils devant la cheminée, recouverts du même chintz que le canapé. Le secrétaire se trouvait à côté d’une haute fenêtre. Elle ouvrit les tiroirs, trouva du papier, de l’encre, et s’assit.

Ma très chère Madame Easton, je suppose que cette lettre te trouvera en bonne forme. Tu as réussi à me choquer, comme je suis certaine de t’avoir choquée. J’aimerais penser que tu as trouvé le bonheur dans ta folie ; moi, je n’ai trouvé que du malheur dans la mienne. Le comte est sombre et distant, et il n’apprécie pas la moindre conversation.

Je suis arrivée à Blackwood Hall et trouve la propriété sinistre. Il n’y a pas de société dans les environs, personne à qui je puisse me confier. La femme de chambre m’a dit que le comte quittait rarement cet endroit et je crains de ne plus jamais revoir le visage de notre mère ou de vous trois. Je ne me suis jamais sentie aussi seule ou aussi sotte. Tu dois me conseiller, Honor. Dis-moi comment le supporter.

Avant de s’en rendre compte, Grace avait rempli deux feuilles, recto verso. Elle les plia, les cacheta, nota l’adresse et rangea la lettre dans sa poche pour la donner à M. Cox. Elle jeta un coup d’œil à la pendule, vit qu’il était l’heure du petit déjeuner et descendit au rez-de-chaussée, nerveuse.

Le majordome était dans le couloir et s’inclina quand il la vit.

— Dois-je vous indiquer la salle à manger du matin, milady ?

— Si vous voulez bien, répondit Grace.

Elle le suivit, passant devant d’autres murs nus, d’autres consoles vides. Il ouvrit une porte et se mit de côté pour la laisser entrer.

La pièce était petite, et les rideaux écartés révélaient une belle journée. Une table ronde en occupait le centre, sur laquelle se trouvaient un couvert, un vase avec deux roses et une théière. Mais il n’y avait pas de signe de Merryton, pas de signe que quelqu’un mangerait là, en dehors d’elle-même.

Elle regarda Cox.

— Où est M. le comte ?

— Il n’a pas pris de petit déjeuner ce matin. Du thé, milady ?

— Je vais me servir, merci, répondit Grace, un peu agacée que son époux n’ait pas pris au moins la peine de la saluer.

— La sonnette est ici, dit Cox, en lui indiquant le cordon à côté de la porte.

Puis il sortit.

Grace examina le buffet, chargé d’assez de nourriture pour nourrir quatre personnes. Elle alla jusqu’à la fenêtre et regarda dehors. La petite salle à manger donnait sur un vaste jardin. Les haies étaient plantées en quatre séries de volutes et, au milieu de chacune d’elles, il y avait des rosiers en fleur. Au milieu du jardin se dressait une grande fontaine. Au-delà, Grace aperçut un petit lac ; l’allée qui y menait était tondue et bordée d’autres rosiers.

Elle se servit quelques toasts et une cuillerée d’œufs brouillés, mais, bien qu’elle ait à peine mangé durant les vingt-quatre dernières heures, elle ne put avaler ce peu de nourriture.

Cela l’exaspéra. Elle avait toujours eu bon appétit. Elle ne vivrait pas de cette manière — elle s’y refusait !

Saisie d’une subite détermination, elle eut une idée. Elle n’errerait pas de pièce en pièce, cherchant la première chose venue pour s’occuper ! Merryton pouvait la mépriser autant qu’il le voulait, elle ne se laisserait pas éjecter de sa propre existence par ce qui était arrivé ! Que lui avait dit sa mère, une fois ? « On est heureux quand on apprend à affronter la vie. » Bien sûr, elle l’avait dit alors que Prudence et elle s’étaient disputées pour une raison depuis longtemps oubliée. Mais ce que sa mère avait voulu dire, c’était que chaque personne faisait son propre bonheur.

Eh bien, elle allait faire le sien, parce qu’elle refusait de vivre malheureuse ! Pas question de se morfondre, ni de vivre dans la crainte !

Quand Cox revint débarrasser son couvert — ses toasts et ses œufs encore dans l’assiette, son thé à moitié bu —, elle se leva.

— Monsieur Cox, j’aimerais avoir Hattie comme femme de chambre.

Le majordome écarquilla légèrement les yeux ; il plaça deux mains sous son assiette, comme s’il craignait de la laisser tomber en entendant cette nouvelle.

— Mais Hattie est une servante, madame. Vous préféreriez une véritable femme de chambre, je pense.

— Je ne peux imaginer qu’il y ait de véritable femme de chambre à Ashton Down. Hattie est sensée, elle connaît Blackwood Hall, et je préférerais l’avoir, elle.

Elle vit bouger la pomme d’Adam de Cox, tandis qu’il absorbait cette déclaration.

— J’en parlerai sans tarder à M. le comte.

— Est-il ici ? demanda-t-elle, en regardant la porte.

— Non, madame. Il est parti pour la journée.

Merryton était sorti et l’avait laissée seule ? Un jour à peine après leur mariage ? Elle ne voyait pas pourquoi ce fait la surprendrait, mais cela lui semblait tout de même assez grossier.

— Très bien, dit-elle, relevant le menton. Alors je suppose que je vais passer cette journée à me familiariser avec Blackwood Hall. Cela vous convient-il, monsieur Cox ?

— A moi ? demanda-t-il, surpris. Bien sûr, milady, comme vous voudrez.

— C’est ce que je veux. Et si cela ne vous ennuie pas, pourriez-vous faire poster cette lettre ?

Elle la tira de sa poche et la lui tendit.

— Y a-t-il autre chose, madame ?

Oui. Elle aimerait revenir en arrière de quinze jours et tout recommencer. Mais comme cela dépassait les capacités de Cox, elle répondit « Non », lui décocha un grand sourire et sortit.

Elle suivit le couloir principal jusqu’au vestibule, s’y arrêta, et observa autour d’elle. Son regard tomba sur les vases en cristal garnis de roses rouges, posés sur des consoles en demi-lune. Il y en avait quatre, deux séries de deux, disposés en miroir de part et d’autre de l’entrée. Et ils étaient identiques. Ils contenaient chacun exactement huit roses.

Grace toucha distraitement l’une des roses. Elle retombait un peu, et elle devina qu’elle était restée trop longtemps sans eau. Elle écarta le vase du mur, enleva la rose qui tombait et la porta à ses narines. Puis elle repoussa le vase et continua à marcher, tenant la rose à la main, déterminée à visiter la maison.

* * *

Lorsqu’il rentra à Blackwood Hall en fin d’après-midi, Jeffrey remarqua immédiatement que l’un des vases en cristal du vestibule n’était pas à sa place. Il avait été repoussé sans soin contre le mur. Il se retint de le faire remarquer à Cox qui s’affairait à prendre sa cape, ses gants, son chapeau et sa cravache, répugnant à révéler sa maladie d’une manière quelconque. Il luttait pour en dissimuler la preuve à tout le monde, même s’il pensait qu’il avait sans doute échoué à la cacher complètement à Cox ou à Mme Garland.

— Si je peux me permettre, milord…, dit le majordome, les bras chargés de ses affaires.

Jeffrey détourna les yeux du vase qui l’offensait et les fixa sur le domestique.

— Lady Merryton a demandé que Hattie Crump lui serve de femme de chambre.

Hattie était tout à fait ordinaire, et son visage évoquait pour lui la face d’une oie. Il ne voulait pas être aussi peu charitable, mais, lorsqu’il s’agissait des femmes, noter soigneusement leur apparence l’aidait à garder sa santé mentale. Hattie servait à Blackwood Hall depuis son enfance et il l’avait connue toute sa vie. C’était la seule qu’il autorisait à s’occuper de son cabinet de travail et de ses pièces personnelles. Elle était très efficace et si commune, physiquement, qu’elle ne suscitait pas d’images troublantes dans son cerveau.

— J’ai expliqué à Mme la comtesse que Hattie n’est pas femme de chambre, mais elle a dit qu’elle la préférait à toute autre fille que nous pourrions trouver au village.

Une image de sa femme se prélassant nue dans son bain tandis que Hattie lui brossait les cheveux voleta comme un papillon dans l’esprit de Jeffrey.

— J’y réfléchirai, dit-il, et il se tourna pour partir.

Il s’arrêta devant la console et recentra le vase déplacé.

— Il manque une rose, Cox, dit-il, en tournant le dos au majordome, puis il continua son chemin.

Il savait que Cox se précipiterait pour redresser ce terrible tort en commençant par tancer la pauvre servante qui avait mal compté.

Il s’habilla pour le dîner, selon son habitude, se coiffa huit fois de suite, noua et dénoua son écharpe huit fois. Lorsqu’il eut fini, il s’étudia dans le miroir au-dessus de la cuvette, cherchant sur son visage un signe de folie, de l’obsession qui le hantait. Mais il avait son air habituel — celui d’un homme empli d’ennui. Sans expression. Au fil des années, il avait passé un temps considérable à travailler cette apparence, afin de ne pas révéler aux autres ses vicieuses pensées.

Même à présent, aussi posé qu’il paraisse, il ne pouvait supporter la pensée de contempler de nouveau sa femme, de voir son cou de cygne, ses cheveux dorés, ses yeux couleur de fin d’été. Il était un homme, sapristi ! Il était fort, viril — il désirait son épouse et ne laisserait pas cette maladie le retenir en otage.

Il sortit à grands pas de sa chambre, déterminé.

Elle se trouvait déjà dans la salle à manger, comme la veille. Ce soir-là, elle était vêtue très simplement d’une robe de jour marron à col haut qui, étrangement, ne cachait pas sa beauté ; au contraire, elle l’accentuait, car il n’y avait rien pour le distraire de ses yeux, de sa peau crémeuse ou de ses lèvres corail.

Elle lui fit la révérence, tenant un verre de vin à la main. Elle en but une gorgée, l’observant avec curiosité par-dessus le rebord. Elle ne paraissait pas aussi anxieuse qu’au dîner précédent ; elle paraissait plutôt agitée.

Jeffrey noua les mains dans son dos.

— Bonsoir, lady Merryton.

— Bonsoir. Mon nom est Grace.

— Je sais.

Le regard de Jeffrey glissa jusqu’à son verre.

— Vous appréciez le vin.

Cette remarque ne signifiait rien de spécial ; c’était juste une observation de sa part, quelque chose à dire pour se prouver qu’il pouvait faire la conversation. Il la vit hausser presque imperceptiblement le menton, comme si elle pensait qu’il désapprouvait, alors qu’en réalité il était indifférent.

— Oui, répondit-elle. Et certaines fois, je l’apprécie beaucoup plus qu’en d’autres occasions.

Elle but délibérément, les yeux rivés aux siens.

— Milord, le dîner est servi, annonça Cox, qui posa un verre de vin devant le couvert de Jeffrey.

Un valet se déplaça aussitôt pour faire asseoir lady Merryton, tendant sa main gantée pour l’aider. Ewan était un bel homme, pensa Jeffrey, même s’il n’était pas particulièrement bon juge en la matière. Il regarda Grace glisser sa main dans celle du jeune homme, et pensa immédiatement à cette main sur la peau nue de sa femme, sur sa poitrine. Cette image le harcela tandis qu’il s’asseyait et que Cox emplissait leur assiette. Il fut soulagé quand le majordome eut terminé, qu’il fit un signe de tête à Ewan et que tous deux sortirent sans bruit de la pièce.

Il prit sa fourchette.

Sa femme l’imita.

Il mangea une bouchée de bifteck, conscient du silence oppressant qui régnait dans la pièce.

— Vous avez demandé que Hattie vous serve de femme de chambre ?

Elle leva les yeux, l’air méfiant.

— Oui. Elle me plaît assez et je pense qu’elle me conviendrait.

— Quoi qu’il en soit, je ne peux le permettre.

— Pardon ?

Elle posa sa fourchette.

— Et pourquoi donc ?

Son intention avait été de lui suggérer d’écrire à quelqu’un de sa famille et de demander qu’on lui recommande une femme de chambre convenable. Il ne s’attendait pas à avoir à discuter et, à franchement parler, il ne savait pas le faire. Que devait-il dire ? La vérité ? Parce qu’elle pourrait être remplacée par une jolie fille et que je ne penserais alors à rien d’autre qu’à son corps… Il déglutit et baissa les yeux sur son assiette.

— C’est une simple servante, dit-il. Pas une femme de chambre.

L’explication lui paraissait suffisante, mais Grace ne s’en satisfit manifestement pas. Elle pivota sur sa chaise pour lui faire face.

— Pourquoi les hommes semblent-ils croire qu’il faut une adresse mystérieuse pour être femme de chambre ? Ce n’est pas vrai du tout, vous savez. Hattie est parfaitement capable de m’aider à m’habiller et me déshabiller. Je suis sûre qu’elle sait lacer un corset et plier des dessous.

Jeffrey prit son verre de vin et en but une copieuse gorgée.

— Je ne veux pas d’une autre femme de chambre, insista Grace. Hattie me plaît, un point c’est tout.

Il vit une étincelle de colère dans ses yeux, mais il ne voulut pas céder. Il tenait à garder Hattie à son propre service — il en avait besoin.

— Excusez-moi, mais connaissez-vous le principe de la discussion ?

Elle battit des cils, puis lui offrit un sourire inattendu qui éclaira son visage et brilla dans ses yeux. Il en fut étonnamment touché.

— Vous ne pouvez pas imaginer à quel point, milord ! répondit-elle gaiement. J’ai trois sœurs et un beau-frère. Nous discutons à propos de tout, ou presque.

— Je vois…

Elle eut alors un petit rire joyeux qui joua sur l’échine de Jeffrey.

— Je suis certaine au contraire que vous ne voyez pas du tout. Vous semblez plutôt habitué à imposer votre volonté sans qu’on vous contredise, si je puis me permettre.

Elle reprit tranquillement sa fourchette. Devait-il relever cette impertinence, au risque de s’engager dans une dispute ? Grace ne lui laissa pas le temps de s’interroger plus longtemps :

— Je pense même que vous seriez tout à fait choqué par les discussions dont j’ai été témoin à table. Une fois, ma plus jeune sœur Mercy — elle a treize ans — est descendue dîner avec la nouvelle robe de ma sœur Prudence, robe qui venait d’être livrée par la modiste. Prudence était très fâchée et Honor — ma sœur aînée — a tenté de gronder Mercy pour cet « emprunt ». Mercy lui a habilement renvoyé la balle en disant qu’elle l’avait vue dans Hyde Park avec lord Rowley.

Son sourire s’élargit.

— Vous ne connaissez pas mes sœurs, alors il est peut-être un peu difficile de comprendre les terribles crimes commis ce soir-là, mais je vous l’assure, c’étaient de terribles crimes ! Quoi qu’il en soit, oui, milord, je suis habituée aux discussions.

Elle semblait contente d’elle pour des raisons qui échappaient complètement à Jeffrey. Il n’était même pas sûr de savoir de quoi elle parlait et batailla pour trouver sa place dans cette conversation, ou quoi que ce soit qui se produisait à cette table.

— En dépit de votre joie manifeste à discuter, vous ne pouvez pas avoir Hattie comme femme de chambre, trancha-t-il. Choisissez n’importe quelle fille du pays, mais pas elle.

— Ah, fit-elle, en hochant la tête, sa jovialité soudain envolée. Je vois…

— Vous voyez ? A en juger par votre ton, vous pensez être tombée sur quelque chose d’intéressant. Mais il n’y a rien à découvrir, madame, hormis que je suis, en dernière instance, celui qui assigne leur poste aux domestiques.

— Bien sûr, convint-elle d’un ton beaucoup trop amène.

Puis elle ramena son attention sur son assiette.

— Je comprends parfaitement comment des hommes comme vous cherchent… du réconfort.

Elle lui décocha un regard de biais, plein de coquetterie.

Cette remarque le prit de court. Suggérait-elle que Hattie était sa maîtresse ? S’il n’avait pas été aussi surpris, il aurait pu en rire.

— Vous ne pourriez vous tromper davantage.

— Non, je ne pense pas, dit-elle avec une feinte gravité qui indiquait qu’elle était très sûre d’elle.

Elle piqua un gros morceau de bifteck de sa fourchette et le mit dans sa bouche.

Cette femme ne ressemblait décidément à aucune femme de sa connaissance ! Mary Gastineau lui aurait beaucoup mieux convenu — elle parlait à peine. Mais celle-ci ? Il ne pouvait même pas dire ce qu’elle était exactement.

Elle garda le reste de ses observations pour la nourriture, déclarant que le bifteck était le meilleur qu’elle ait jamais goûté. Elle mangeait avec entrain, ayant visiblement retrouvé son appétit. Lui termina son repas en comptant les minutes jusqu’à ce qu’il puisse raisonnablement prendre congé d’elle.

Lorsqu’elle eut terminé, elle s’adossa à sa chaise et posa la main sur son ventre.

— Je suis repue.

C’était un miracle qu’elle n’ait pas éclaté. Il posa sa serviette sur la table.

— Si vous avez achevé votre repas, je vais vous rendre votre liberté.

Elle détourna lentement son attention de la table pour la porter sur lui.

— Dans ce cas, je vais la prendre.

Elle se leva d’un geste brusque, retenant de la main sa chaise sur le point de se renverser.

Jeffrey se mit debout tout aussi vivement.

Elle avança jusqu’à lui, renversa la tête en arrière et le regarda bien en face. Elle se tenait si près qu’il voyait l’orage qui couvait dans ses yeux, et sentait les effluves suaves de son parfum.

C’était insupportable ; son pouls s’emballa aussitôt, tandis que son esprit s’emplissait de l’idée d’enfouir son visage dans ses cheveux, et son sexe dans la chaleur moite de son ventre. Il se représenta son dos arqué, alors qu’elle atteindrait l’orgasme, la courbe de son cou, lorsqu’elle renverserait la tête en arrière, en proie à l’extase. Il serra le poing, se frappa la jambe huit fois.

— Vous avez extrêmement bien montré votre dédain, et en vérité je ne peux guère vous en blâmer, déclara-t-elle, paraissant presque enjouée.

Puis ses sourcils se froncèrent.

— Mais pour le meilleur ou pour le pire, nous sommes à présent mariés, et mon nom est Grace !

Surpris, il haussa un sourcil et la contempla, de son petit nez impertinent à ses pommettes hautes et son menton fin. Comme elle était innocente, ignorante de ses fantasmes sordides, de la façon dont il la voyait, les jambes écartées, les lèvres roses de son sexe luisant de désir et l’appelant ! L’aspiration à la posséder pulsait en lui, maintenant, le poussant au-delà de toute pensée raisonnable.

— Bonne nuit, conclut-elle avec désinvolture, et elle le contourna pour se diriger vers la porte.

— Vous avez raison, dit-il, et il prit un certain plaisir à la déstabiliser, à en juger par la pause qu’elle marqua et la façon dont elle pivota vers lui. Nous sommes liés pour l’éternité. De ce fait, il n’y a pas lieu de repousser l’inévitable.

Il vit la couleur disparaître subitement de son visage.

— Voulez-vous parler de faire la conversation ?

— Non.

Il s’approcha et baissa les yeux sur sa bouche.

— Je viendrai à vous ce soir comme votre époux, ainsi que j’en ai le droit… Grace.

Il dut batailler intérieurement pour prononcer son nom. Il avait été incapable jusque-là de le dire, d’être aussi familier, et le son qui sortit de sa gorge lui parut rugueux, parce qu’il était nouveau pour lui, sonnant presque comme une moquerie.

Elle semblait véritablement horrifiée. Ses lèvres s’écartèrent, et Jeffrey fut certain que son expression trahissait les terribles pensées qui s’entrechoquaient dans sa tête à ce moment-là. Si elle eut l’intention de parler, elle se ravisa, car elle hocha simplement la tête et sortit.

Il attendit jusqu’à ce qu’il ne puisse plus entendre ses pas, serrant et desserrant son poing, les yeux fermés, tandis que des images torrides lui emplissaient le cerveau.

Il devait garder ses esprits, respirer. Il allait consacrer son attention à son devoir et à son privilège d’époux. A rien d’autre. Rien d’autre.

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