Dans le lit du comte

Julia London · Chapitre 22 sur 27

Pages du PDF

Dans le lit du comte

Chapitre 21

21

 

Grace était agacée. Oh ! Elle souriait, elle riait, déclarait pompeusement qu’Amherst était un fin connaisseur en piètres talents musicaux. Elle se coulait sans mal dans le rôle de la parfaite hôtesse, mais elle le voyait comme ce qu’il était — un débauché beau parleur.

Tandis qu’elle frappait les touches — sans délicatesse, de façon délibérée, car elle ne voulait pas qu’il prenne la musique comme une excuse pour prolonger cette maudite soirée, et elle ne pouvait guère lui tirer les oreilles —, elle sentait son cœur se serrer de déception. Elle avait été si pleine d’espoir, heureuse, même, ces derniers jours ! Elle avait vraiment cru que ce mariage s’épanouirait en dépit de ses débuts répréhensibles.

Mais alors Amherst était arrivé et avait tenté de tout gâcher. Elle savait bien ce qu’il cherchait. Elle avait fréquenté trop de salons et de salles de bal pour ne pas s’apercevoir qu’un gentleman jouait à un jeu pervers. Ce qu’elle ignorait, c’était pourquoi il agissait ainsi. Il avait dénigré son propre frère devant elle, lui disant ces choses horribles sur lui. Même si elles étaient vraies, il n’avait aucune raison de les lui dire, hormis pour la blesser et lui faire craindre Jeffrey.

Il s’était montré mauvais convive, racontant de longues histoires qui excluaient Jeffrey, parlant d’événements et de gens que seuls elle et lui connaissaient, essayant de l’attirer dans des discussions exclusives. Elle s’était efforcée, à plusieurs reprises, de replacer la conversation sur un sujet plus général, mais s’était heurtée à sa détermination.

Et lorsqu’il était devenu clair que Jeffrey voulait mettre fin à la soirée, John avait cherché à la faire traîner en longueur, et elle le suspectait de manœuvrer pour qu’ils se retrouvent seuls. C’était une conduite grossière pour un invité, et elle l’en méprisait pour cela. Elle savait que cette attitude avait quelque chose à voir avec la conversation échauffée que les deux frères avaient eue en tête à tête. Elle était au courant ; leurs voix coléreuses avaient résonné dans les conduits des cheminées.

Dire qu’elle aurait pu épouser cet homme !

Les choses étaient très différentes, maintenant. Elle éprouvait pour Jeffrey des sentiments qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir éprouver pour lui — de l’affection, de l’estime, peut-être même quelque chose de plus profond —, autant de choses qu’elle n’avait jamais ressenties pour un homme. Quel que soit le nom qu’on leur donne, elle pensait trop de bien de son époux pour soutenir la vilaine conduite de son frère.

* * *

Lorsqu’ils souhaitèrent enfin une bonne nuit à John, Grace s’attendit à ce que Jeffrey monte avec elle. Mais il lui dit bonsoir.

— Vous ne venez pas ? lui demanda-t-elle.

— Non. J’ai certaines choses à faire.

Il entra dans son cabinet de travail, le poing serré sur le côté.

Grace monta dans sa suite, se prépara pour la nuit, mais ne se coucha pas. Elle comptait que Jeffrey la rejoigne assez vite. Elle s’assit donc sur la méridienne, devant le feu, les bras autour des genoux, et attendit.

A 1 heure du matin, il n’était toujours pas venu.

Que devait-elle faire ? Son instinct la poussait à se glisser sous les couvertures et à bouder, mais elle entendit dans sa tête la voix de Honor : « As-tu peur ? Si tu as besoin de lui parler, alors vas-y, parle-lui ! Ne sois pas une chiffe molle. »

Une fois de plus, sa sœur avait raison — ce qui, soit dit en passant, arrivait maintenant avec une fréquence alarmante. Elle ne s’endormirait jamais avec toutes les questions et tous les doutes qui se bousculaient dans sa tête, elle le savait, alors elle enfila sa robe de chambre, prit la seule bougie qui brûlait à son chevet et longea le couloir jusqu’à la suite de Jeffrey avant de perdre courage.

Il n’y avait pas de lumière sous sa porte. Dormait-il ? Elle posa la main sur la poignée, qui tourna facilement. Elle frappa doucement et poussa le battant avec lenteur, regardant à l’intérieur. C’était très peu éclairé et elle ne distinguait rien. Elle se pencha en avant, voulant jeter un coup d’œil un peu plus loin…

Elle fut alors saisie par la taille, tirée sans ménagement dans la chambre, puis poussée contre le mur. Une main se pressa sur sa bouche, étouffant son cri de surprise. Elle aurait laissé tomber la bougie si Jeffrey ne lui avait pas attrapé la main pour la redresser.

— Par tous les diables, que faites-vous ici ? demanda-t-il, en posant la bougie. Vous m’avez fait une peur bleue.

— J’ai frappé, se défendit-elle, et elle referma brusquement sa robe de chambre qui s’était ouverte.

— Vous frappez comme un enfant — j’ai à peine entendu.

Il la lâcha et recula, les mains sur sa taille. Il portait encore ses culottes et sa chemise. Est-ce qu’il était resté assis dans le noir tout ce temps, à la seule lumière des braises de la cheminée ?

— Jeffrey…

Il lui attrapa le poignet et l’entraîna à travers la pièce, la forçant à s’asseoir dans un fauteuil devant l’âtre. Puis il jeta une couverture sur elle et s’accroupit pour attiser le feu. Quand une flamme se ranima, il se leva et fixa Grace.

— Pourquoi vous êtes-vous introduite subrepticement dans ma suite ?

— Parce que vous n’êtes pas venu me rejoindre.

Elle se leva, rejetant le plaid, et posa la main sur la poitrine de Jeffrey, dans l’échancrure de sa chemise. Elle sentit son cœur battre rapidement sous ses doigts.

Il mit sa main sur la sienne, serra ses doigts dans les siens.

— J’ai beaucoup de choses à l’esprit, Grace.

— Je sais, dit-elle d’un ton apaisant. Je suis perturbée par ce qui s’est passé, moi aussi.

Il lui jeta un regard suspicieux.

— Amherst, précisa-t-elle. Ma sœur m’a parlé de son… incartade.

La surprise de Jeffrey fut évidente.

— Je suis attristé que vous l’ayez apprise de cette façon.

Il pressa sa main sur son cœur.

— Mais vous n’avez pas besoin de vous en inquiéter. Je m’en suis occupé.

Grace hocha la tête.

— Quand ? demanda-t-elle.

— Quand quoi ?

— Quand vont-ils se marier ?

Jeffrey souffla et laissa retomber sa main.

— Il n’y aura pas de mariage.

— Mais… vous venez de dire que vous vous en étiez occupé ?

— John donnera à cette femme ce qu’il lui faut pour s’installer dans un petit village et élever l’enfant, et il acceptera une commission dans la marine. Il faut qu’il quitte Londres. Il ne fait qu’y causer problèmes et scandales.

— Vous l’avez chassé ? demanda Grace, essayant de comprendre son raisonnement. Voilà qui semble…

Elle s’arrêta.

— Oui ? fit-il, la voix moins amène, le regard sombre.

— Eh bien, cela me semble cruel, si vous voulez le savoir.

— Cruel, vraiment ? releva-t-il.

Il s’écarta d’elle pour se rapprocher de la cheminée.

— Déshonorer son nom est aussi cruel pour les siens. Vous ne portez pas le fardeau de la réputation d’une famille, comme je le dois. Les actions de John nous affectent tous.

Grace trouva que ses paroles étaient le comble de l’ironie, étant donné ce qu’il avait récemment vécu lui-même.

— Mais devez-vous le bannir comme s’il était indigne de votre estime ? Il est votre frère.

— Le bannir…

Jeffrey se tourna pour la regarder fixement.

— Soutenez-vous sa conduite, Grace ? Pensez-vous qu’il soit honnête de garder des secrets déplaisants pour votre famille ?

— Non…

— Jugez-vous acceptable de ne pas payer ses dettes et de se désintéresser d’une femme qui porte votre enfant, même si vous n’avez pas eu l’intention de l’engendrer ?

Elle réprima une exclamation.

— Pardon… Est-ce que cela vous choque ? demanda-t-il, en s’approchant d’elle. Vous trouvez certainement cela cruel. C’est exactement ce qu’il a fait à cette pauvre femme, Grace. Il a plongé son sexe en elle et lui a donné un enfant qu’il n’a pas l’intention de prendre en charge. Il a donné sa parole à sir Edmund sans intention de payer ses dettes. Il m’en laisse le soin. Il a fait de lui-même un paria de la société. Il a restreint ses chances de conclure un bon mariage, et Dieu sait que je n’ai pas arrangé les choses !

Cette remarque entailla douloureusement le cœur de Grace.

— C’est estimable de votre part de vous appuyer sur les principes et l’honneur, Jeffrey, mais pour le reste d’entre nous, pauvres mortels, il y a des choses plus importantes qu’un nom. Nous pouvons supporter une flétrissure ou deux. Alors que vous… vous y accordez tant d’importance que cela vous a isolé des gens qui vous aiment.

Il serra le poing.

— Ne parlez pas de quelque chose dont vous ne savez rien ! Je suis le chef d’une très grande famille. Une famille qui s’étend bien au-delà de mon frère et de ma sœur. J’ai des cousins, deux tantes qui vivent encore, une nièce et un neveu. Vous n’avez aucune idée des épreuves que j’ai dû endurer du fait de John, de ses actions qui m’affectent et les affectent aussi. Mais comment pourrais-je attendre que vous compreniez ? Vous et les vôtres êtes peu soucieux des convenances, apparemment.

Cette dernière remarque blessa vraiment Grace.

— Peu soucieux ? répéta-t-elle avec vigueur. Ma famille n’est peut-être pas exempte de tout scandale, je vous l’accorde, mais nous avons vécu, aimé et ri ! Pouvez-vous en dire autant ? Non. Tout n’est pas parfait, Jeffrey ! Vous ne pouvez pas contrôler le monde entier autour de vous.

— Voilà une opinion commode pour les Cabot, vu qu’il est trop tard pour essayer de rattraper les choses, sacrebleu !

Grace le fixa d’un œil noir, son visage à quelques pouces du sien, furieuse.

— Dites ce que vous voulez de moi, je m’en moque. Votre bonne opinion compte beaucoup moins que la mienne. Mais John est votre frère, et vous devriez le protéger au lieu de le rejeter.

— C’est exact, dit Jeffrey, s’approchant plus près d’elle, et lui rendant son regard. Il est mon frère, et je suis le seul à pouvoir faire de lui l’homme qu’il mérite d’être. Si je le dorlote, je rends un mauvais service au reste de ma famille. Ils ont autant droit que lui à ma protection, non ? Ne méritent-ils pas d’être protégés des scandales qu’il cause ? Et leurs enfants ? Ne le méritent-ils pas, eux aussi ? Méritez-vous de porter la honte du mariage de votre sœur, en plus du vôtre ?

Ce fut plus fort qu’elle : Grace le gifla.

— Vous êtes un homme aigri, rigide, sans aucun sentiment !

Il porta les doigts à sa mâchoire et toucha avec précaution l’endroit où elle l’avait frappé.

— Et vous êtes une femme sans considération, gouvernée par ses sentiments ! Dites-moi la vérité : êtes-vous amoureuse de John ?

La question abasourdit Grace.

— Quoi ? Non ! Bien sûr que non !

Il haussa les épaules.

— Cela paraît une supposition raisonnable, étant donné les moyens que vous avez employés pour le piéger et le forcer à vous demander en mariage.

— Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas la raison !

— Alors quelle est-elle ? demanda-t-il, en lui prenant le bras. Dites-moi la vérité, Grace. Pourquoi ruiner votre réputation et risquer le bonheur de vos sœurs, alors, en usant d’une manigance aussi déplorable ?

— Vous voulez savoir la vérité ? rétorqua-t-elle, la voix tremblante de colère. Je vous préviens qu’elle ne va pas vous plaire. Vous pourriez très bien me jeter dans le caniveau avec votre frère.

— Je veux la connaître.

— Je l’ai fait pour protéger ma famille. Là, vous voyez ? Nous aussi sommes capables de nous soucier les uns des autres.

Il plissa les paupières.

— Vous voudriez me faire croire que vous l’avez fait pour de l’argent ?

Grace ne répondit pas. Elle se contenta de hausser le menton.

Il s’approcha plus près, sondant son regard.

— Je ne le crois pas, dit-il à voix basse. Je ne crois pas qu’une femme de votre position se perdrait pour de l’argent. Vous êtes la belle-fille de Beckington. Vous êtes belle, vous venez d’une famille noble. Vous avez eu un certain nombre de prétendants — vous vous en vantiez, si je me souviens bien. Alors pourquoi auriez-vous risqué autant pour la bourse de John, parmi tant d’autres ? Je ne crois pas que ce soit ce qui vous a motivée.

— Et moi, je ne peux pas croire qu’un homme qui place la correction au-dessus de tout et déteste les risques cède à la tentation comme vous l’avez fait.

Il lui serra fermement le coude.

— Là-dessus, au moins, nous sommes d’accord, Grace.

Il dénoua le ruban au bout de sa natte et passa les doigts dans ses cheveux pour les libérer.

— Peut-être sommes-nous deux personnes avec des besoins plus grands que ce que nous voulons admettre, qu’en pensez-vous ? Peut-être y a-t-il trop de secrets que nous ne pouvons pas divulguer.

Elle fronça les sourcils à cette déclaration et Jeffrey espéra que c’était un signe de culpabilité. Il se pencha pour l’embrasser, mais elle détourna la tête et plaça sa main entre eux.

— Je suis trop… en colère.

— Peut-être préféreriez-vous que John soit là à ma place, maugréa-t-il, prenant un de ses seins dans sa main.

— Peut-être préféreriez-vous que ce soient deux femmes qui se tiennent là au lieu d’une ! rétorqua-t-elle, furibonde. J’ai entendu parler de vos secrets, aussi !

Les narines de Jeffrey frémirent à ces mots.

— Je ne nierai pas que j’ai eu plus d’une femme dans mon lit, en même temps, dit-il. Mais ne commettez pas l’erreur de prendre cela pour de l’affection ou de l’amour. Deux femmes, c’est du sexe. Une seule — vous — c’est bien autre chose.

Il tira sur ses cheveux comme sur une corde, la forçant à ramener son attention sur lui.

— Vous me suffisez, ne le voyez-vous pas ? Vous êtes la seule que je désire combler.

Un frisson parcourut Grace, et elle ne résista pas quand il l’embrassa, cette fois, ni quand ses mains se mirent à courir fiévreusement sur son corps. Il avait raison — elle avait souhaité qu’il vienne à elle et la transporte de ses caresses.

Il tira sur sa robe de chambre, l’écartant, puis lui ôta sa chemise de nuit et la jeta par terre. Il la fit pivoter et la poussa contre une fenêtre, si bien qu’elle dut s’appuyer au cadre. Il fit glisser ses mains sur son ventre, ses seins, coula son sexe entre ses jambes, se frottant contre elle, la rendant moite de désir.

Puis il la tourna face à lui et la souleva, nouant ses jambes autour de sa taille. Il pressa son dos contre le mur et la pénétra avec une passion brûlante. Elle le saisit par les épaules et enfonça les doigts dans sa chair.

— Je vous donne ma parole, plus de secrets, dit-il, le souffle court. Maintenant, à votre tour. Pouvez-vous être complètement honnête avec moi, Grace ? Pouvez-vous me dire ce que vous désirez ? Où vous voulez que je mette mes mains et mon sexe ? demanda-t-il, en allant et venant en elle.

Elle l’enlaça et ferma les yeux.

— Dites-moi, insista-t-il.

— Je veux… je veux que vous me ravagiez, murmura-t-elle. Je veux sentir vos mains et votre bouche partout sur moi, vous sentir en moi…

— Où ?

— Sur mes seins. Entre mes jambes. Sur mon cou, mes bras, mes orteils. Je veux votre semence, je veux qu’une partie de vous grandisse en moi…

Il gronda contre son cou, la possédant plus fortement encore, son rythme s’accordant aux battements du pouls de Grace. Il leva la tête, écarta rudement ses cheveux de son visage et riva son regard sur le sien. Malgré la faible lueur du feu, elle vit le désir affamé qui brûlait dans ses yeux, et cela fit vibrer son cœur. Elle n’avait pas imaginé que la proximité qu’elle ressentait maintenant avec lui puisse être possible un jour. Elle voyait clairement sa considération pour elle, son expression comblée quand elle criait d’extase, la façon dont il la regardait lorsqu’il la suivait dans la jouissance.

Leur colère, leur désir s’étaient éteints, mais Jeffrey la garda dans ses bras, la portant jusqu’à son lit. Ils basculèrent dessus et il la serra contre lui, passant une jambe sur les siennes d’une façon possessive.

Grace poussa un soupir de profonde satisfaction. Elle toucha sa joue, embrassa ses lèvres, puis écarta une boucle de ses yeux. Elle se sentait en sécurité dans ses bras, désirée et totalement comblée.

Il posa un baiser sur son épaule et elle se sentit dériver.

— Plus de secrets, chuchota-t-il.

Ou bien était-ce elle ?

Elle ouvrit brusquement les yeux.

Jeffrey lui embrassa encore l’épaule, mais ce fut cette fois un frisson de peur qui descendit le long de son échine. Elle se redressa lentement, remonta le drap pour se couvrir et rejeta ses cheveux dans son dos.

— Ma mère est folle, déclara-t-elle simplement.

Elle s’attendit à ce qu’il pousse un cri incrédule, ou à ce que ses yeux se ferment à elle. Mais il se contenta de rouler sur le dos en soupirant et regarda le feu.

— Il y a deux ans, elle a eu un accident de cabriolet, à Longmeadow, et s’est heurté gravement la tête. Peu après, elle a commencé à oublier de petites choses. Mais très vite, son état a empiré. Elle vit dans le passé et…

Elle réprima un sanglot inattendu.

— Elle ne sait même plus qui je suis.

Une larme coula, et elle tourna la tête pour l’essuyer.

— C’est la raison pour laquelle j’ai essayé de piéger Amherst, afin de me faire épouser. Honor et moi ne recevions pas de demandes en mariage. Quand le vieux comte de Beckington a commencé à aller plus mal et notre mère à s’enfoncer dans sa folie, nous avons su que si nous ne prenions pas les choses en main, personne ne proposerait de nous épouser. Quel homme prendrait à sa charge quatre sœurs et une mère folle ?

— Pourquoi John ? demanda Jeffrey, sa voix paraissant presque désincarnée. Aviez-vous une entente avec lui ?

— Non, pas du tout. Il semblait très aimable, et j’ai pensé — sottement — qu’il serait furieux au début, mais qu’ensuite sa colère disparaîtrait et qu’il verrait cela comme une sorte de farce.

Elle ferma les yeux.

— J’ai tellement honte de dire cela à haute voix ! J’étais si naïve, si stupide…

— Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt ? Quand je vous ai dit la vérité sur ma… maladie, pourquoi ne m’avez-vous pas dit la vérité sur celle de votre mère ?

— Très bonne question, admit-elle, en ramenant ses genoux contre elle. Je me la suis posée maintes fois. La vérité, c’est que je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas fait. Je craignais sans doute que vous ne vous montriez intolérant, parce que vous exigez la perfection. Et je ne voulais pas briser la paix fragile que nous avions trouvée, parce que je commençais à avoir des sentiments pour vous. Mais je pense surtout que je suis lâche…

Jeffrey tourna la tête vers elle. Le feu se reflétait dans ses yeux.

— Je ne peux pas être parfaite, Jeffrey, pas même pour vous, poursuivit-elle. C’est tout à fait impossible, et vous devez me croire quand je vous dis que je n’ai jamais été à la hauteur de ma vie. Nous avons tous nos secrets, nos désirs et nos regrets, n’est-ce pas ? Nous avons tous des familles imparfaites. J’ai la mienne, et il n’y a rien que je puisse faire pour la changer. Mais surtout, il n’y a rien que je voudrais changer. J’aime les miens comme ils sont.

La lumière vacilla dans les yeux de Jeffrey, mais elle n’était pas sûre que ce soit le feu. Il posa une main sur son genou et le pressa.

— Vous trouvez que je suis trop inflexible, que je veux toujours la perfection. Mais je suis comte. J’ai à penser à beaucoup plus de gens qu’à moi seul.

— Je sais… Mais vous ne pouvez tous les contrôler, pas plus que je ne peux contrôler mes sœurs. Vous ne pouvez pas faire de moi l’épouse parfaite que vous souhaitez. Vous ne pouvez pas vous forcer à cesser de compter. J’ignore ce que votre père vous a dit ou vous a fait croire, mais vous ne pouvez pas être parfait, vous non plus, et personne ne vous le demande.

Il détourna les yeux.

— Quoi que vous puissiez décider à mon sujet, vous devez savoir que je vous aime comme vous êtes, ajouta-t-elle.

Elle vit un tremblement parcourir son corps.

— Vraiment, Jeffrey.

Elle posa la main sur son torse.

— Peu m’importe que vous ne supportiez pas les tableaux sur les murs, que vous ne puissiez tolérer qu’une seule couleur dans un vase, ou que vous n’appréciiez pas particulièrement les chiens. Je vous aime tel que vous êtes.

Il ne dit rien, mais couvrit sa main de la sienne.

Grace se rallongea lentement à côté de lui, se pressant contre son flanc. Elle était épuisée, émotionnellement vidée. Elle décida de se satisfaire du moment présent, de sentir la chaleur de son corps s’insinuer dans le sien, et surtout, surtout, de ne pas penser à ce qui pourrait arriver le lendemain.

Elle ferma les yeux, laissant le sommeil l’emporter. Elle sentit les doigts de Jeffrey se serrer sur les siens.

Quelque temps plus tard, elle fut réveillée par un bruit. Elle écarta ses cheveux de son visage et s’assit, remontant le drap sur elle. Le soleil était juste en train de se lever, et Jeffrey n’était plus dans le lit. Son cœur sombra sous l’effet d’une amère déception.

Mais alors il entra dans la chambre en venant de la garde-robe. Il était vêtu, au moins partiellement, de culottes, de bottes, d’une chemise et d’un gilet. Il lui sourit et porta sa main à son visage.

— Vous feriez mieux de vous lever, lady Merryton. Miss Barnhill arpente le couloir, prête à commencer sa journée. En outre, vous devez aller voir votre beau-frère.

— Je dois aller le voir ? répéta-t-elle, incertaine.

Il s’aspergea le visage, le sécha et l’aspergea de nouveau.

— Oui, répondit-il, en se séchant le visage une deuxième fois. J’aimerais faire la connaissance de votre famille, ce soir. Je verrai ainsi par moi-même qui est le plus fou de votre mère ou moi.

Grace cligna des paupières.

Jeffrey la regarda par-dessus son épaule. Il souriait.

— C’était une plaisanterie, dit-il.

— Mais vous ne plaisantez jamais.

Il rit doucement.

— Je suppose que non.

Il se retourna vers la cuvette.

Grace s’enroula dans un drap et se mit à genoux.

— Vous en êtes sûr ?

— J’en suis sûr. Vous souhaitez que je les rencontre, n’est-ce pas ?

Plus que tout ! Plus que respirer, plus que manger, plus que Jeffrey lui-même, elle désirait qu’il rencontre sa famille.

— Oui, je le veux.

Il reprit sa toilette, se lavant encore le visage et le séchant. Grace fixa son regard sur les draps, son esprit tournoyant autour de cette idée.

— Grace… chérie, dit-il.

Le mot paraissait étrange venant de lui, comme s’il ne l’avait jamais utilisé et testait son poids sur sa langue. Il s’était de nouveau tourné vers elle.

— Plus de secrets entre nous. Voulez-vous me le promettre ?

— Je le promets, répondit-elle. Plus de secrets.

Il refit face à la cuvette.

Grace sortit du lit, rassembla ses vêtements de nuit et les enfila. Elle nouait la ceinture de sa robe de chambre, quand Jeffrey tendit le bras vers elle. Il l’attira dans son étreinte et posa un baiser sur le haut de sa tête, la choquant par ce subit élan d’affection.

— J’essaie de m’améliorer, dit-il, avant de se pencher pour lui embrasser le coin de la bouche.

— Merci.

Il sourit.

— Allez, maintenant.

Elle s’écarta de lui et marcha vers la porte. Là, elle s’arrêta et regarda derrière elle.

Jeffrey s’aspergeait de nouveau le visage.

OceanofPDF.com