Dans le lit du comte

Julia London · Chapitre 20 sur 27

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Dans le lit du comte

Chapitre 19

19

 

 

Le moral de Grace était très bas lorsqu’elle quitta Beckington House un peu plus tard dans la journée, et qu’elle retourna dans la maison de Merryton, pataugeant sous la pluie.

Bien sûr, Prudence et Mercy avaient été enchantées de la voir, et elle aussi. Elles l’avaient harcelée de questions sur Blackwood Hall et Merryton, puis lui avaient rapporté les derniers ragots sur les nouvelles débutantes de la Saison.

Augustin avait été ravi de la voir, également. Il l’avait serrée si fort contre lui qu’elle en avait perdu le souffle, puis tenue à bout de bras pour l’examiner, déclarant qu’elle semblait aller très bien, vraiment.

— C’est si bon que vous soyez venue, si bon ! s’était-il exclamé. Nous devons vous avoir avec Merryton sans tarder. N’est-ce pas, très chère ? avait-il demandé à Monica.

— Oui, sans tarder, avait acquiescé cette dernière, en dardant sur Grace un œil acéré de l’autre bout de la pièce, les bras croisés. Nous mourons tous d’envie de savoir comment vous en êtes venue à l’épouser si rapidement. Je ne savais même pas que vous vous connaissiez. Vous connaissiez-vous ?

— Non, avait répondu calmement Grace. Mais c’est la beauté des flèches de Cupidon, n’est-ce pas, Monica ? Elles vous frappent quand vous vous y attendez le moins, et dans certains cas, elles s’enfoncent profondément.

Elle avait souri d’un air suave et promis que, dès qu’ils pourraient l’arranger, elle les présenterait à son époux.

Elle espérait sincèrement pouvoir le faire sans qu’il y ait un autre scandale, plus grand.

Puis le moment était venu où Prudence l’avait conduite à l’étage, dans les deux pièces où leur mère passait le plus clair de ses journées avec Hannah, sa femme de chambre de longue date.

Sa mère l’avait regardée sans réagir. Ses sourcils n’étaient pas épilés. Ses beaux cheveux sombres, devenus gris au cours des derniers mois, étaient ramenés en un chignon serré sur sa nuque. Grace avait remarqué que les deux manches de sa robe étaient ravagées par la façon dont elle tirait sans cesse sur les coutures et le tissu. C’étaient les broderies effilochées de ses robes qui les avaient alertées, Honor et elle, au début, sur le changement en train de se produire chez leur mère.

Lady Beckington s’était levée et avait plissé les paupières pour l’examiner. Enfin, elle avait dit :

— C’est si aimable à vous d’être venue.

— Maman, avait dit Grace, traversant la pièce pour la rejoindre, les bras écartés. C’est moi, Grace !

— Je sais qui vous êtes, avait alors répondu leur mère d’un ton sec, et elle s’était lestement mise de côté pour éviter que Grace ne l’enlace. Bets, faites-la sortir, avait-elle marmonné.

Bets avait été sa gouvernante.

Leur mère s’était assise à une table, penchée sur un jeu de backgammon, et avait chantonné pour elle-même, déplaçant les pièces n’importe comment.

Grace avait regardé Hannah, qui lui avait souri avec sympathie.

— Elle est fatiguée, madame.

Prudence lui avait pris le bras et l’avait entraînée à l’écart.

— Certains jours sont mieux que d’autres. Si elle ne t’a pas vue depuis quelque temps, elle t’oublie. Si tu vivais ici, elle se rappellerait quelquefois de toi.

— Te reconnaît-elle ?

Prudence avait haussé les épaules.

— Parfois.

Voir sa mère ainsi, ses facultés plus réduites qu’avant son départ à Bath, avait plongé de minuscules dagues dans le cœur de Grace. Comme le monde était cruel, quand une mère ne reconnaissait pas sa propre enfant !

Grace rentra donc, extrêmement soucieuse, mais déterminée à parler à Jeffrey de l’état de sa mère dès qu’il rentrerait. Honor avait raison — il était déraisonnable de le lui cacher plus longtemps.

Elle pénétra dans le vestibule et sourit d’un air absent au valet en lui donnant son parapluie. Lorsqu’elle eut ôté sa cape, elle se tourna vers l’escalier et fut abasourdie en voyant Amherst qui sortait du salon.

Il lui décocha un grand sourire et traversa le vestibule, les bras tendus vers elle, son chapeau à la main.

— Ma sœur ! lança-t-il, comme si rien d’inconvenant ne s’était passé, comme s’il ne l’avait pas laissée l’attendre dans le salon de thé.

Il l’étreignit avant même qu’elle ait songé à quelque chose à dire et l’embrassa sur la joue, puis la lâcha et recula de quelques pas.

Son sourire était irrésistible. Des boucles châtain clair, décoiffées, tombaient d’une façon charmante sur l’un de ses yeux verts. C’était un bel homme — Grace l’avait toujours pensé et tout Londres partageait son avis —, mais elle fut frappée par la façon dont l’attitude calme et solennelle de Jeffrey lui paraissait plus masculine. Amherst ressemblait certainement à son frère, mais sa mâchoire n’était pas aussi forte, ses yeux pas aussi vibrants ni perçants.

— Etes-vous surprise ? lui demanda-t-il gaiement. Vous ne pourriez l’être autant que moi quand j’ai appris que vous aviez épousé mon frère ! Mais c’était une heureuse surprise.

— Euh…

Grace cherchait frénétiquement que dire, et jeta un regard à Cox.

— Venez, il faut que j’entende cela, dit Amherst, en la prenant par le coude et en la guidant dans le salon.

Il ferma la porte derrière eux, puis se tourna pour la regarder.

— Le mariage semble vous convenir, lady Merryton, dit-il, avant de la prendre abruptement par la taille et de la faire tournoyer, comme s’ils dansaient.

— Milord !

Il rit et la lâcha.

— Merryton et vous ! dit-il, en secouant la tête, comme s’il ne parvenait toujours pas à y croire. Quelle audace, miss Cabot… Puis-je vous appeler Grace ? Fixer vos visées sur le comte de Merryton, vraiment ! Je savais que les sœurs Cabot étaient hardies, mais je ne mesurais pas à quel point. Dès que j’ai appris que mon frère était à Londres, je suis venu le féliciter et saluer ma nouvelle sœur.

Une bouffée de chaleur et de gêne envahit Grace. Elle n’avait pas réfléchi à ce qu’elle dirait à Amherst quand elle le reverrait.

Le sourire de ce dernier pâlit.

— Oh ! Je vous ai affligée. Vous semblez troublée, mais vous ne devez pas l’être, dit-il d’un ton apaisant.

Il se pencha pour murmurer :

— Ce sera notre secret.

— Notre secret ? Il n’y a pas de secret ! répliqua Grace avec irritation. Merryton sait, évidemment.

— Il sait quoi ?

— Franchement, milord ! Il sait pourquoi j’étais dans le salon de thé, ce soir-là.

Les sourcils d’Amherst se haussèrent de surprise. Et soudain il éclata de rire.

— Oh oh, c’est superbe ! Vous ne voulez pas dire qu’il…

— Si, je veux dire qu’il est venu dans la boutique à votre place.

Amherst rit de plus belle, comme si c’était une plaisanterie. Elle le méritait — elle avait agi comme si tout le rendez-vous galant en était une. Elle s’était montrée si légère, si stupide !

— Sapristi ! J’imagine que son déplaisir a dû être formidable ! s’exclama Amherst, jovial.

— C’est peu dire.

— Néanmoins… comment se fait-il que vous l’ayez épousé ? demanda-t-il, en l’observant avec attention. Mon frère n’est pas du tout spontané. En vérité, il est la personne la moins spontanée que je connaisse. La spontanéité le fait sortir de ses gonds…

— Milord ! s’écria Grace. N’avez-vous rien à dire pour vous-même ? C’est vous qui deviez me rencontrer, et vous n’êtes pas venu.

La question l’avait tourmentée à l’époque. Elle n’était à présent qu’un détail annexe. Toutefois, elle voulait l’entendre s’expliquer, lui dire pourquoi il lui avait fait faux bond.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu ?

— Vous avez sûrement deviné ce qui s’est passé.

— Je n’ai pas pu le deviner, ni alors, ni plus tard, dit-elle, furieuse qu’il pense qu’elle aurait dû y voir clair dans sa situation. Comment aurais-je pu le faire ? Vous m’aviez assuré que vous viendriez. Quand nos regards se sont croisés, au concert, vous avez hoché la tête.

— Ah, Grace…, dit-il, effleurant ses doigts. Comment vous le dire ? Je ne suis pas venu parce que j’avais deviné vos mobiles.

Elle en fut sidérée. Elle ne lui avait fourni aucune indication, rien qui aurait pu lui faire soupçonner ses intentions. Avait-elle été si transparente ?

— Et ? demanda-t-elle, voulant qu’il admette qu’il avait engendré un enfant.

— Je vois que je vous ai offensée. Mais je ne suis pas un jeunot. Je savais très bien pourquoi vous vouliez me rencontrer dans des conditions aussi suspectes. Vous l’aviez quasiment laissé entendre lors de nos précédents entretiens !

— Je n’ai sûrement pas…

Il sourit et lui toucha le menton.

— Si. Et pour autant que je vous estime, pour autant que je vous apprécie, je ne pouvais vous aider de cette manière.

Grace pâlit, humiliée par sa stupidité.

— Mais vous m’avez encouragée ! Ces deux dernières années, vous m’avez poursuivie de vos avances !

Amherst haussa les épaules d’un air détaché, comme s’il était parfaitement naturel pour lui de badiner avec de nombreuses femmes tout en en engrossant une autre.

— Si vous suspectiez mon plan, pourquoi n’avez-vous pas refusé de me rencontrer ? Si vous l’aviez fait, cela aurait au moins pu épargner ce sort à votre frère, lança-t-elle, courroucée. Il vous cherchait dans ce salon de thé, et…

Elle secoua la tête. Il ne méritait pas d’explication.

— Est-ce que je vous comprends bien ? demanda-t-il, l’air très intéressé tout à coup. Le grand comte de Merryton aurait commis une erreur ?

— Comment pouvez-vous vous en moquer ?

— Dans mes fantaisies les plus folles, je n’aurais jamais pensé que Jeffrey se rendrait dans le salon de thé. Le voir au concert m’a causé un choc. Il déteste la foule. Il déteste aussi les salons de thé, pour autant que je sache. Alors penser qu’il y est allé et que…

Il rit encore, et la légèreté dont il faisait montre choqua Grace.

— Je vous demande pardon, dit-il devant son expression irritée. Mais si vous connaissiez mon frère…

— Je le connais. Je l’ai épousé.

— Je veux dire si vous le connaissiez vraiment. Je suis certain qu’il ne vous a pas permis de voir ses véritables sentiments. Il n’a jamais permis à quiconque de les voir. Je suis tellement désolé, ma chère Grace ! Je ne souhaiterais mon frère à personne.

— Que…

— Mais je ne peux pas vous aider maintenant. Il est trop tard. Ce qui est fait est fait, comme on dit, conclut-il, comme s’il parlait d’une broutille à la fin d’un bon repas, alors qu’il venait d’entendre comment son propre frère avait été piégé dans le mariage.

Bonté divine ! Elle avait supposé qu’en plus d’être affable, Amherst était un homme décent, correct. Mais son cynisme l’atterrait.

Il se passa soudain les doigts dans les cheveux. Un détail, mais Grace ne l’avait jamais vu faire ce geste auparavant et il la frappa comme une marque d’anxiété. Elle le vit alors d’un œil différent, comme un homme qui cherchait désespérément à cacher sa vérité. Exactement comme son frère. Tous deux déterminés à ce que leur être intime ne soit connu de personne.

Et elle était comme eux. Les secrets étaient sans fin.

— Allons, Grace, dit-il, lui tendant la main. Nous sommes frère et sœur, maintenant. Nous pourrions aussi bien être amis.

— Vous avez raison.

Cette réponse parut le surprendre ; il sourit avec curiosité tandis qu’elle glissait sa main dans la sienne et lui donnait une pression affectueuse.

— Vous avez manqué une foule de choses, ce printemps. Voulez-vous que je vous donne les nouvelles de Londres ?

Il ne lui apprendrait pas les plus grandes nouvelles, elle en était certaine. Celles qui le concernaient. Et elle ne se souciait guère du reste. Mais son esprit était en proie au tournis, son cœur lui faisait mal, et elle fut heureuse de le laisser parler, tandis qu’elle essayait de se reprendre.

Il lui rapporta ce qu’il avait entendu dire à propos du mariage de Honor et George Easton — que sa sœur s’était rendue à Southwark et avait parié aux cartes avec lui une demande en mariage, dans un tripot, mais qu’il l’avait publiquement rejetée.

Honor lui avait raconté un peu de ce qui s’était passé après son départ pour Bath. Easton avait décidé qu’il était le pire parti possible pour elle et avait refusé de la voir. Alors elle avait pris les choses en main. Grace savait donc qu’elle était allée à Southwark et qu’elle avait fait elle-même la demande en mariage. Mais la version d’Amherst était bien plus scandaleuse.

— On ne manque jamais de distractions quand les sœurs Cabot sont là, n’est-ce pas ? observa-t-il sans méchanceté.

Il lui dit comment Easton avait viré de bord, ensuite, et la hâte avec laquelle le mariage avait été célébré. Tout Londres en murmurait encore, étant donné que Honor était en deuil de son beau-père.

— Il faut espérer que Jeffrey n’en entendra pas parler, ajouta-t-il nonchalamment.

— Pourquoi ? Quelque chose de très semblable lui est arrivé.

Amherst la jaugea calmement.

— Parce que c’est un homme dur, aux idées et aux exigences très rigides.

— Il considère les choses avec soin, nuança Grace.

— Il considère tout selon la façon dont cela peut l’affecter personnellement. La façon dont la société percevra la chose. Ne soyez pas choquée, je ne pense pas de mal de mon frère. Je ne crois pas qu’il soit à blâmer de ces tendances, en vérité. Mon père s’est montré très dur avec lui parce qu’il était l’héritier, vous savez. Il ne tolérait rien qui puisse faire seulement songer à une inconvenance, et nous punissait tous s’il en suspectait une. Mais il punissait surtout Jeffrey. Il était cruel.

— Cruel ou strict ?

— Cruel.

Amherst fronça les sourcils.

— Il était prompt à frapper pour faire valoir son point de vue. En particulier Jeffrey. Mais ne pourrait-on raisonnablement attendre que maintenant qu’il est comte à son tour, il se montre plus tolérant ? Il ne se sert pas de ses poings, mais ses exigences ne sont pas moins sévères que celles de notre père. Il pense que je devrais avoir une occupation qu’il approuve, que je devrais épouser quelqu’un qu’il approuve et que je fasse honneur au nom de la famille. Que je vive d’une manière au-dessus de tout reproche.

Mais est-ce que tout le monde ne s’efforçait pas de vivre au-dessus de tout reproche ? se demanda Grace.

— Je suppose qu’il exigera la même chose de vous, continua Amherst. Il ne tolérera aucune déviation par rapport à ce qu’il considère comme la bonne conduite.

— Il s’est montré assez tolérant, vu les circonstances.

Elle ne tenait pas à ce qu’Amherst la passe au crible.

— Grace…

Il lui toucha le bras.

— Puis-je poser une question délicate ? Il n’a pas été… vulgaire, au moins ?

Grace ne sut que répondre.

— Grossier, précisa-t-il.

Elle sentit aussitôt la rougeur envahir ses joues. Elle était atterrée par l’inconvenance de cette question, par la supposition… Elle voulut s’écarter, mais il lui prit le bras.

— Je n’aborderais jamais un sujet aussi indélicat avec un membre du beau sexe, mais vous êtes ma belle-sœur et il y a eu des rumeurs sur ses… préférences intimes.

Grace aurait pu mourir sur place. Jeffrey lui avait assuré que personne à part elle ne connaissait les pensées qui le tourmentaient.

— Je ne vois pas ce que vous voulez dire, déclara-t-elle, souhaitant sortir au plus vite de la pièce et s’éloigner d’Amherst.

— Je veux dire qu’il a certains appétits… particuliers. C’est en tout cas ce qui se murmure à Ashton Down.

— Des appétits pour quoi ? demanda-t-elle, sentant une vague de peur monter en elle.

— Pour les femmes. Plus d’une.

John l’emplissait de confusion.

— Plus d’une femme ?

— A la fois…

Grace le regarda fixement, incapable de concevoir comment cela se pouvait.

— Il n’a pas suggéré…

— Non ! s’exclama-t-elle, dégageant brusquement son bras.

Elle était terriblement embarrassée, et surtout pleine d’incertitude. Elle commençait à peine à découvrir les fantasmes qui affectaient son mari, et elle craignait qu’il ne s’agisse là de ce dont Jeffrey parlait quand il avait mentionné sa dépravation. Etait-ce ce qu’il désirait d’elle, qu’elle accepte qu’ils partagent leur lit avec quelqu’un d’autre ? Juste ciel, non ! Elle était une élève avide, et elle aimait ce qu’ils faisaient ensemble. Mais pas cela. Jamais !

— Je vous demande pardon, je ne voulais pas vous alarmer. Je ne m’inquiéterais pas, si j’étais vous, car il a un désir plus fort encore de garder la réputation de la famille aussi immaculée que la neige.

Il dit cela d’un ton qui laissait entendre qu’il ne partageait pas ces vues.

Grace ne le comprenait pas. Pourquoi lui faisait-il de telles confidences ? Pourquoi mentionnait-il quelque chose de si offensant ? C’était presque comme s’il voulait la choquer, l’amener à mépriser Merryton.

— J’en ai dit assez, mais j’ai pensé que je devais vous en parler avant que vous ne l’entendiez de quelqu’un d’autre.

C’était un mensonge, elle le savait. Il voulait la scandaliser.

— Les rumeurs comme celle-là voguent à la dérive dans Londres, dit-il encore.

— Rien ne vogue jamais à la dérive dans Londres, milord. Les rumeurs sont soufflées sur la ville comme les bourrasques d’une tempête.

Elle le regarda, l’air entendu, pensant à ses propres secrets.

— Je suppose que vous avez raison, concéda-t-il d’un air absent.

Ils entendirent alors quelqu’un marcher dans le vestibule. Grace n’eut pas le temps de réfléchir à ce qu’elle dirait, car la porte du salon s’ouvrit brusquement et Jeffrey entra. Son regard alla d’Amherst à elle. Son expression était froide et impénétrable.

* * *

Jeffrey avait passé la journée à chercher son frère, et il se sentait exténué. Il avait du mal à supporter l’asymétrie de certains établissements et le chaos engendré par tous les gens et les animaux qui se déplaçaient dans Londres, et pénétrer dans les lieux fréquentés par son frère — clubs de gentlemen et vulgaires tripots — avait été la chose la plus difficile qu’il avait faite depuis longtemps.

Il l’avait fait avec l’idée que Grace serait arrivée chez lui lorsqu’il regagnerait Mayfair. La pensée de la retrouver, de ce qu’il aimerait lui faire, de son contact contre lui, l’avait motivé. Mais il avait conscience que ses désirs ne se limitaient pas à cela ; il avait aussi envie de la voir sourire. Il était stupéfiant de constater que quelques courtes semaines plus tôt, il ne se serait pas soucié de la revoir, et que son opinion sur elle avait changé à ce point. Il était tombé sous le charme de cette femme vibrante et belle.

Lorsqu’il entra dans le salon, ce fut pour lui un choc de la trouver en compagnie de son frère.

— Jeffrey ! lança John d’un ton cordial, en s’avançant vers lui. Comment vas-tu ? Tu as l’air en forme ! Toutes mes félicitations pour ton mariage et mes meilleurs vœux pour un avenir heureux. Je disais justement à Grace quelle chance tu avais.

Grace ! Il l’appelait Grace ! Jeffrey la regarda et elle lui sourit.

— Je suis si heureuse que vous soyez là…

Elle avança d’un pas glissant jusqu’à lui, se haussa sur la pointe des pieds et lui embrassa la joue. Jeffrey serra son poing sur le côté et tenta de lui sourire à son tour. Son frère suivait la scène avec une certaine suffisance.

— Où étais-tu ? demanda-t-il à John.

Celui-ci rit comme s’il l’amusait.

— Je vois que nous allons nous passer des salutations usuelles. Je suis venu te féliciter, Jeffrey. C’est un motif de célébration ! dit-il, désignant Grace.

Celle-ci toucha la main de Jeffrey ; il sentit ce contact se réverbérer à travers lui.

— Merci, répondit-il avec raideur. Je pense que nous avons beaucoup à discuter, toi et moi. Passons dans mon cabinet de travail…

Grace parut blessée par sa rudesse, mais s’il s’était senti capable de parler aimablement, il l’aurait fait. En cet instant, tout ce qu’il pouvait voir était son frère allongé sur Grace, leurs corps pressés l’un contre l’autre.

— Ne vas-tu pas partager un whisky avec moi, Jeffrey ? Ne vas-tu pas me permettre au moins de présenter mes respects à ta nouvelle épouse ?

Jeffrey sentait le regard appuyé de Grace sur lui.

— Si vous voulez avoir la bonté d’excuser lord Amherst, lui dit-il, il y a certaines questions dont nous devons nous entretenir sur-le-champ.

— Voilà qui paraît très menaçant ! déclara John d’un ton aimable. Très bien, lord Merryton, si vous insistez, je garderai mes toasts à votre bonheur conjugal pour le dîner. Je suis invité à dîner, j’espère ?

— Bien sûr, intervint Grace. J’y tiens.

— Merci, dit John, en inclinant légèrement la tête.

Il vint jusqu’à Jeffrey et abattit une main sur son épaule.

— C’est vraiment bon de te voir, mon frère ! Tu as bien dit dans ton cabinet de travail ?

Et il quitta la pièce d’un pas nonchalant.

— Jeffrey…, dit Grace.

Il lui prit la main et la porta à ses lèvres.

— Je vous verrai au dîner, murmura-t-il, et il laissa retomber sa main.

Il avait désespérément envie de la toucher, de la prendre dans ses bras. Ce désir bouillonnait en lui, l’oppressait. Mais il avait des affaires plus urgentes à régler, et il la laissa dans le salon pour suivre son frère.

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