Dans le lit du comte
Chapitre 12
12
A 7 h 52 exactement, Jeffrey descendit pour le dîner. Toute la journée, il avait senti le courant dérangeant de l’agitation s’insinuer sous sa peau. C’était comme s’il attendait qu’un événement quelconque se produise, que quelqu’un ou quelque chose arrive, s’en aille, prenne de la hauteur ou tombe. Et il détestait cette incertitude !
Il entra dans la salle à manger, s’attendant à y trouver une épouse maussade, un verre de vin à la main et une étincelle coléreuse dans l’œil, étant donné la façon dont il l’avait mécontentée dans la matinée. Il n’aurait pu se tromper davantage.
Grace était vêtue d’une robe jaune, une couleur surprenante vu le récent trépas de son beau-père. Elle avait relevé ses cheveux avec des épingles brillantes et portait des diamants à son cou. Elle ne tenait aucun verre de vin et, de fait, il ne vit pas de verres sur la table. En revanche, elle avait une laisse à la main. Le chiot était assis à côté d’elle, calme et la langue pendante.
Il n’y avait qu’un point chaotique dans la pièce, et c’était le vase de fleurs de serre, convenablement placé à l’écart sur le buffet, juste en face d’elle pour qu’elle puisse le voir en dînant.
Il s’étonna de noter ces choses-là, car aussitôt qu’il entra, Grace lui sourit, et quel sourire c’était ! Eclatant… Semblant illuminer toute la pièce. De quoi lui faire oublier tout le reste.
— Bonsoir, milord, dit-elle gaiement, lui faisant une profonde révérence.
Avant qu’il ne puisse lui répondre, le chien sauta sur ses pattes et bondit vers lui avec une telle force qu’il en arracha la laisse de la main de Grace. Il se rua sur lui et posa les pattes sur sa jambe de pantalon, agitant la queue et le regardant.
— Galopin ! s’écria-t-elle, et elle se baissa pour attraper la laisse. Je vous demande vraiment pardon ! Il ne doit pas faire cela. Non, Galopin, non !
— Galopin ? répéta Jeffrey, en grattant le chiot derrière les oreilles, avant de le repousser doucement.
— Je l’ai baptisé, ça y est, annonça fièrement Grace. Il a fait tant de bêtises que ce nom m’a semblé parfait. J’espère que cela ne vous ennuie pas, mais la cuisinière a demandé à Cox qu’il ne reste pas dans la cuisine pendant qu’elle prépare les repas. Il semblerait que de la nourriture ait disparu.
— Vraiment ? dit Jeffrey, avec un coup d’œil au jeune épagneul.
— Ne vous inquiétez pas ! J’ai fait appeler Drake.
Il releva les yeux.
— Vous avez renoncé à le garder ?
— Quoi ? Non, certainement pas ! Je ne renonce jamais ! Mais j’ai demandé à Drake s’il pouvait lui apprendre à ne pas voler des choses sur la table de la cuisine.
Le chiot tira de nouveau sur sa laisse et passa sous la table, la queue dressée, le mufle au ras du sol. Grace poussa un soupir théâtral, puis sourit et croisa modestement les mains devant elle.
— Aimeriez-vous du vin avant le dîner ? Cox en a fait décanter pour nous.
Elle alla au buffet, emplit un verre et le lui tendit avec un sourire, pendant que Galopin se mettait à renifler les rideaux.
Pour une raison quelconque, le picotement sous la peau de Jeffrey empira. Le sourire de Grace agissait comme de l’amadou sur le feu qui grandissait en lui. Il prit le verre, ses doigts frôlant les siens. Il ne but pas, mais serra fortement le pied du verre.
— Oh ! dit Grace, en se servant à son tour, comme si elle venait de se rappeler quelque chose. J’espère que vous n’y verrez pas d’inconvénient, mais j’ai demandé à la cuisinière de préparer l’un de mes plats préférés, ce soir.
Il espéra que ce plat n’était pas quelque chose qu’il ne pourrait avaler.
— Du ragoût de poisson. J’en raffole. Et vous ?
— Je n’ai pas d’opinion.
— Stupéfiant ! fit-elle, et elle haussa un sourcil avec un gracieux scepticisme. Je ne peux imaginer qu’il y ait un autre homme en Angleterre qui n’ait pas d’opinion sur le ragoût de poisson !
Il se passait quelque chose de vraiment étrange. La pièce paraissait différente. Plus claire. Et désordonnée.
— Où est Cox ? demanda-t-il.
— Parti chercher Drake, je suppose. J’avoue que votre majordome n’est pas séduit par Galopin.
Elle jeta un coup d’œil au petit chien, qui avait réussi à tirer sur un coin du tapis et le mâchonnait avec une tranquille application.
— Puis-je vous faire un aveu ? J’aime assez quand Cox n’est pas là. Il est difficile de parler franchement avec des domestiques dans la pièce, vous ne trouvez pas ?
Elle lui décocha une œillade coquette.
— Avez-vous besoin de parler franchement ? demanda-t-il.
Elle sourit.
— Pas pour l’instant.
Ce qu’elle disait ne tenait pas debout. Pourquoi chercher de l’intimité pour une conversation franche, si l’on n’avait rien de franc à dire ?
Un coup frappé à la porte fit aboyer Galopin. Grace saisit sa laisse et ouvrit vivement. C’était l’un des valets.
— Ah, c’est vous, Miller, dit-elle. Drake est-il arrivé ?
— Oui, m’dame.
Elle lui tendit alors la laisse, puis se pencha pour câliner le chiot.
— Va, Galopin. Va apprendre de Drake comment être un bon chien.
Elle regarda Miller emmener le petit animal, se penchant même dans le vestibule pour le suivre des yeux. Puis elle referma la porte et se retourna vers Jeffrey.
— Nous asseyons-nous ?
Comme il n’y avait pas de domestique, il lui tira sa chaise. Elle se glissa dessus avec délicatesse, arrangeant ses jupes tout aussi délicatement. Comme il se tenait au-dessus d’elle, il put voir ses seins nichés dans le corselet de sa robe. Avant de savoir ce qu’il faisait, il posa une main sur son épaule et frôla sa clavicule du bout des doigts. Sa peau satinée laissa comme une brûlure sur la sienne, et la sensation empira quand elle leva les yeux vers lui et sourit.
Il s’assit.
Un instant plus tard, la porte de service s’ouvrit et Cox entra avec un plateau d’argent. Derrière lui venait Ewan, portant le pain. Ce dernier se pencha légèrement à côté de Grace pour en poser une tranche sur son assiette, et Jeffrey fut certain de voir son regard s’égarer dans son décolleté.
Il ferma les yeux pour chasser l’image hideuse du jeune homme suspendu à la poitrine de son épouse.
Cox leur servit le ragoût, puis, après une brève courbette et un geste de la main, il fit sortir Ewan et le suivit. Jeffrey nota alors mentalement d’affecter le valet à un autre poste que le service de la salle à manger. De le reléguer dans une partie plus obscure de la maison. Les cheminées, peut-être…
Il prit sa cuillère. Grace aussi.
Il plongea la cuillère dans le ragoût et le goûta. Il maintenait ce qu’il avait dit : il n’avait aucune opinion dessus, ni bonne ni mauvaise.
— Eh bien ? demanda Grace, enjouée.
Il regarda son assiette creuse.
— Vous pouvez dire que vous ne partagez pas mon avis sur le ragoût de poisson, vous savez. Je ne vous mordrai pas !
Une image subite et épouvantable de sa bouche sur lui, de ses petites dents blanches lui mordillant la peau, lui traversa l’esprit et fit naître une chaleur ténébreuse dans sa poitrine. Il leva les yeux, choqué.
— Je plaisantais, dit-elle, en le regardant avec curiosité. Je ne vous mordrai pas.
Elle sourit.
Non, mais lui le ferait volontiers !
— C’est… bon.
Elle se mit à rire.
— Si vous le trouvez bon, je frémis d’imaginer votre expression dans le cas contraire !
Elle serait la même, pensa Jeffrey.
— Eh bien, moi, j’aime beaucoup ça, dit-elle, en prenant plusieurs cuillerées à la suite. Je voulais vous remercier de m’avoir permis de chevaucher avec vous aujourd’hui. J’ai été très heureuse de sentir le soleil sur mon visage, et rencontrer vos fermiers a été un plaisir.
Cette déclaration l’étonna, car elle ne lui avait pas paru si contente que cela sur le moment.
— Il doit y avoir plus de bonne société dans les environs que je ne le pensais, continua-t-elle, visiblement décidée à converser. Et beaucoup d’autres de vos fermiers qui n’ont pas la moindre idée que vous vous êtes marié.
Il haussa les épaules.
Elle posa sa cuillère.
— Nous pourrions peut-être inviter quelques-uns de vos amis à dîner, et annoncer notre mariage.
Il regimba à cette idée. Certes, Blackwood Hall avait vu nombre de bals et de soupers, mais depuis qu’il était devenu le nouveau comte de Merryton, tous avaient été organisés par sa sœur, Sylvia. Et maintenant, Sylvia était chez elle, dans le Nord, avec des bébés. Elle ne pouvait venir à Blackwood Hall aussi souvent qu’autrefois. A dire vrai, il semblait que tous les membres de sa famille — son frère et sa sœur, ses cousins et ses tantes — venaient moins fréquemment qu’avant. Il se disait que c’était à cause de l’éloignement. Il n’aimait pas penser que c’était à cause de lui.
Il était un hôte infect, il le savait, incapable de faire quoi que ce soit comme Sylvia. Il craindrait trop de perdre l’esprit avec les nombres impairs, l’éventail de couleurs à donner le tournis, les parfums entêtants des femmes. Il redouterait de dire quelque chose de très offensant, s’il était soumis à la pression de recevoir des invités.
— Je pense que ce n’est pas nécessaire, répondit-il platement. Le bruit s’en est répandu sans aucune annonce officielle.
Le sourire de Grace parut pâlir un peu.
— Pas une grande réception, quelque chose de modeste, poursuivit-elle, comme s’il n’avait pas parlé. Vos plus proches amis.
Ses amis ? Quels amis ?
— Je ne tiens pas à donner de soirée ou de dîner.
S’en suivit un moment de silence. D’une brièveté vertigineuse.
— N’avez-vous donc pas d’amis ? demanda-t-elle.
Il posa sa cuillère et la regarda.
— Comme je l’ai dit, ce genre de chose n’est pas nécessaire.
— Ce n’est peut-être pas nécessaire pour vous, mais ça l’est pour moi ! Je vais me flétrir sans la moindre fréquentation, ni quoi que ce soit pour m’occuper ! Et franchement, vous n’auriez pas à vous soucier des détails — avec l’aide de Cox je prendrais tout en charge. J’ai beaucoup d’expérience.
Tout en finissant son ragoût, elle se mit à parler des soirées qui avaient été données à Beckington House, à Londres. Telle avec un petit quatuor à cordes, telle autre dans le jardin, un autre encore avec une pièce en pâte d’amande représentant un compotier de fruits. Elle était manifestement très satisfaite de ses qualités d’hôtesse et prit soin de lui préciser combien elle était méticuleuse dans les détails, au point que même sa mère n’avait jamais eu à s’inquiéter que quelque chose ne soit pas parfait.
Comment diable pouvait-il lui expliquer qu’il était précisément obligé de se préoccuper des détails ?
Elle prit son silence pour un désaccord.
— Je vous en prie, insista-t-elle. J’aimerais beaucoup avoir une amie ou deux.
Ses yeux l’imploraient à présent, titillant désagréablement sa conscience. Bien sûr qu’elle devrait avoir quelques amies… Il ne pouvait pas laisser sa dépravation l’en priver. C’était peut-être la solution, d’ailleurs : si elle avait des amies, des endroits où aller, des gens à fréquenter, il ne la verrait plus constamment. Mais Dieu lui vienne en aide si ses amies étaient aussi séduisantes qu’elle ! Il s’efforça de repousser l’image de jolies femmes dans sa maison, avec leurs parfums, leur chevelure soyeuse et leur peau immaculée. Des femmes qui le tenteraient.
Il serra les poings sur ses genoux, et se frappa la jambe.
— Alors il faut que vous en ayez, dit-il.
Le visage de Grace s’illumina aussitôt d’un plaisir qui réchauffa un endroit inconnu au fond de lui.
— Faites-vous des amis, invitez-les à dîner si vous voulez. Mais ne comptez pas sur moi pour me joindre à vous.
Il ramena son attention sur le ragoût.
— Mais c’est justement le but ! protesta-t-elle. Je pensais que si nous avions quelques amis en commun, nous pourrions… eh bien, nous pourrions devenir amis, nous aussi.
Elle ne comprendrait jamais que son esprit ne lui appartenait pas. Qu’à cause des images charnelles qui le possédaient, il devait garder ses distances avec elle ou risquer de détruire leur fragile union. Des amis ? La routine pouvait lui sembler cruelle, mais pour lui, elle était absolument indispensable.
— Grace…
Il fut interrompu par un coup à la porte. C’était Miller, de nouveau, et cette fois, il portait un plateau en argent. Il s’inclina.
— Une lettre est arrivée pour madame la comtesse, dit-il.
Grace se redressa et prit avidement la lettre sur le plateau.
— Honor ! dit-elle d’une voix altérée. Voulez-vous m’excuser ?
Mais elle était déjà debout et sortit en hâte de la salle à manger, laissant derrière elle les effluves de son parfum pour le tourmenter.
Lorsqu’elle fut partie, il regarda la table vide, son assiette vide. Apparemment, il appréciait le ragoût de poisson plus qu’il ne s’en doutait. Cox entra et se mit à débarrasser.
— Cox… Ewan devra trouver une autre place dans cette maison, dit-il.
Le majordome s’arrêta dans sa tâche.
— Milord ? A-t-il fait quelque chose qui vous a déplu ?
— Non. Mais je préfère quelqu’un de plus âgé à la salle à manger. Prenez Billings — il fera très bien l’affaire.
— Billings ? répéta Cox d’un ton incrédule. Si vous voulez bien me pardonner, milord, le vieux Billings peut à peine soulever un plateau.
Jeffrey éprouva le flot du remords, mais il ne pouvait tolérer un jeune et beau valet près de son épouse. Non parce qu’il doutait de la loyauté de son domestique ou, même en ce début chaotique de leur mariage, de celle de sa femme. Mais parce qu’il ne pouvait se fier à lui-même.
— Il conviendra, dit-il. Et… donnez à Ewan une ou deux livres supplémentaires cette année.
Cox fixa les plats qu’il tenait dans les mains.
— Oui, milord, répondit-il, avant de sortir par la porte de service, le laissant seul.
Jusqu’à peu, c’était ainsi que se déroulaient toutes ses soirées. Il dînait seul. Il ruminait seul. Il laissait ses fantaisies vagabonder dans sa tête, tout seul.
Il regarda la sévère salle à manger et se rappela un autre repas dans cette maison, bien des années auparavant. Il avait peut-être dix ans. Il ne se souvenait plus si sa famille était rassemblée pour le petit déjeuner ou le déjeuner, mais le soleil entrait à flots par les fenêtres et il se rappelait avoir pensé qu’un soleil éclatant convenait bien mal à une journée aussi menaçante.
Ils étaient tous à table, John, Sylvia, leurs parents. Sa mère avait reçu une lettre, comme Grace ce soir-là. Il n’avait jamais su qui l’avait envoyée. Quoi qu’il en soit, cette lettre avait mis leur père en fureur. Il avait frappé du poing sur la table, si fort que les verres s’étaient renversés et que la vaisselle s’était entrechoquée. Il avait tonné que leur mère l’avait déshonoré, et s’était emparé de la lettre avant qu’elle n’ait pu la lire.
Leur mère s’était alors levée de table pour sortir de la pièce en courant, et leur père, le visage rouge de colère, leur avait ordonné à tous les trois de rester à table jusqu’à ce qu’il leur dise de se lever. Il était parti et ils avaient entendu ses cris et les hurlements de leur mère. Des portes avaient claqué, des meubles s’étaient renversés, et ils avaient entendu tout cela, comme presque tout le monde à Blackwood Hall. La lutte physique entre leurs parents et l’infâme victoire de leur père sur leur mère n’avaient pu échapper à personne.
Ils avaient eu bien trop peur pour quitter leur chaise, avaient été trop effrayés de ce que leur père leur ferait, s’ils désobéissaient. Même les valets étaient restés collés au mur, apeurés, tous écoutant la même scène épouvantable.
Jeffrey se rappela qu’il s’en était senti responsable. Cela n’avait aucun sens pour lui maintenant, mais il se remémorait son sentiment d’impuissance et la conviction qu’il devait faire quelque chose. Mais tout ce qu’il avait fait, c’était de rester assis, la tête basse, pendant que son père brutalisait sa mère, frappant ses genoux de ses poings pour s’empêcher de pleurer devant son frère et sa sœur. Sylvia pleurait, elle, et John était si jeune qu’il voulait descendre de sa chaise pour aller jouer. Jeffrey le lui avait défendu et avait continué à se frapper les genoux. Huit fois. Pause. Puis huit fois de nouveau.
Pourquoi huit ?
Combien de temps s’était-il effectivement écoulé avant que leur père ne revienne, les yeux fous, les vêtements de travers, la lèvre en sang ? Il était entré d’un pas raide dans la salle à manger et avait regardé chacun d’eux dans les yeux.
— Jamais ! avait-il dit d’une voix qui tremblait de colère. Ne me déshonorez jamais, car les conséquences en seront terribles ! Demandez à votre catin de mère, si vous ne me croyez pas.
Puis il leur avait ordonné de quitter la pièce et avait repris son repas, comme si brutaliser sa femme lui avait donné de l’appétit.
Jeffrey ravala cet horrible souvenir qui n’était, rétrospectivement, qu’un mauvais souvenir parmi de nombreux autres.
Il n’était guère étonnant qu’il préfère dîner seul.
Hélas, c’était devenu maintenant impossible.
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