Dans le lit du comte
Chapitre 3
3
Le cabriolet commença à ralentir, et Grace se pencha en avant pour regarder par la petite fenêtre. Ils étaient arrivés devant un bâtiment ordinaire, mais, plus loin sur la route, elle aperçut une petite chapelle à côté d’un champ où broutaient des moutons.
Quand la voiture s’arrêta, le valet des Brumley ouvrit la portière et tendit la main pour l’aider.
Elle descendit et regarda autour d’elle.
— Quel est cet endroit ? demanda-t-elle.
— Le bureau du magistrat, miss, répondit le valet, en refermant la portière.
La porte du bâtiment s’ouvrit brusquement et un gentleman corpulent en sortit.
— Par ici, je vous prie, dit-il à Grace avec un geste de la main.
Elle glissa la lettre de Honor dans son réticule, releva ses jupes et suivit l’allée inégale jusqu’à l’entrée. Le gentleman l’introduisit alors dans un petit bureau sombre et lui indiqua un banc de bois contre le mur.
— S’il vous plaît, miss. Quelqu’un viendra vous chercher quand le moment sera venu.
— Qu’est-ce que…
Il avait déjà refermé la porte.
Grace parcourut la pièce du regard et s’assit de mauvais gré. Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit, la faisant sursauter. Elle se leva aussitôt.
Merryton entra et parut surpris de la voir ; il portait toujours sa cape, comme elle, et des bottes boueuses. Elle se demanda d’où il venait.
Ses yeux verts l’examinèrent de haut en bas. Un profond frisson parcourut alors Grace, qui songea à ce salon de thé obscur, au contact de son corps dur contre le sien, à ses lèvres douces mais exigeantes. Elle baissa les yeux, ne sachant que faire, et craignant qu’il ne lise ses pensées sur son visage.
Pourquoi ne parlait-il pas ?
Elle ne put supporter son silence et releva les yeux.
L’homme qu’elle avait déshonoré la fixait, la dévorant de son regard sombre. Elle ne comprenait pas la signification de ce regard, mais elle en sentait l’intensité et, gênée, porta une main à son cou.
Il noua les siennes dans son dos, mais ne parla pas.
— Mon nom est Grace, dit-elle, et sa voix résonna dans la pièce. Grace Cabot.
Au moment où elle prononçait ces mots, elle se rendit compte à quel point elle devait paraître absurde. Comme s’il ne s’était pas donné le mal de découvrir qui il allait épouser ! Son visage restait impavide.
Le cœur de Grace se mit à battre très fort. Elle l’imagina soudain la possédant sur le petit bureau encombré. N’était-ce pas ce que signifiait son regard ?
— Je… euh… je me rends compte que nous n’avons pas été convenablement présentés.
Elle s’éclaircit nerveusement la gorge.
— Je ne sais pas comment vous… vous présenter mes plus profondes excuses, ajouta-t-elle avec un geste incertain.
Merryton haussa l’un de ses sourcils sombres, ce qui, supposa-t-elle, signifiait qu’il trouvait ses efforts pour s’excuser insuffisants.
— Je ne pourrai vous exprimer assez mes regrets, milord, reprit-elle vivement, s’efforçant de faire passer dans sa voix l’ampleur de ses remords. Mais je suis sincèrement et profondément désolée pour ce que j’ai fait.
Il ne parlait toujours pas, mais ses yeux perçants semblaient tout voir, et elle se demanda s’il percevait combien elle était mal à l’aise et peu sûre d’elle. Elle ne voulait pas qu’il le voie ; elle savait d’instinct que montrer la moindre faiblesse à cet homme serait comme agiter de la viande devant un lion. Alors elle essaya de sourire.
— Et… nous voilà.
Elle se haussa nerveusement sur les orteils et redescendit.
— Comment dois-je vous appeler ?
Il parut presque surpris par sa question.
— Milord, répondit-il, comme si c’était parfaitement évident. Excusez-moi.
Il se retourna, sa cape virevoltant derrière lui, et sortit de la petite pièce en refermant d’une main ferme la porte sur lui.
Grace prit une grande inspiration — elle ne s’était pas rendu compte qu’elle avait besoin de respirer —, et s’affala lourdement sur le banc.
— Milord ? répéta-t-elle en direction de la porte fermée. C’est ainsi que je devrai vous appeler ? Milord ?
La mépriserait-il toujours ? Lui parlerait-il jamais ?
Son esprit s’emballa autant que son cœur durant les minutes qui suivirent. Ou les heures, qui savait ? L’attente lui parut interminable. Elle ne bougea cependant pas du banc, malgré ses membres douloureux, et sa tête qui l’était encore plus. Elle aurait aimé que les rideaux soient ouverts pour donner un peu de lumière, car la pièce était aussi lugubre et sombre que son humeur. Mais elle ne voulait pas prendre la liberté de les écarter elle-même.
De temps à autre, elle lisait la lettre froissée de Honor et la relisait, mais les mots de sa sœur lui donnaient une envie folle de planter une plume dans le bois dur du bureau devant elle, ou de lui donner des coups de pied jusqu’à ce qu’il se casse en deux. Comme cette journée aurait été différente si elle avait su ! Comme sa vie aurait été différente, si Honor lui avait écrit plus tôt !
Elle sanglota presque de soulagement quand la porte s’ouvrit et que Merryton parut de nouveau. Il resta sur le seuil, un poing serré contre sa jambe, tapotant légèrement le cadre de son autre main, puis la laissant retomber.
— C’est l’heure, miss Cabot, dit-il simplement.
— Eh bien, nous y sommes, alors, répondit-elle, résignée.
Le temps qu’elle se mette debout, sa vie passa en un éclair devant elle. Une enfance privilégiée, trois sœurs qu’elle aimait plus que tout, une mère élégante et sophistiquée, une vie dans le sein brillant de la haute société londonienne.
Merryton, nota-t-elle, frappait de nouveau le chambranle. Huit fois, compta-t-elle machinalement.
Elle replaça la lettre de Honor dans son réticule, s’efforçant d’éviter les farouches yeux verts du comte. Il avait la mâchoire serrée, et son expression était froide. Elle avala la boule de nervosité qui l’étouffait.
Il jeta un coup d’œil à la pendule sur la cheminée.
— Venez, maintenant.
Il lui parlait comme si elle était une servante.
— J’arrive aussi vite que je peux m’y forcer.
— Il conviendrait que vous vous forciez un peu plus.
Elle put à peine le regarder tandis qu’elle passait devant lui, prenant bien soin de ne pas frôler ses habits des siens. Elle sortit et tressaillit en entendant la porte se refermer bruyamment derrière elle. Serrant ses mains devant elle, elle marcha à côté de lui, consciente de sa présence physique et de sa puissante stature, en regard de sa propre silhouette.
Un autre frisson la traversa, et elle n’aurait su dire si c’était un frisson de peur, de répulsion ou, pour être tout à fait honnête avec elle-même, d’excitation. Ce mariage avait beau lui mettre la mort dans l’âme, leur étreinte dans le salon de thé était omniprésente à son esprit.
Mais comment — comment — avait-elle réussi à mettre une pagaille aussi monstrueuse dans sa vie en si peu de temps ? Elle allait écrire à Honor dès que les vœux seraient échangés, et la prier de venir. Si elle était autorisée à poster des lettres, bien entendu. Elle ne savait plus très bien à quoi s’attendre.
Merryton s’arrêta devant une porte. Il frappa et, tandis qu’ils attendaient qu’elle s’ouvre, il tapota le montant de son poing.
Grace leva les yeux au ciel et pria en silence d’avoir du courage.
La porte s’ouvrit devant un homme d’Eglise. Il était de la même taille qu’elle et la jaugea d’un regard dédaigneux.
— Par ici, milord, dit-il, avant d’indiquer la porte d’entrée du bâtiment.
Merryton indiqua à Grace de le précéder d’un signe de la main. Elle suivit alors le clergyman hors des bureaux et sur la route, jusqu’à la petite chapelle. Elle entendait le comte marcher derrière elle, mais ne pouvait le voir. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Son regard était rivé sur elle.
Pourquoi ne parlait-il pas ? Il aurait pu lui dire pour le moins qu’il était si furieux qu’il n’avait pas l’intention de lui parler un jour. Elle méritait une telle explication.
Elle ralentit le pas, afin qu’il soit obligé de marcher à côté d’elle. Elle le regarda du coin de l’œil, se demandant ce qu’elle pourrait dire pour arranger la situation.
— Peut-être, commença-t-elle prudemment, que cet… arrangement… ne sera pas aussi mauvais qu’on pourrait le craindre.
Elle le regarda avec espoir.
Quelque chose de sombre passa dans ses yeux.
— Je veux dire que, parfois, il vaut mieux se montrer optimiste pour la suite que de se focaliser sur ce qui ne va pas dans l’immédiat.
C’était ridicule !
Il dut le penser aussi, car il ne lui répondit pas. Elle commençait à penser que son silence pourrait bien être le pire de tout.
La cousine Beatrice et son désagréable époux les attendaient dans la chapelle, et l’aimable femme semblait sur le point de fondre en larmes. Grace espéra sincèrement qu’elle ne le ferait pas.
Il n’y avait personne pour Merryton, remarqua-t-elle. Pas même Amherst.
Son cœur tambourinait tandis qu’ils remontaient l’allée centrale jusqu’à l’autel. Elle ne s’était jamais sentie aussi seule ! On aurait aussi bien pu la conduire au gibet pour son exécution.
Le clergyman parla à mi-voix à Merryton, presque comme si elle n’était pas là, puis il annonça qu’il allait commencer. Il inspira et fixa son regard sur Grace.
— Nous sommes réunis ici aujourd’hui devant Dieu, dit-il en insistant sur les derniers mots, comme si elle ne savait pas que Dieu regardait.
Comme si elle avait besoin qu’on le lui rappelle. Comme si elle n’avait pas une conscience aiguë de la terrible déception qu’elle avait causée à son Créateur.
Elle pressa discrètement ses paumes moites sur sa jupe. Elle se sentit un peu étourdie tandis que le poids de ce qui se passait commençait à la pénétrer, et elle fixa les yeux, au-dessus de la tête du vicaire, sur le vitrail, qui représentait Jésus sur la croix. Ses pensées s’emmêlèrent, puis se fixèrent sur ses devoirs d’épouse envers cet homme. Elle fut consciente que Merryton remuait à côté d’elle, sentit la chaleur de sa grande main quand il saisit la sienne. L’homme d’église se mit à lire les devoirs d’un couple marié, y compris la fidélité et l’honneur. Elle nota qu’au fur et à mesure qu’il parlait, les yeux du comte se plissaient.
— Milord, dit-il d’une voix douce et même aimable, voulez-vous prendre cette femme…
Puis il débita à toute allure les phrases consacrées. La soutenir à dater de ce jour. L’honorer et la chérir, pour le meilleur et pour le pire…
Il y avait de quoi rire ! Il n’était pas question d’honorer et de chérir, devant cet autel. L’idée que Merryton doive jurer une telle chose était si absurde que Grace sentit un sourire irrépressible étirer ses lèvres.
Tandis que le vicaire continuait, le comte la regarda curieusement d’abord, puis d’un air courroucé. Il ne trouvait sans doute rien de tout cela amusant, et elle non plus, malgré ses efforts pour dissimuler son sourire. Mais plus le clergyman parlait, plus cela semblait absurde, et le rire de Grace montait comme une marée, menaçant de déferler. Elle se mordit la lèvre, mais ne put réprimer ce maudit sourire.
— Je le veux, répondit Merryton.
Grace ne s’était même pas avisée que la question avait pris fin.
— Miss Cabot, dit alors l’officiant, voulez-vous prendre Jeffrey Thomas Creighton Donovan comme votre légitime époux, pour le soutenir à partir de ce jour, pour le meilleur et pour le pire, dans la richesse et le dénuement, dans la maladie et la santé, afin de l’aimer et de le chérir, de l’honorer et de lui obéir jusqu’à ce que la mort vous sépare ?
Jusqu’à ce que la mort les sépare, voilà qui semblait être terriblement long ! Grace songea à son désir de s’échapper, de s’enfuir. Elle le ferait bien avant que la mort ne pense à les séparer…
Merryton lui pressa la main. Son hésitation lui avait valu deux regards sévères.
— Oui ! dit-elle vivement, et, regardant le pasteur, elle ajouta : je le veux.
Sa voix était étonnamment forte compte tenu de la nervosité qui lui nouait le ventre. Elle porta son regard sur le comte. Il semblait vouloir la dévorer, ou paraissait très échauffé… Elle ne savait comment interpréter son expression.
Elle détourna les yeux et les posa de nouveau sur le vitrail, priant d’obtenir de la sagesse, de la tolérance et de l’espoir.
Le vicaire leur rappela à tous les deux qu’ils avaient prononcé ces vœux en présence de Dieu, puis conclut :
— Je vous déclare mari et femme.
A l’instant où il le dit, Merryton lâcha sa main.
— Si vous voulez bien signer le registre de la paroisse, milord, dit encore le clergyman, la main sur le coude du comte pour lui montrer le chemin.
Grace ne bougea pas de sa place devant l’autel ; elle était complètement dépassée.
Le pasteur s’arrêta et se retourna.
— Madame Donovan ! appela-t-il, comme si elle était une enfant à la traîne, et il lui tendit la plume.
Bon, eh bien, voilà qui scellait l’affaire… Si on l’appelait Mme Donovan, elle devait être mariée. Elle signa le registre, la main tremblante, sous les traits fermes de la signature du comte. Il avait écrit « Merryton ». La cousine Beatrice signa comme témoin en essuyant ses larmes. Son époux signa ensuite, et lorsqu’il posa la plume, il regarda le comte et dit :
— Toute ma sympathie, milord.
Grace retint une exclamation incrédule et le regarda bouche bée, mais elle était si peu importante pour lui qu’il ne jeta même pas un coup d’œil dans sa direction.
Merryton le fit, lui. Il tourna vers elle son regard sombre et froid et dit simplement :
— Venez.
Puis il tourna les talons et sortit de la chapelle, sa cape volant derrière lui. Il ne l’avait même pas quittée durant la cérémonie.
Un sanglot s’éleva derrière Grace, et tout de suite après, les mains de Beatrice s’agrippèrent à elle. Elle la fit pivoter, et la serra sur son cœur.
— Pauvre chère, murmura-t-elle. Je vous en prie, laissez-moi écrire à votre mère ! Elle sera une source de grand réconfort pour vous.
Grace dut la repousser pour pouvoir respirer.
— Je lui ai déjà envoyé une lettre, mentit-elle.
— Oh ! Très bien… Naturellement, vous l’avez fait, dit Beatrice en lui prenant le visage entre ses mains. Soyez courageuse, chérie. Il ne conviendra pas de pleurer ou de faire des scènes, alors que vous vous êtes mise vous-même dans cette situation.
Grace battit des cils et eut un petit rire contraint.
— Non, bien sûr que non.
— Lady Merryton ! appela sévèrement le comte depuis l’entrée.
Il fallut un instant à Grace pour comprendre qu’il s’adressait à elle. Elle ôta les mains de Beatrice de son visage et s’écarta. Elle entendait encore ses gémissements tandis qu’elle descendait l’allée vers le grand soleil qui entrait à flots par la porte ouverte. Un soleil brillant, joyeux, comme si c’était le plus heureux des jours.
Elle sortit dans la lumière et remonta sa capuche sur la tête.
Merryton se tenait à côté d’une voiture noire tirée par quatre chevaux. Une voiture trompeuse dans sa sobriété : Grace savait que c’était l’un des nouveaux landaus, très coûteux. La seule indication du rang de son propriétaire était les plumets rouges qui s’agitaient de chaque côté du siège du cocher. Quatre valets en livrée se tenaient au garde-à-vous, et elle vit sa malle attachée à l’arrière.
D’un bref signe de tête, le comte ordonna que l’on ouvre la portière et sorte le marchepied. Puis il la regarda.
Elle inspira et ne relâcha pas son souffle avant d’avoir atteint le véhicule. Et même lorsqu’elle le fit, elle n’eut pas grand-chose à relâcher, tout l’air de ses poumons absorbé par sa vive agitation.
Merryton lui tendit la main, paume offerte, pour l’aider à monter, sans la regarder cependant. Elle hésita avant de poser la sienne dessus, puis se hissa à bord. Lorsqu’elle fut assise, il recula d’un pas.
— Bon voyage, madame.
— Pardon ? fit-elle, en proie à la confusion.
Elle se pencha en avant pour regarder par la portière encore ouverte.
— Vous ne venez pas ?
— Je ferai le trajet à cheval.
— Mais je…
Mais elle quoi ? Que pouvait-elle dire ? Qu’elle voulait qu’il voyage avec elle ? Non, non, elle ne le souhaitait pas ! Des heures d’un tête-à-tête froid et silencieux étaient une perspective bien pire que d’être seule le jour de ses noces…
Avant qu’elle ait pu expliquer ce qu’elle voulait dire, il avait refermé la portière. Elle en écarta alors le rideau, et dut se tordre le cou pour le voir. Il marcha à grands pas jusqu’à un cheval tenu par un garçon d’écurie et sauta aisément en selle. Il avait l’air d’un roi sur ce cheval, tendu, musclé, les épaules droites, l’attitude sévère. Il se tourna pour parler au cocher, puis éperonna sa monture, et s’éloigna de la chapelle au galop, comme s’il avait le diable à ses trousses.
Un instant plus tard, le landau s’ébranla, plaquant Grace contre la banquette en cuir. Elle leva les yeux vers le plafond tendu de soie. Et voilà… Elle était mariée à cet homme jusqu’à ce que la mort les sépare et il la méprisait. Elle se mordit brusquement la lèvre inférieure pour retenir ses larmes. La cousine Beatrice avait raison : il ne convenait pas de pleurer alors qu’elle s’était mise elle-même dans cette situation.
Et elle ne pleurerait pas, bonté divine ! Non, elle ne le ferait pas…
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