Dans le lit du comte

Julia London · Chapitre 16 sur 27

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Dans le lit du comte

Chapitre 15

15

 

 

Grace apprit le brusque départ de Jeffrey par Hattie.

— Il y a eu du remue-ménage ce matin, m’dame, lui dit la domestique, en s’activant dans sa chambre. Julia Barnhill n’a pas voulu faire ce que Mme Garland demandait, elle a dit qu’elle avait été engagée pour nettoyer les pièces du comte, pas les salons. Mais Mme Garland a dit que, comme M. le comte était parti, elle n’avait rien à nettoyer, et qu’elle pouvait sûrement aider dans la maison. Elle a porté l’affaire devant M. Cox, et d’un seul coup, miss Barnhill est devenue toute docile, prête à servir.

Elle gonfla les joues et secoua la tête, l’air réprobateur.

— Mme Garland, elle n’aime pas cette miss Barnhill.

— M. le comte est parti ? demanda Grace, surprise par la nouvelle.

Hattie rougit.

— Oui, m’dame. Pour Bath. C’est ce qu’a dit M. Cox.

Grace alla sur-le-champ se renseigner auprès du majordome, qui lui confirma que Jeffrey était parti de bonne heure ce matin-là.

— Quand doit-il revenir ?

— Il n’a pas indiqué la date de son retour, madame.

Alors, comme cela, il se levait et la quittait sans un fieffé mot ? Cette attitude cavalière l’irrita au plus haut point. Elle était même si furieuse qu’elle eut envie de donner un coup de pied dans un objet. Ou de crier. Mais comme ni l’un ni l’autre n’aurait servi à rien, il lui vint à l’idée de s’occuper plutôt à quelque chose de plus constructif. Elle ne laisserait pas Jeffrey gâcher les avancées qu’elle avait faites durant la semaine. Elle saisirait cette occasion pour redécorer le salon de musique.

Elle demanda à Ewan de monter au grenier avec elle et fouilla parmi des piles de tableaux et de meubles. En plus de dénicher quelques peintures pour le salon de musique, elle trouva des chaises pour la salle à manger. Des chaises capitonnées d’un riche velours rouge — rien à voir avec le simple bois brun des sièges sur lesquels elle s’était assise chaque soir, jusque-là. Lorsqu’elle demanda pourquoi on les avait remisées au grenier, Ewan indiqua une tache sombre sur l’un d’eux.

— Quelqu’un a renversé un peu de vin.

Impensable ! Les chaises avaient été mises de côté à cause d’une simple tache de vin ! Elle se demanda quoi d’autre Jeffrey avait banni de son environnement, parce que ce n’était pas absolument parfait. La pensée de sa mère lui vint à l’esprit et sa colère enfla, accompagnée d’un vague sentiment de chagrin. Comment la perfection était-elle devenue si nécessaire à Merryton ? Comment l’avait-il laissée le dominer à ce point dans un monde imparfait ? Et comment, surtout, pourrait-elle un jour combler le fossé entre cet univers impeccable dans lequel il s’était enfermé et sa propre famille, si désordonnée ?

— Ce peut être nettoyé, fit-elle observer.

— Oui, m’dame. Mais M. le comte a ordonné de les enlever.

— S’il vous plaît, faites-les nettoyer et apporter dans la salle à manger, dit-elle avec assurance.

Cox exprima son désaccord, insistant, quand il la trouva dans le salon de musique, sur le fait que le comte ne tenait pas à avoir les chaises rouges. Ni les fleurs jaunes qu’elle avait mises dans les vases. Mais plus il mentionnait ce à quoi son mari ne tenait pas, plus Grace était déterminée à l’avoir.

— Vraiment ? demanda-t-elle suavement. Alors peut-être me le dira-t-il lui-même lorsqu’il reviendra…

Elle sourit.

— Très bien, madame, dit Cox, qui paraissait douloureusement résigné à voir s’opérer des changements à Blackwood Hall. Mais pour les tableaux, ajouta-t-il en se référant aux deux toiles que le menuisier était en train d’accrocher, M. le comte a été catégorique : il ne faut pas les mettre au mur. Il ne les apprécie pas.

— Il n’apprécie pas qu’ils ne soient pas alignés, corrigea Grace. Et je ne vous ai pas demandé de descendre tous les tableaux. Juste ces deux-là.

Sur ce, elle s’assit au piano et se mit à jouer, certaine que Cox sortirait de la pièce aux premières mesures.

Elle ne s’était pas trompée : il s’en alla tout de suite.

Elle continua à frapper les touches pendant que Galopin bataillait avec une plume sortie de nulle part. Elle remarquait à peine ce qu’elle faisait ; son esprit tournoyait autour de l’étrange disparition de Jeffrey. Il la déconcertait tellement ! Il avait d’aussi mauvaises manières qu’elle l’avait pensé au début.

Le deuxième jour, elle se plaignit de son absence — et de la manière dont il avait disparu sans l’en avertir — à Molly Madigan, tandis qu’elle l’aidait à prélever des boutures dans le jardin.

— Je ne le comprends pas, dit-elle, en coupant une tige d’un geste coléreux. Ne pouvait-il penser que je voudrais savoir qu’il partait ? Lui demander où il serait, ce que je devrais faire pendant qu’il ne serait pas là, et combien de temps il s’absenterait ?

— Oui, bien sûr, il aurait dû y penser, mais je suppose qu’il n’est pas encore habitué à avoir une épouse à prendre en considération, répondit Molly, comme si c’était très simple. Pendant de nombreuses années, il a fait ce qui lui plaisait sans en rendre compte à personne.

— C’est parfaitement évident, maugréa Grace.

— Il peut être difficile pour vous de vous en rendre compte à ce stade, mais c’est un homme attentionné.

Grace souffla d’un air sceptique.

Molly sourit et lui tendit un panier plein de roses jaunes.

— Tous les hommes ont besoin qu’on leur rappelle les bonnes manières de temps à autre.

— Mais comment ? Je ne peux pourtant pas le réprimander !

— Les enfants apprennent souvent en voyant les conséquences de leur mauvaise conduite.

— Il n’est pas un enfant, objecta sèchement Grace.

— Certes non ! Mais tous les hommes ne sont-ils pas un peu puérils, par moments ? Si j’étais vous…

— Oui ? demanda vivement Grace, le regard fixé sur Molly dans l’espoir d’un conseil.

Cette dernière fit claquer sa langue et feignit de fouiller dans son panier.

— J’en ai trop dit. Je n’ai pas à vous donner de conseils sur des questions qui concernent votre époux.

— Non, bien sûr que non, fit Grace, en se rapprochant d’elle. Mais si vous étiez moi, que feriez-vous ?

— Eh bien, je suppose que j’irais le trouver.

Grace la regarda fixement. L’idée ne lui en était pas venue.

Molly rougit légèrement.

— Comme je le disais, je ne songerais jamais…

— Mais vous avez tout à fait raison, Molly ! s’exclama Grace, emplie d’une détermination renouvelée. Comment saura-t-il que cela ne se fait pas de partir sans un mot, si je ne vais pas le lui dire ?

Elle rit, ravie.

— J’ai hâte de voir sa mine quand j’arriverai à Bath !

Molly eut un sourire incertain.

* * *

Cox renâcla une fois encore quand Grace demanda de faire préparer une berline avec un attelage de quatre chevaux et un cocher.

— Une berline, madame ?

— Oui, Cox. Je vais à Bath.

Une des paupières du majordome papillonna. Il s’éclaircit la gorge et inspira.

— Permettez-moi de demander à l’écurie s’il y en a une de disponible et si nous avons des cochers.

Grace s’était attendue à sa réticence et tenait toute prête une parade.

— S’il n’y a pas de cocher, je conduirai moi-même. Je suis parfaitement à l’aise pour conduire une voiture, savez-vous ? Je l’ai fait à Longmeadow et dans Hyde Park.

Ce n’était pas tout à fait vrai — ce qu’elle avait conduit, c’étaient des charrettes tirées par des poneys. Mais même si elle n’était pas certaine du tout de pouvoir mener un attelage de quatre chevaux, elle n’allait pas se laisser décourager aussi facilement.

Le pauvre Cox semblait pris dans un véritable conflit intérieur. Elle devinait qu’il souhaitait autant qu’elle que Merryton ne disparaisse pas ainsi, sans prévenir. Ou peut-être souhaitait-il qu’elle disparaisse, elle, avec son chien. Elle lui sourit avec sympathie et annonça :

— Je vais chercher mes affaires.

Comme elle commençait à s’éloigner, il dit :

— Madame, si je peux me permettre… Je serais négligent si je vous laissais partir sans escorte. Je peux vous assurer que M. le comte ne l’approuverait pas.

— Je suis tout à fait d’accord avec vous, répondit-elle, posant une main apaisante sur son bras. C’est pourquoi j’ai demandé à Hattie de se préparer. Allons, ne prenez pas cet air stupéfait, Cox. Je pense que Hattie est le genre de personne qui pourrait être très utile si nous avions des ennuis. Et nous n’allons qu’à Bath !

Elle lui tapota le bras et s’en alla avant qu’il ne puisse trouver une autre raison pour la dissuader.

* * *

Hattie avait l’air aussi perturbé que Cox quand Grace les rejoignit dans l’allée, un peu plus tard, Galopin sur les talons. Elle aussi paraissait un peu effrayée.

— Allons, Hattie ! A Londres, les dames peuvent aller et venir comme elles le veulent.

Ce n’était pas vrai, mais Honor et elle l’avaient fait plus d’une fois — au grand bonheur de nombreux gentlemen en ville.

Hattie regarda le majordome pour qu’il le lui confirme.

— M. Cox ne vient pas de Londres et ne connaît pas les coutumes de la capitale, déclara Grace, en lui prenant le bras, et en la détournant de l’œil réprobateur de Cox. Mais moi, si. Maintenant, nous devons vraiment partir. Ce n’est pas un petit trajet, jusqu’à Bath.

Hattie grimpa dans la voiture. Grace la suivit, adressa un signe de main enjoué à Cox, et frappa au plafond pour donner le signal du départ au cocher.

Elle dut beaucoup « jacasser », comme aurait dit Jeffrey, sur la route. Quand Hattie lui eut avoué qu’elle n’était jamais allée plus loin qu’Ashton Down, Grace comprit sa nervosité. Elle s’efforça alors de la mettre à l’aise, mais Hattie restait anxieuse. Si bien que Grace bavarda, bavarda jusqu’à ce que le menton de Hattie tombe sur sa poitrine et qu’elle se mette à ronfler doucement.

Grace se pencha en travers de la banquette pour caresser Galopin, qui resta assis, les pattes sur l’appui de la fenêtre, pendant la majeure partie du trajet. Il paraissait satisfait d’observer le paysage qui défilait, sans doute en quête de lapins ou d’oiseaux, et levait de temps en temps la truffe en l’air comme s’il avait flairé quelque chose d’important.

Grace ne savait pas très bien à quoi s’attendre à Bath, à part à une semonce. Elle y était tout à fait prête. Mais la pensée lui était venue que Jeffrey s’y trouvait peut-être avec une maîtresse. Malgré son affirmation qu’il était un homme qui respectait ses vœux, aucune autre explication ne se tenait. Sa soudaine disparition devait avoir un sens. Forcément. Il cherchait la perfection en tout. Eh bien, elle, elle cherchait des raisons !

Hattie s’éveilla juste comme ils entraient dans Bath et elle poussa une exclamation de surprise en découvrant cette ville, beaucoup plus grande que tout ce qu’elle avait jamais vu, se joignant à Galopin pour regarder par la fenêtre.

La voiture roula lentement dans les rues étroites, attirant l’attention des piétons dont beaucoup s’arrêtèrent pour la regarder passer. Finalement, la berline stoppa devant une très belle maison de ville sise au bord d’un square pittoresque. Grace inspira anxieusement et prit la laisse de Galopin. Elle descendit sur le trottoir quand le cocher lui ouvrit la portière, leva les yeux vers la porte et carra les épaules.

Ils furent accueillis par un majordome, ou plutôt Grace le fut, étant donné que Hattie resta sur le trottoir.

— Bonjour, dit-elle. Je suis lady Merryton.

Le domestique parut stupéfait.

— Oui, oui, madame. Bien sûr !

Il s’inclina.

— Avez-vous un nom ?

— Tobias, milady. Je suis le majordome, à votre service.

Il s’inclina de nouveau tandis que Galopin reniflait ses chaussures, puis levait la patte contre le grattoir.

Tobias ne sembla pas le remarquer. Au début, Grace pensa qu’il était peut-être plus accommodant que Cox, puis elle s’avisa qu’il paraissait anxieux. Elle sourit et essaya de voir au-delà de lui.

— Eh bien, Tobias, allez-vous me laisser debout sur le pas de la porte, ou me permettre d’entrer pour voir mon époux ?

Il cligna des paupières.

— Il est ici, n’est-ce pas ?

— Euh…

Tobias jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et le cœur de Grace sombra. Jeffrey était là, avec sa maîtresse. Ou pis. La conduite étrange du domestique ne pouvait signifier autre chose… Elle ignorait ce qui pourrait être pire, mais visiblement quelque chose n’allait pas, et elle se sentit soudain ridicule d’avoir fait tout ce chemin pour être humiliée de la sorte.

— Oui, madame, il est là, mais il est… indisposé.

— Je peux croire qu’il l’est, en effet, dit-elle.

Elle pivota et fit signe à Hattie d’approcher. Quand celle-ci fut assez près, elle posa la main sur son bras et la tira en avant, la propulsant presque contre Tobias.

— De grâce, conduisez Hattie à nos chambres et faites apporter nos affaires.

Elle s’avança, forçant le majordome à s’écarter, et pénétra dans le vestibule.

— Oui, madame. Si vous voulez bien me suivre, dit-il, en désignant sur la droite un salon dont la double porte était grande ouverte.

Grace resta sur place.

— Non, merci, Tobias. J’aimerais voir mon époux maintenant.

Elle nota que les épaules de Tobias s’affaissaient légèrement.

— Oui, dit-il d’un air lugubre.

Il fit signe à un valet de s’avancer et lui ordonna d’accompagner Hattie en haut.

— Par ici, dit-il ensuite doucement, les conduisant, Galopin et elle, jusqu’à une porte au fond du vestibule.

Il frappa légèrement.

— Milord !

Il se pencha pour écouter.

Il n’y eut pas de réponse.

Il frappa plus fort.

— Milord ! appela-t-il de nouveau.

Que se passait-il ici ? Grace passa devant lui et essaya d’ouvrir la porte, mais découvrit qu’elle était fermée à clé.

— Avez-vous une clé ? demanda-t-elle.

Tobias prit un trousseau dans sa poche, enfila une clé dans la serrure d’une main tremblante et tourna.

Grace poussa aussitôt la porte. Galopin passa comme une flèche devant elle et pénétra dans la pièce.

— Galopin ! appela-t-elle.

Elle entra, et vit Jeffrey gisant par terre. Son cœur se contracta de peur à l’idée qu’il soit mort. Mais alors il grogna et remua.

Seigneur, était-il ivre ? Elle jeta un regard interrogateur à Tobias, espérant une explication, mais il s’était ressaisi et son expression était indéchiffrable.

— Merci, dit-elle. Je vous sonnerai si j’ai besoin de vous.

Elle lui fit signe de partir. Il s’en alla avec réticence, le regard rivé sur Jeffrey. Grace referma fermement la porte lorsqu’il fut sorti et se tourna vers son mari.

Galopin avait entrepris l’exploration de la pièce, la truffe au sol et la queue dressée. On aurait dit qu’une bagarre avait eu lieu. Des chaises étaient renversées, une bougie était tombée et avait fait un trou dans le tapis. L’un des rideaux pendait n’importe comment et Grace se représenta bizarrement Jeffrey s’y balançant. Un objet en porcelaine — une figurine, supposa-t-elle — avait été brisé près de la cheminée.

Elle s’avança lentement vers lui, cherchant une bouteille de whisky vide. C’est alors qu’elle vit une fiole près de son coude — une fiole brune. Elle savait exactement quelle sorte de fiole c’était. Elles avaient donné assez de laudanum à leur mère pour la calmer, au cours des derniers mois ! Elle s’accroupit et la ramassa. Il y avait encore du liquide dedans. Elle la jeta dans les braises.

Jeffrey avait-il une addiction au laudanum ? Etait-ce la raison de son étrange comportement ? Etait-ce le mur invisible qu’il avait érigé autour de lui ? Elle avait entendu dire que ce genre de chose arrivait. Elle l’enjamba et aperçut alors une bouteille de whisky à côté de lui. Elle paniqua, se demandant si elle avait épousé un homme incapable de se libérer de certains démons. Pourtant, cela ne ressemblait pas à son époux. Elle baissa les yeux sur lui. Son front était crispé, comme s’il souffrait, son menton couvert d’une barbe naissante. Depuis combien de temps était-il ainsi ? La pièce sentait le renfermé et la fumée, ce qui lui fit penser que cela faisait plus de quelques heures.

Galopin l’avait rejointe et renifla la jambe de pantalon de Jeffrey, son visage. Puis il lui lécha la joue.

Les paupières de Jeffrey s’ouvrirent en papillonnant. Il fronça les sourcils en voyant le chiot, puis leva vers Grace un regard morne. Où étaient ses vibrants yeux verts, qui semblaient toujours la transpercer ? Elle ignorait ce qui lui était arrivé, mais un élan de compassion la poussa vers lui. Il avait ainsi quelque chose de terriblement vulnérable et de très triste.

Elle s’accroupit près de lui et écarta une boucle de son front.

— Pauvre cher, murmura-t-elle.

Il fit une grimace dont elle ne su dire si elle était de souffrance ou de contrariété, éloigna doucement le chien, puis se redressa sur son séant.

— Pourquoi êtes-vous ici ? demanda-t-il d’une voix rauque.

— Ici ?

Grace regarda autour d’elle.

— Voulez-vous dire ici dans cette pièce, ou ici à Bath ? Je pense que la réponse est la même : je suis ici parce que mon mari est parti sans rien me dire. Que faites-vous, vous, ici, milord ?

Il ferma les yeux un instant.

— Vous n’auriez pas dû venir.

— Vraiment ? Il me semble à moi que vous avez de la chance que je sois venue ! Que s’est-il passé, Jeffrey ?

Il secoua la tête. Galopin lui donna des coups de truffe dans la main, grimpa sur sa jambe. Il ne l’en empêcha pas.

— Je ne vous comprends pas !

Elle soupira et s’agenouilla à côté de lui.

— Pour autant que j’aie pu en juger, vous m’aviez abandonnée. Et je ne pouvais imaginer pourquoi vous n’aviez pas eu la courtoisie de m’informer de votre départ, au moins.

— Cela aurait-il atténué votre déplaisir ? demanda-t-il, en se massant les tempes.

Elle pencha la tête d’un côté.

— Non. Mais mon déplaisir aurait été différent.

Elle remarqua alors un bandage sur son cou et tendit la main pour le toucher.

— Que vous est-il arrivé ?

Il se rétracta aussitôt et écarta sa main de son cou.

— Quelque chose ne va pas, manifestement, Jeffrey… Si vous me dites ce que c’est, je vous aiderai. Je veux vous aider.

Pour une raison quelconque, cela le fit sourire. Il la regarda, lui prit la main, la porta à ses lèvres et baisa la jointure de ses doigts. Bien qu’elle porte des gants, elle sentit ce baiser s’insinuer sous sa peau, semant une trace crépitante tandis qu’il passait dans ses veines et la traversait tout entière.

— Vous ne comprendriez pas, dit-il.

— Peut-être que si.

Elle pressa sa main.

— Quel que soit le problème, vous ne pourrez pas me le cacher éternellement.

— Ne me bousculez pas, Grace, demanda-t-il d’une voix basse, et il se mit sur ses pieds en vacillant. Vos intentions sont bonnes, mais vous n’avez aucune idée de ce que vous faites.

— Je sais très bien ce que je fais, répliqua-t-elle, en se levant à son tour. J’essaie assez désespérément d’être une épouse pour vous. Je m’efforce de trouver mon chemin dans ce mariage, mais c’est très difficile parce que vous ne cessez de dire que je ne comprends pas, et ensuite, je vous trouve dans cet état !

— C’est personnel…

— Je ne l’accepterai pas, Jeffrey ! Non.

Elle regarda autour d’elle la pièce en désordre.

— C’est… c’est de la folie.

— Oui, en effet, dit-il, en l’imitant. Une satanée folie.

Il voulut s’écarter d’elle, mais elle lui prit le bras et le tint fermement.

— Je ne renoncerai pas, vous savez. Je vous suivrai jusqu’au bout de la Terre s’il le faut pour découvrir quel secret vous cachez.

Il eut un rire amer, la tête levée vers le plafond, et dégagea brusquement son bras. Il se passa les mains dans les cheveux, puis les mit sur sa taille et la fixa, chancelant un peu.

— Très bien, madame, vous l’avez voulu. Vous m’avez acculé à la vérité. Avez-vous une idée de ce que je souhaite maintenant, en cette minute ?

— Un bain ? suggéra-t-elle, en haussant un sourcil.

— Je veux que vous m’embrassiez. Ce que vous ne pouvez absolument pas comprendre, c’est à quel point je vous désire totalement, complètement.

Cette déclaration était si inattendue que Grace en resta coite.

— Je vous désire, dit-il, en insistant sur le mot, et il serra le poing en s’approchant d’elle. Dieu me vienne en aide, comme je vous désire ! Mais je ne vous désire pas seulement comme un homme désire une femme. C’est beaucoup plus que cela — c’est un défi bien plus grand.

Grace ignorait si elle devait se sentir flattée ou insultée d’une telle déclaration.

— Ce que vous dites n’a aucun sens.

Il souffla, plein de dérision.

— Rien n’a de sens en ce qui me concerne, et vous pouvez aussi bien le savoir !

Juste ciel, il était bel et bien fou.

— Je ne comprends pas ! s’exclama-t-elle, en écartant les bras. Pourquoi un homme ne devrait-il pas désirer sa femme ? Qu’avez-vous, à la fin ?

— Vous voyez ? Je vous ai seulement dit que je vous désire complètement et cela vous effraie.

— Je ne suis pas effrayée !

Et elle se jeta sur lui avec une telle force qu’il en vacilla de surprise. Elle lui passa les bras autour du cou, se plaqua contre lui et l’embrassa. L’embrassa vraiment, s’enfonça en lui, son dos s’arquant tandis qu’elle fondait à son contact. Elle inclina la tête de côté, ouvrit la bouche et glissa la langue dans la sienne.

La réaction de Jeffrey fut abrupte et immédiate : il l’attira plus étroitement à lui, les fit pivoter tous les deux et la plaqua contre le mur. Sa main se posa sur sa hanche et la pétrit rudement. Puis il saisit l’un de ses seins, et ses doigts s’enfoncèrent dans sa chair à travers son corselet.

Cette réponse à son baiser émoustilla Grace, qui commençait juste à comprendre l’étendue du pouvoir qu’elle pouvait exercer rien qu’avec son corps, et elle se pressa contre lui, remuant son pelvis sur sa brutale érection. Mais en même temps, le voluptueux assaut des mains et des lèvres de Jeffrey sur elle la rendait faible ; elle écarta les bras contre le mur et ferma les yeux tandis qu’il promenait sa bouche sur sa peau. Comment était-elle devenue cette femme ? Moins de quinze jours plus tôt, elle pouvait à peine le regarder. A présent, elle aspirait à ce qu’il la touche, lui consacre toute son attention…

Il releva soudain la tête et laissa retomber ses mains. Il avait le souffle court, et ses yeux paraissaient enflammés. Il passa le dos de sa main sur sa bouche.

— Pour l’amour du ciel, dit-il entre deux profondes respirations, ne me défiez pas, Grace ! Vous ne comprenez pas quelle sorte de bête vous libérez…

— Une bête ! Parce que vous me désirez ? Parce que vous voulez que je vous embrasse ?

— Vous êtes trop jeune, trop innocente pour comprendre, répondit-il, et soudain, il appuya une main sur le mur près de sa tête, se pencha et se pressa contre elle, ses yeux à la hauteur des siens. Ecoutez-moi bien : je suis un homme qui a du mal à se contrôler.

Il paraissait avoir le plus grand mal à prononcer ces mots.

— Par Dieu, comment vous faire comprendre ? Je perds mon contrôle… Regardez autour de vous ! Je perds tout contrôle ! Et ceci ? ajouta-t-il avec colère, les désignant tous les deux. Vous et moi ? C’est quelque chose qui ne s’achèvera jamais avec un baiser. Je ne voudrai que davantage et encore davantage. J’en voudrai jusqu’à ce que vous soyez vidée, physiquement et émotionnellement. Vous n’avez aucune idée de ce que je suis, conclut-il d’une voix rauque. Et Dieu fasse que vous ne le découvriez jamais !

Il se détourna et se mit à marcher dans la pièce. Grace se tourna et frappa le mur de son poing, ce qui fit aboyer Galopin. Elle saisit sa main meurtrie, tressaillant à la douleur. Le petit chien commença à jouer avec ses jupes.

— Mais que faites-vous ? s’exclama Jeffrey, en tendant la main vers la sienne.

Grace n’avait jamais frappé un mur de sa vie. Ni quand ses sœurs l’agaçaient, ni à cause de la peur et de l’incertitude que sa mère faisait naître en elle. Mais aussi, jamais elle ne s’était sentie aussi frustrée.

— Ma patience est à bout ! dit-elle avec colère, tandis qu’il faisait bouger ses doigts un à un. Je ne sais comment je me suis arrangée pour me jeter dans un mariage avec l’homme le plus impénétrable et le plus intraitable d’Angleterre ! Quand je pense à toutes les années qui m’attendent, pendant lesquelles je serai obligée de vivre avec ce qui vous affecte, quoi que ce soit, et sans même avoir la satisfaction de comprendre ce que c’est, je peux à peine le supporter !

Elle lui arracha sa main, étira les doigts, puis les replia.

— Vous avez raison, dit Jeffrey, la voix radoucie.

Il haussa les épaules.

— Etes-vous certaine de vouloir la vérité ? Pourrez-vous l’endurer ?

Le cœur de Grace se serra d’appréhension, et pendant un bref instant, elle ne fut pas sûre de le pouvoir. Mais son désir brûlant de le comprendre eut tôt fait de chasser cette hésitation.

— Plus que tout, répondit-elle.

— Alors vous devez vous préparer, lady Merryton, car votre époux souffre de folie.

— Ne dites pas cela à moins que ce ne soit vrai.

Il eut un sourire affligé.

— C’est vrai. Je vais vous dire des choses qui risquent de vous révulser, et je ne vous en blâmerai pas. Mais cela ne changera pas la vérité.

— D’abord vous êtes une bête, et maintenant vous êtes fou ? Vous n’êtes pas fou, Jeffrey…

— Je suis dominé par le chiffre huit.

Grace crut qu’elle avait mal entendu.

— Pardon ?

Il sourit tristement et passa de nouveau la main sur ses cheveux.

— Ne vous attendez pas à ce que mes explications aient du sens. J’ai essayé d’en trouver un, en vain, la majeure partie de ma vie.

Il se détourna d’elle et marcha jusqu’à la fenêtre, puis s’appuya d’un bras contre le cadre.

— Je suis dominé par le chiffre huit.

— Mais… comment un chiffre peut-il vous dominer ?

— Cela me paraît très simple, en réalité. Je suis harcelé par des images. Des images viles, immorales. De… femmes. Des femmes qui se donnent du plaisir à elles-mêmes… ou entre elles.

Il ne la regardait pas, et Grace en était contente. Elle était certaine que le sang s’était retiré de son visage.

— Ces images ont commencé quand j’étais jeune homme, ces pensées d’actes vils avec des femmes, ou en observant des femmes. Je me suis mis à imaginer ce que je pourrais faire à une femme et les images sont devenues de plus en plus folles. Ces pensées, ces visions, m’embrasent le sang.

Il lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, la parcourant du regard.

— Et quand je vous regarde, mon improbable épouse, je vois la plus belle des femmes et je ne peux endiguer la peur de… de vous faire du mal, quand je suis en proie à ma lascivité.

Il déglutit et baissa les yeux.

— La seule chose qui peut me calmer, la seule chose qui peut écarter ces images, c’est le chiffre huit. Compter, diviser, multiplier par huit.

Il poussa un gros soupir, et secoua la tête.

— Vous voyez, c’est bel et bien de la folie…

Grace avait sincèrement cru qu’il ne pourrait pas la choquer, mais il l’avait fait. Comme si la folie de sa mère n’était pas assez pénible ! Elle glissa le long du mur, s’accroupissant par terre.

— J’ai été ainsi presque toute ma vie, mais cela semble avoir empiré avec l’âge et avec… la solitude. Contrôler ces pensées obsessionnelles et ces compulsions à compter dépasse mes capacités. Je ne peux même pas vous expliquer pourquoi je les ai. Je sais seulement que moins il y a de chaos dans ma vie, plus il y a de symétrie — des lignes simples et nettes, des couleurs uniformes —, plus c’est facile pour moi.

Tout à coup, tant de ce que Grace avait observé de lui prenait sens… L’absence de tableaux, l’unique sorte de roses. A présent, elle visualisait presque sa lutte pour maintenir un ordre parfait à Blackwood Hall, afin de protéger les secrets de son esprit. Et elle voyait, à son visage ravagé, tandis qu’il lui faisait ces difficiles aveux, que cela lui avait beaucoup coûté.

Elle s’avisa aussi qu’il ne pourrait jamais accepter sa mère dans sa vie. Ce constat se drapa autour de son cœur et le serra douloureusement.

— J’ai combattu ce besoin de perfection absolue depuis l’époque où j’étais un jeune garçon, reprit-il. J’ai toujours su que c’était déraisonnable, mais dernièrement c’est devenu intolérable. Je passe mes journées à m’inquiéter du risque de vous faire mal, de vous inciter à participer à un acte de dépravation qu’aucune jeune femme ne devrait avoir à endurer.

Elle devait endurer de la dépravation ? Grace passa un bras autour du cou de Galopin, le tenant près d’elle. Jeffrey soupira d’un air las, comme si lui dire la vérité l’avait épuisé. Elle voyait dans ses yeux le besoin désespéré qu’elle le comprenne, mais en même temps il semblait presque résigné à ce qu’elle n’y parvienne pas.

— Je suppose que vous ne vous étonnez plus maintenant que je reste dans une telle solitude à Blackwood. Hors de vue, indécouvrable, là où je pourrai peut-être contrôler mes pulsions. Je viens à Bath prendre les eaux avec l’espoir très mince que cela m’aidera. Je vais à Londres quand je le dois, mais je ne me sens vraiment bien qu’à Blackwood Hall.

— N’y a-t-il pas d’aide pour cela ? demanda-t-elle doucement.

Il eut un sourire désabusé.

— C’est la raison pour laquelle je suis venu à Bath. Après notre dernière nuit ensemble, je me suis senti… incontrôlable. Linford m’a fait une saignée pour me débarrasser des poisons qui m’habitent, expliqua-t-il, en montrant son cou. Il m’a donné du laudanum pour calmer mes pensées. Apparemment, ni l’un ni l’autre n’a eu l’effet qu’il l’espérait — ou que j’espérais.

Tout cela était trop. Grace ne s’y retrouvait plus dans ses propres pensées. Elle avait pitié de Jeffrey. Elle souhaitait l’aider, car il paraissait si désespéré et si seul, et elle était de tout cœur avec lui. Mais en même temps, elle était possédée d’un désir farouche de se protéger, de protéger sa famille, sa vie. Elle ne savait que faire de ce qu’il lui avait dit, de l’avertissement qu’il lui avait donné concernant sa dépravation. Elle ignorait ce que cela signifiait exactement. Et elle ne pouvait s’empêcher de s’interroger sur les enfants qui naîtraient de leur union. Seraient-ils eux aussi obsédés par de viles pensées ? Cette seule idée fit passer un frisson dans son dos.

— Vous êtes révoltée, dit-il calmement. Je le vois.

Elle n’était pas révoltée ; elle était perturbée. Profondément perturbée. Elle fit un gros effort pour lui sourire d’un air rassurant, mais échoua lamentablement.

— Je suis en proie à la confusion, dit-elle.

Elle se releva, attrapa la laisse de Galopin. Qu’est-ce que tout cela signifiait pour eux, maintenant ?

Elle avait besoin de réfléchir. Il lui fallait un peu de temps pour absorber ces révélations et y penser.

Elle ne se rendit pas compte qu’elle marchait vers la porte jusqu’à ce qu’il dise :

— Où allez-vous ?

Elle regarda la porte, puis le regarda, lui.

Il tressaillit comme s’il avait été frappé par une douleur intérieure.

— Si vous voulez…

Il déglutit.

— Si vous voulez partir, je ne m’y opposerai pas.

Voulait-il parler de la pièce, ou de sa vie ?

Il fit une grimace et serra le poing.

— Je comprendrai.

Il se frappa la jambe, huit fois, et Grace se demanda si cette habitude était à ce point enracinée en lui qu’il n’en avait même plus conscience.

— Je… je ne sais pas ce que j’ai l’intention de faire, répondit-elle sincèrement. Je sais seulement que le trajet depuis Blackwood a été long.

Il était difficile de le regarder, de voir dans ses yeux le besoin d’acceptation, alors qu’elle ignorait encore ce qu’elle était capable de lui accorder.

— J’ai besoin de réfléchir, Jeffrey. Cela fait beaucoup à assimiler.

— Bien sûr.

Il détourna les yeux.

— Viens, Galopin, dit-elle doucement.

Elle sortit de la pièce, ses pensées galopant devant elle.

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