Dans le lit du comte
Chapitre 17
17
Grace avait enfilé la chemise de Jeffrey et elle s’était assise en tailleur par terre, devant la cheminée. Vêtu de ses seules culottes, Jeffrey était allongé sur le flanc, devant elle. Il y avait une assiette de gâteaux entre eux, mais le thé avait refroidi et ils buvaient du vin dans deux petits verres.
Ses cheveux, un peu collants, lui semblaient tout ébouriffés ; ils tombaient dans son dos et sur sa poitrine. Elle se sentait au chaud, détendue et affamée.
Jeffrey, l’air circonspect, la regardait manger les gâteaux avec ses doigts comme si elle vivait dans les bois. Et d’une manière étrange, Grace avait l’impression qu’elle venait effectivement de sortir d’un bois. Elle se sentait exubérante, vivante, invincible et assez habile, aussi, car elle pensait qu’elle avait enfin atteint cet homme mystérieux. Elle avait gravi une vraie montagne au cours des vingt-quatre dernières heures, et, franchement, l’expérience avait été bien plus agréable qu’elle ne l’aurait cru.
— Vous n’avez pas faim ? lui demanda-t-elle, et, d’un geste joueur, elle lui mit un morceau de gâteau dans la bouche.
Il sourit et lui caressa la joue, ses yeux verts pleins d’une chaleur inhabituelle.
Elle se pencha par-dessus l’assiette et l’embrassa, mordant un peu sa lèvre inférieure. Il saisit une mèche de ses cheveux dans une main et l’enroula autour de ses articulations, la portant à son nez.
— Est-ce qu’ils sentent le miel ? demanda-t-elle.
— Un peu.
— Cela m’a assez plu, dit-elle avec un sourire plein de coquetterie. Ce n’était pas du tout vil. Et je n’ai pas été effrayée. Ni particulièrement intimidée.
Elle rit à ce constat, dont elle venait juste de prendre conscience.
— Aussi pouvez-vous dormir tranquille, lord Merryton, conclut-elle.
— Si seulement c’était aussi simple ! Le problème m’assaillira plus tard. Mes pensées…
Il secoua la tête.
— Je vais commencer à voir des images scabreuses et croire que ce qui a eu lieu était pire que ce qui s’est vraiment passé. Mon esprit me joue de tels tours.
Il soupira et mêla ses doigts aux siens, caressant ses articulations du pouce. Il semblait réticent, à présent, et elle sentit qu’il se retirait dans cet endroit où il la tenait à distance.
Elle souhaitait éperdument qu’il ne le fasse pas. Elle se pencha par-dessus l’espace qui les séparait et le regarda dans les yeux.
— Je vous en prie, ne me laissez pas, Jeffrey.
— Je ne vous quitterai pas, dit-il. Je n’aurais pas dû le faire…
— Ce n’est pas ce que je veux dire.
Elle écarta l’assiette et se mit à plat ventre, se soulevant sur ses avant-bras, son visage à quelques pouces seulement du sien.
— Je veux dire : ne vous éloignez pas d’ici et de maintenant. De nous. Je ne vous crains pas. Vous ne devez pas croire que vous pourriez me faire du mal. Je suis forte.
Le sourire de Jeffrey s’accentua.
— Vous êtes très forte, c’est vrai.
— Et vous n’avez pas peur pour moi ou de moi. Dites-le.
Il repoussa une mèche de ses cheveux derrière son oreille.
— Le seul moment où j’ai peur de vous, c’est quand vous vous mettez au piano !
Les yeux de Grace s’élargirent de surprise, puis elle se mit à rire.
— Ai-je bien entendu ? Mon époux fait-il une plaisanterie ?
Il baissa la tête et l’embrassa.
— Merci de me permettre d’être sincère. Mais nul ne doit jamais savoir, Grace. Si l’on ne faisait que se douter de ma dépravation, tout enfant né de notre mariage serait suspect. Les enfants de ma sœur seraient suspects. Les enfants à naître de mon frère également. Vous comprenez ?
Elle battit légèrement des cils. Elle devait lui dire la vérité à propos de sa mère, comme lui-même l’avait fait, mais en cet instant où il se confiait, et avec les avancées qu’elle avait faites…
— Ma famille ne peut endurer un autre scandale, reprit-il en lui passant un doigt sur la bouche. J’ai peur des dommages qui ont déjà été causés. Y ajouter la folie scellerait à jamais le sort de ma nièce et de mon neveu, je présume.
Comment lui dire que la folie avait déjà touché sa famille par leur mariage ? S’écarterait-il d’elle en l’apprenant ? Lui pardonnerait-il ? Elle devrait le prévenir, elle le savait, mais elle craignait de perdre tout ce qu’elle venait de gagner. Elle décida qu’elle devait se laisser le temps de réfléchir à la façon de lui présenter la chose, mais alors Jeffrey l’embrassa et glissa les doigts dans ses cheveux pour l’attirer à lui. Avant qu’elle ne puisse formuler une pensée cohérente, il l’avait fait rouler sur le dos et s’occupait d’un sein. Elle étira les bras au-dessus de sa tête, et ses lèvres s’incurvèrent en un sourire de pur plaisir, tandis que sa bouche et ses mains commençaient de nouveau à se promener sur elle.
* * *
Ils partirent pour Blackwood Hall le lendemain matin. Cette fois, Jeffrey voyagea dans la voiture avec Grace, Hattie et le chien. Grace était pleine d’entrain et bavarda tout le long du trajet, comme si elle se sentait obligée de le faire. Jeffrey lui en fut reconnaissant, car sans cela, son incapacité à participer à une conversation, même anodine, aurait paru grossière à Hattie. Pour sa part, Hattie restait collée à la fenêtre avec Galopin, pressée contre la paroi de l’habitacle, se sentant visiblement très mal à l’aise avec lui.
Grace était manifestement déterminée à ne pas laisser s’installer entre eux un seul instant de silence. Elle parla du temps, et de ses théories à ce sujet. Elle parla du dernier bal où elle était allée avant le décès de son beau-père et fit la liste de ce que tout le monde y portait. Jeffrey nota qu’elle semblait exagérément intéressée par les toilettes. Elle indiqua que l’on donnait souvent des dîners de vingt-quatre personnes à Beckington House et prit le temps de nommer les invités qui y venaient fréquemment.
Lorsqu’ils arrivèrent à Blackwood Hall, elle parut épuisée par un si long effort. Hattie détala quasiment dans la maison.
— Milord, dit Cox qui était sorti pour les accueillir, alors que Jeffrey aidait Grace à descendre de la berline. Je suis si content que vous soyez de retour ! M. Ainsley, un avoué de Londres, est venu jusqu’ici pour vous voir.
— A Blackwood Hall ? demanda Jeffrey, essayant de se rappeler une correspondance quelconque l’informant de cette visite.
— Oui, milord. Il dit que c’est pour une affaire assez urgente.
Jeffrey regarda Grace. Elle lui sourit.
— C’est une si belle journée, dit-elle. Je pense que j’aimerais monter à cheval. Je vous verrai au dîner ?
— Oui, répondit-il, et il prit sa main gantée pour la baiser.
— Où est ce monsieur ? demanda-t-il à Cox.
— Dans la bibliothèque, milord.
Jeffrey comprit, à l’attitude solennelle de l’avoué quand il le salua et à la nervosité avec laquelle il lui tendit une lettre, que l’affaire qui l’amenait chez lui n’était pas agréable. Elle était écrite par un certain sir Edmund Read, que Jeffrey ne connaissait pas. Sir Edmund écrivait qu’il avait engagé Ainsley pour recouvrer une dette de jeu. Il déclarait que lord Amherst lui devait neuf cents livres et que les tentatives pour se faire payer par lui avaient été vaines.
Le pouls de Jeffrey se mit à tambouriner dans ses tempes. Il n’avait pas revu John, ni eu de ses nouvelles, depuis le soir où il l’avait vu s’éclipser de l’abbaye pendant le concert. Il avait envoyé son propre avoué à la recherche de son frère lorsqu’il était devenu manifeste qu’il devrait épouser Grace, mais John avait disparu, s’étant probablement volatilisé dans les salons de Londres.
Il plia la lettre huit fois jusqu’à obtenir un petit carré, tandis que M. Ainsley le regardait faire.
— Neuf cents livres, cela fait beaucoup d’argent, dit-il.
Il résista à l’envie de froisser la lettre dans sa main, sous l’effet de la colère.
— C’est en effet une grosse somme, milord. Je ne doute pas que vous compreniez le désir de sir Edmund de voir cette dette payée.
— Bien sûr.
Il ne comprenait pas comment un homme pouvait donner sa parole et ensuite ne pas l’honorer. Son père aurait été si furieux contre John ! Il l’aurait accusé de détruire à lui seul l’intégrité de la lignée Merryton. Mais maintenant, c’était lui-même que John avait à ses côtés.
— Vous pouvez dire à sir Edmund que je trouve cette affaire tout à fait répréhensible. Mon père serait très déçu par mon frère.
— Si je peux me permettre, milord, votre respect des convenances et de la décence est bien connu, c’est pourquoi sir Edmund n’a pas hésité à m’envoyer à vous.
Jeffrey tressaillit intérieurement à sa propre hypocrisie. Il n’était pas décent. Il était indécent.
— Je vais rédiger un billet à ordre. Est-ce que ce sera suffisant ?
— Bien sûr, milord. Nul n’a de raison de douter de la parole ou des actes du comte de Merryton.
Il sourit.
Jeffrey pouvait à peine parler. La fureur d’avoir à apurer une fois de plus les sottises de son frère lui collait à la gorge comme une épaisse poussière. Il s’assit à son bureau et prépara son billet à ordre. Il imaginait John, privé de tout gouvernail, allant du lit d’une femme au tripot voisin sans égard pour les dettes qu’il amassait et les ennuis qu’il causait.
Il se souvint, alors qu’il plongeait huit fois sa plume dans l’encrier, que Sylvia lui avait dit un jour qu’il était trop dur avec leur benjamin, que si John manquait de moralité, il se rattrapait par sa gentillesse. Il n’était pas enclin à approuver cette indulgence. Lui-même souffrait en privé de sa turpitude morale, mais il luttait chaque jour pour se racheter. John ne souffrait de rien. Il ne se rachetait pas. Il s’en moquait.
Il tendit le billet à Ainsley et le remercia de sa franchise, ainsi que de son respect pour les affaires privées de la famille. Quelque chose dans cette déclaration fit que l’avoué le regarda bizarrement. Il se tourna pour partir, mais s’arrêta à la porte et pivota vers Jeffrey.
— Si je peux me permettre, milord ?
Jeffrey hocha la tête pour l’inciter à poursuivre, souhaitant qu’il s’en aille au plus vite.
— J’ai le sentiment que vous n’êtes pas au courant que votre frère a…
Il s’arrêta, semblant réfléchir pour formuler au mieux sa révélation.
— Mon frère a quoi ? demanda Jeffrey.
M. Ainsley inspira.
— Je pense que tout le monde à Mayfair sait que votre frère a eu un enfant.
La nouvelle sidéra Jeffrey. Il n’aurait pas dû en être surpris, étant donné l’histoire de John, néanmoins elle le prit complètement au dépourvu. Il se mit à se frapper la cuisse.
— Un enfant, répéta-t-il platement.
— Pardonnez-moi d’avoir outrepassé mon rôle, mais vous êtes un homme de bonne réputation… et il me paraît évident que vous avez été tenu dans l’ignorance.
Jeffrey dut se forcer à parler. Il ne pouvait se fier à cet homme, ne pourrait jamais faire confiance à quelqu’un qui prenait sur lui d’aborder une question aussi personnelle.
— Merci, monsieur Ainsley.
L’avoué hocha la tête et le parcourut du regard comme s’il l’évaluait, le jaugeant selon des critères inconnus.
Quand il fut parti, Jeffrey s’affala dans un fauteuil. Un enfant ! Il allait tuer John. De ses mains nues serrées sur sa gorge, il allait le tuer !
Il fallait qu’il se rende tout de suite à Londres.
Il s’occupa de correspondance qui ne pouvait attendre, puis se mit en quête de Grace.
— Elle fait le tour du lac à cheval, milord.
— Seule ? demanda Jeffrey, en ajustant ses gants.
— Non, milord. Les chiens l’accompagnent, répondit Cox, visiblement réprobateur.
— Les chiens ? releva Jeffrey avec curiosité.
— Apparemment, il y en a un autre, monsieur, soustrait au sort funeste que voulait lui réserver M. Drake. Celui-ci a une patte en mauvais état.
Jeffrey descendit à cheval jusqu’au lac. Il aperçut Grace assez aisément : elle galopait à bride abattue sur le chemin qui faisait le tour du plan d’eau, le bas de son amazone bleue volant derrière elle. Galopin courait après le cheval, et derrière lui venait un autre chien qui semblait avancer sur trois pattes. Cette asymétrie aurait suffi normalement à le perturber, mais il était bien trop concerné par la façon de monter de Grace. Il la regarda tirer brutalement sur sa bride et faire voleter sa monture, avant de retourner au trot là où Galopin s’était arrêté, la truffe dans des buissons. C’est alors qu’elle le vit et agita la main.
— Je suis si contente que vous soyez venu ! lui lança-t-elle, tandis qu’il la rejoignait. N’est-ce pas une journée splendide ?
— Je vous ai vu chevaucher. Vous êtes beaucoup trop téméraire, madame.
Elle fit claquer sa langue.
— On croirait entendre la plupart des hommes que j’ai connus. A quoi bon monter à cheval, si c’est pour traîner en route ?
— Peut-être pour garder votre cou entier ? suggéra-t-il.
Elle rit.
— Vous êtes un homme qui aime aller vite. Voudriez-vous faire la course avec moi ? demanda-t-elle, en le défiant d’un sourire impertinent.
— C’est une suggestion bien imprudente et scandaleuse. Mais si vous insistez…
Il chargea soudain pour passer devant elle, courbé sur l’encolure de son cheval. Avec un petit cri ravi, Grace s’élança derrière lui.
Il était excellent cavalier, et elle ne put le rattraper. Enfin, elle ralentit sa monture et rit, essayant de reprendre son souffle. Jeffrey fit voleter son cheval et revint au trot vers elle.
— Vous avez gagné ! proclama-t-elle. Et j’ai perdu mon chapeau.
— Nous le ramasserons en revenant. Je vois que vous avez acquis un autre chien…
La nouvelle recrue sautillait joyeusement malgré sa patte abîmée.
— Elle devait être une surprise. D’après M. Drake, elle est devenue inutile pour la chasse après avoir été prise dans un piège.
La chienne s’assit et fixa Jeffrey, balayant la poussière de sa queue, sa patte infirme, bizarrement tordue, tendue devant elle. Jeffrey dut détourner les yeux — la vue de cette patte était suffisante pour semer la discorde en lui.
— Elle peut à peine marcher, remarqua-t-il.
— Elle ne marche pas parfaitement, mais elle se débrouille, dit vivement Grace. Et j’ai l’intention de la soigner.
— Certaines choses ne peuvent pas être soignées.
— Peut-être, mais tout mérite qu’on fasse au moins un essai.
Il lui sourit.
— Vous êtes déterminée, n’est-ce pas ?
Il descendit de son cheval et aida Grace à démonter. Tandis qu’elle secouait ses jupes et ramenait des mèches de cheveux dans sa natte malmenée par le vent, il conduisit les chevaux au bord de l’eau afin qu’ils se désaltèrent. La chienne blessée entra dans l’eau en pataugeant et nagea en rond. Sans l’usage de sa patte de devant, elle ne pouvait nager tout droit. Mais cela ne semblait pas l’abattre.
Il revint sur le chemin. Grace s’était installée sur un rocher, les genoux ramenés contre elle, les bras passés autour, le visage offert au soleil. Il ôta sa redingote et l’étendit sur l’herbe, puis il s’y allongea sur le dos, les chevilles croisées, les bras sous la tête, son chapeau lui couvrant le visage. La dernière fois où il avait fait cela, il était encore un jeune garçon.
Galopin arriva, lui renifla le cou et les oreilles, et s’allongea à côté de lui.
— Je serai heureuse que l’été arrive, dit Grace, en soupirant. Mes sœurs et moi avions coutume de nager dans le lac, à Longmeadow. C’était interdit, mais les étés pouvaient être si chauds !
Elle se pencha en avant.
— Nous ôtions nos robes et nagions dans nos camisoles. Ensuite, nous nous allongions dans l’herbe, comme vous, jusqu’à ce qu’elles sèchent. Mais un jour, le garde champêtre est tombé sur nous.
Elle rit et se redressa.
— Il était complètement scandalisé !
Jeffrey s’assit et posa un bras sur un genou.
— Vous causiez donc déjà des remous ?
— Pas intentionnellement. Nous voulions faire ce qui était bien. Seulement, parfois, faire ce qui est bien est très difficile.
Elle lui décocha un clin d’œil.
— Voilà un bel argument pour des fautifs qui chercheraient à se disculper, observa-t-il avec un sourire amusé.
— Ma mère était déterminée à nous tenir occupées afin que nous ne soyons pas tentées par des bêtises. Prudence était particulièrement douée en musique, alors on lui a fait donner des leçons de piano. C’est un plaisir de l’entendre, vraiment. Mercy, la plus jeune a… eh bien… disons une imagination très vive.
Grace leva les yeux au ciel.
— Mais elle est portée sur le macabre. Fantômes, morts-vivants et autres.
— Ah…
— Ma mère lui fait apprendre les beaux-arts, car nous avons découvert qu’elle a un excellent œil. Et puis, bien sûr, il y a Honor. Elle a un an de plus que moi. Maman a décrété que la première de nous à faire son entrée dans le monde devrait produire la plus forte impression, et elle l’a inscrite à l’Ecole de formation à l’étiquette de Mme Abbot. Je ne le dirais jamais à Honor, car elle est affreusement fière de ce qu’elle accomplit, mais je dois reconnaître qu’elle est très bonne dans tout ce qu’elle fait. C’était assez agaçant d’être sa sœur cadette.
— Et vous, quel est votre talent, Grace ?
— Le mien ?
Grace haussa les épaules.
— Je ne sais pas très bien. Je suppose que je suis d’une compagnie assez agréable. J’aime les mathématiques, la géographie et le français, mais n’est-ce pas le cas de tout le monde ? Et j’ai sauvé deux chiens, ajouta-t-elle, en regardant Galopin.
Le petit épagneul agita la queue.
Soudain, elle sauta à bas du rocher. Galopin fut aussitôt sur ses pattes, remuant la queue avec une joyeuse impatience.
— Ma mère voulait que nous soyons de bonnes danseuses, dit-elle, et elle enjamba Jeffrey pour aller au milieu de la berge herbeuse.
Elle saisit ses jupes, s’inclina d’un côté, puis de l’autre.
— Elle disait que les jeunes filles qui dansent bien se marient bien, car les gentlemen n’aiment pas être affublés de mauvaises cavalières.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et tournoya ; Galopin bondit autour d’elle, croyant qu’elle voulait jouer. La chienne infirme resta allongée, la tête entre les pattes, les regardant.
— Je n’ai jamais entendu une chose pareille, dit Jeffrey. Je peux vous assurer que personne ne m’a jamais conseillé de choisir pour épouse une bonne danseuse.
Grace fit une nouvelle courbette.
— Alors que vous a-t-on conseillé, lord Merryton ? D’étudier l’importance de la dot d’une débutante ? D’examiner de près les relations de son père ?
Elle leva les bras et pirouetta.
Jeffrey se redressa sur un coude pour la regarder.
— On a dû le faire, sans doute…
Il se leva, lui prit la main, plaça son autre main dans son dos et commença à exécuter les figures d’une danse campagnarde.
— Eh bien, il se peut que nous nous soyons mariés comme il faut, finalement.
Il sourit.
— J’en doute, dit-il, et elle rit.
— Oh ! Mais vous êtes bon danseur ! s’exclama-t-elle, tandis qu’elle se déplaçait à côté de lui, se haussant sur la pointe des pieds, redescendant, faisant deux pas en arrière, quatre en avant.
— Non. Vous essayez de me flatter.
— Un peu, admit-elle avec un sourire charmeur. Un peu de pratique, et vous serez aussi léger sur vos pieds que lord Grey, qui, je pense, doit se prendre pour un danseur étoile.
Jeffrey se mit à rire à son tour. Il était impossible à croire qu’il soit en train de danser sur la berge d’un lac. Il avait conscience également qu’il n’avait pas tapoté ses doigts une seule fois depuis qu’il avait trouvé Grace au bord du lac. Il se sentait parfaitement à l’aise, l’esprit libéré pour l’instant des images qui le tourmentaient. Lorsqu’il termina leur danse par un baiser, ce fut un baiser plein de douceur. un baiser long et nonchalant, joueur et tendre, comme cet après-midi l’était.
Il détestait devoir aller à Londres.
— J’ai quelque chose à vous dire, déclara-t-il, tandis qu’ils se tenaient debout, enlacés, oscillant selon un rythme qu’ils étaient seuls à entendre. Il y a eu des problèmes avec John, et je dois me rendre à Londres demain.
Le sourire de Grace s’estompa.
— Quels problèmes ? Est-ce qu’il va bien ?
Sa question rappela rudement à Jeffrey qu’elle était venue à lui par erreur. Il ne s’était pas demandé jusqu’à maintenant ce qu’elle éprouvait à l’égard de son frère.
— Il va bien.
— Que s’est-il passé ?
— Rien qui doive vous inquiéter, répondit-il, peut-être un peu plus brusquement qu’il n’en avait l’intention.
Il ne voulait pas qu’elle s’inquiète pour John. D’aucune manière.
— Je vais venir avec vous…
— Non ! Je dois faire vite. J’irai à cheval.
Elle lui serra fortement le bras.
— N’y allez pas, Jeffrey. Pas encore.
Il ignorait ce qu’elle voulait dire par « pas encore », mais il chercha à la rassurer.
— Grace, je reviendrai vite, je vous le promets. Mais une question requiert mon attention immédiate.
Alors qu’elle semblait sur le point de dire quelque chose, Galopin se mit à aboyer et elle se tourna pour voir ce qui l’excitait. Le coupable était un roseau qui bougeait dans la brise de l’après-midi, mais ce qu’elle avait voulu dire fut perdu.
Elle ne revint plus là-dessus de la journée. Ce fut seulement le soir, lorsque Jeffrey fut venu la retrouver, qu’elle lui eut suggéré de l’attacher aux montants du lit et d’agir à sa guise avec elle, qu’elle aborda de nouveau le sujet.
Elle était allongée à présent à plat ventre, les jambes repliées et les chevilles croisées, et jouait avec le col qu’il avait enlevé. Lui était complètement repu, le corps lourd de passion assouvie. Il traça un chemin compliqué de baisers le long de son échine, jusqu’à ses hanches, puis glissa une main entre ses jambes, dans la moiteur qui restait de leur étreinte.
— Etes-vous obligé de partir ?
Elle leva la tête et ferma les yeux, soupirant de plaisir, tandis qu’il coulait ses doigts en elle.
— Il le faut, marmonna-t-il, bien plus intéressé par son corps que par son voyage à Londres.
— Pourquoi ne puis-je pas venir ?
— Je ne resterai pas longtemps. Le temps que vous ayez rassemblé vos affaires, je serai de retour. Pourquoi désirez-vous si fortement faire un si bref voyage ?
Il attendit pour voir si elle prononçait le nom de son frère.
Elle lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
— N’est-ce pas évident ? Mes sœurs me manquent terriblement. Je n’ai pas besoin de grand-chose. Mais j’ai besoin de ma famille.
Le ventre de Jeffrey se serra un peu à la perspective de rencontrer ses sœurs. Il avait trouvé une façon d’être à l’aise avec Grace, mais il s’inquiétait de ce qu’il pourrait ressentir face à sa famille. Quand il écarta ses cheveux de son dos pour lui embrasser la nuque, elle s’esquiva et se redressa. Elle pivota pour s’installer face à lui, à genoux. Ses seins paraissaient lourds et mûrs, et il ne put résister à l’envie d’en saisir un dans sa paume.
— J’ai vraiment besoin de les voir, insista-t-elle. Vous pourriez partir demain, comme prévu. Et je pourrais suivre après-demain, avec la voiture.
— Grace… En voiture, il vous faudra un jour et demi. C’est un long trajet pour une très courte visite.
— Ce sont les personnes les plus importantes de ma vie et j’ai passé des semaines sans elles ! Je ne sortirai pas dans le monde. Je veux juste les voir. Est-ce que ce sera vraiment si difficile ?
— C’est une longue route…
— Je veux dire, est-ce que ce sera difficile pour vous ? demanda-t-elle, en lui touchant la main.
Qu’elle soit parvenue à comprendre sa maladie si rapidement était étonnant. Il regarda sa main, la couvrit de la sienne.
— Oui, répondit-il. Mais je comprends. Vous pouvez venir quelques jours…
Elle poussa un cri ravi et lui jeta les bras autour du cou.
— Juste quelques jours, insista-t-il, en l’attrapant. Je ne peux pas… Il m’est pénible de rester à Londres plus longtemps.
Il ne précisa pas que le chaos de la ville causerait des ravages dans ses habitudes maniaques, alors en y ajoutant les problèmes de John ! Il redoutait à l’avance cette combinaison.
— Oui, oui, juste quelques jours, approuva-t-elle, couvrant son visage de baisers.
Jeffrey la tourna sur le dos. Elle soupira lorsqu’il se pencha sur un sein et le mordit pour jouer. Il sentait ses doigts dans ses cheveux, tortillant une boucle.
— En outre, je vous manquerais bien trop, si vous me laissiez ici, ajouta-t-elle.
Il pressa son sein dans sa main. Ce qui était remarquable, c’était qu’elle lui manquerait bel et bien.
— C’est vrai, dit-il, glissant de nouveau une main entre ses jambes et insinuant ses doigts en elle. Oui, vous me manqueriez.
OceanofPDF.com