Dans le lit du comte

Julia London · Chapitre 9 sur 27

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Dans le lit du comte

Chapitre 8

8

 

 

Jeffrey était empli d’une honte brûlante. Il avait possédé sa femme comme un porc, la recherche de la jouissance prenant chez lui le dessus sur toute pensée rationnelle. Il craignait d’avoir été trop brutal.

Il ferma les yeux et se frappa la jambe de son poing. Mais il ne put bannir les images de Grace, allongée devant lui les paupières closes, tandis que lui échappaient les bruits lascifs et primitifs du plaisir. Il avait encore son odeur dans les narines. C’était un mélange enivrant de parfum et des odeurs musquées d’une femme excitée, et il avait eu le plus grand mal à ne pas libérer sur elle ses désirs les plus bas.

Elle était magnifique, et représentait une tentation infernale pour l’animal qui était en lui. Il allait quitter Blackwood Hall pour la journée, décida-t-il alors. Il allait mettre de la distance entre eux, recouvrer son équilibre. Il allait se rendre à cheval à Ashton Down et, du moins l’espérait-il, chasser les images brûlantes qui peuplaient son cerveau.

Il partit de bonne heure, chevauchant au grand galop. Plus il se dépensait physiquement, mieux il était capable de contenir ses fantasmes. Il poussa son cheval jusqu’à ce qu’il puisse enfin respirer normalement. Jusqu’à épuiser sa honte.

Il entra au trot dans la petite bourgade et s’arrêta aux Trois George, l’auberge d’Ashton Down.

— Milord Merryton ! s’exclama Dawson, l’aubergiste, en le reconnaissant. Vous êtes le bienvenu, sir !

— Merci, répondit Jeffrey. Une bière, je vous prie.

Il alla jusqu’à une table près de la fenêtre et s’assit. Devant lui, sur le mur près de l’entrée, Dawson avait accroché sept assiettes.

Jeffrey tourna sa chaise de façon à ne pas voir ce nombre offensant et regarda par la fenêtre.

— Bonjour, milord, dit une voix de femme.

Il leva les yeux et vit Nell, une servante qui avait plus d’une fois ouvert les jambes pour lui et lui avait permis d’utiliser une cravache sur ses fesses nues.

— J’vous ai pas vu depuis un bout de temps, milord, dit-elle. Vous êtes le bienvenu en haut, comme toujours.

Jeffrey hocha la tête. Elle l’avait toujours fasciné avec ses hanches larges et ses gros seins, mais aujourd’hui, elle ne l’intéressait pas. Son esprit restait focalisé sur une belle jeune femme à la peau pâle et aux yeux qui lui rappelaient l’été finissant.

« Mon nom est Grace. »

C’était quelque chose de singulier, cette difficulté qu’il avait à dire son nom à voix haute, mais ce nom avait tant de poids ! S’il le prononçait, s’il tombait de ses lèvres avec quelque familiarité que ce soit, il craignait d’incorporer Grace à sa dépravation. Son nom serait mêlé à ses pensées débauchées et il n’y aurait alors plus d’espoir pour elle.

Un coup donné à sa table lui fit lever la tête.

— Je pensais que c’était peut-être vous, milord…

Paulson, un hobereau campagnard, se tenait devant lui, son chapeau à la main. Il était vêtu à la mode, de culottes grises et d’une redingote bleue. Il s’inclina avec solennité.

— Il paraît que des félicitations s’imposent…

— Merci, dit Jeffrey, qui désigna la chaise à côté de lui.

Paulson releva sa redingote et s’assit, son chapeau en équilibre sur un genou.

— J’arrive tout juste de Londres, et je n’ai entendu parler de votre mariage qu’hier. Mes meilleurs vœux…

Jeffrey sourit.

— Puis-je demander où est la charmante lady Merryton ? L’avez-vous amenée au village ?

— Non. Elle se repose.

— C’est pas mal de tracas, un mariage, n’est-ce pas ?

Jeffrey ignorait ce que cette remarque était censée signifier, mais il hocha la tête. Il pensait à Grace, maintenant, et essayait, non sans mal, d’écarter les images d’elle baignant les meurtrissures de son corps. Il était sûr qu’il l’avait meurtrie. Le souvenir de la nuit précédente avait enflé en lui, et il était certain, à présent, qu’il avait été bien plus brutal qu’il n’en avait eu l’impression sur le moment. Il l’avait empoignée trop fortement, s’était montré trop brusque, trop lubrique.

— Si je peux me permettre, vous êtes vraiment un homme chanceux, milord, continua Paulson. Les sœurs Cabot sont renommées pour leur joliesse.

Jeffrey ne le savait pas et il regarda son compagnon avec curiosité.

— On dit que les plus jeunes, qui n’ont pas encore fait leur entrée dans le monde, sont encore plus belles que les deux aînées. Dommage que je sois déjà marié !

Il rit poliment, mais le regardait d’un œil acéré.

Jeffrey ne dit rien.

— J’avoue avoir été surpris quand j’ai appris votre mariage, étant donné votre aversion pour le scandale, ajouta Paulson, d’une façon bien trop désinvolte.

Jeffrey savait qu’un jour viendrait où quelqu’un mentionnerait les circonstances de son mariage, mais il n’était pas prêt à l’entendre ce matin-là.

— Il y a eu du grabuge avec la sœur aînée, non ? Cette histoire de jeu d’argent et de déclaration publique que lui a faite Easton dans un tripot…

Jeffrey connaissait de nom George Easton, le fameux bâtard du duc de Gloucester. Mais il ignorait que la sœur de Grace l’avait épousé à la suite d’un scandale. Et voilà que lui-même s’était marié dans des circonstances similaires ! Dieu lui vienne en aide, mais sa vie avait échappé à son contrôle, lui glissant entre les doigts si rapidement, si facilement. Il avait toujours exercé une maîtrise si stricte sur ses actions, sans jamais commettre de faute, et en une soirée il s’était arrangé pour tout perdre ! Affligeant…

Paulson, pensant sans doute que sa mine signifiait qu’il était d’accord avec lui, poursuivit à voix basse, comme s’ils partageaient une confidence :

— Je sais que vous répugnez ne fût-ce qu’à la suggestion d’un esclandre. Mais par chance, je pense que vous êtes assez éloigné de celui-ci.

Jeffrey se contenta de le regarder.

— Bon, eh bien, il faut que nous vous ayons à dîner avec lady Merryton ! déclara son interlocuteur d’un ton jovial, en changeant de sujet. Ma Lucy sera avide de faire sa connaissance.

— Ce sera sûrement réciproque, répondit Jeffrey d’un ton traînant, avant de se lever. En parlant de mon épouse, vous voudrez bien m’excuser, n’est-ce pas, Paulson ? Je dois aller la retrouver.

Il posa quelques pièces sur la table, salua le hobereau et sortit en évitant scrupuleusement de regarder les sept assiettes. Mais cela ne servit à rien : il éprouvait déjà dans sa poitrine l’inconfort du chiffre sept.

Comme il n’avait pas trouvé la consolation espérée à Ashton Down, il longea la rue pour retrouver son cheval. Comme il passait devant la boutique d’une modiste, une paire de gants en chevreau, dans la vitrine, accrocha son regard.

Il s’arrêta et regarda les gants. Ils plairaient sans doute à Grace. Toutes les femmes ne désiraient-elles pas de tels articles de mode ? Il entra, sa tête frôlant la clochette qui tinta.

Une femme sortit de l’arrière-boutique. La mâchoire lui tomba de surprise lorsqu’elle le vit.

— Oh ! Bienvenue, bienvenue, milord !

Il hocha la tête et s’avança dans le magasin, jetant au passage un coup d’œil sur les jolies fanfreluches tout autour de lui.

La modiste plongea dans une révérence, se penchant si bas qu’il eut une bonne vue de ses seins. Son pouls s’emballa et il noua fortement les mains dans son dos.

— Vous avez une paire de gants dans la vitrine, dit-il.

Elle regarda dans cette direction.

— Oui. Faits en Suisse. Ils sont en chevreau. Tout à fait ravissants.

Elle s’empressa d’aller les prendre et revint, les tenant à plat sur ses paumes.

Les doigts parurent courts à Jeffrey.

— Ils iront à une femme adulte ?

La modiste sourit.

— Oui, bien sûr, milord. Quelqu’un aux mains délicates…

Il sortit sa bourse.

— Je vais les prendre.

La femme rayonna, manifestement ravie de le compter comme client, et retourna à son comptoir. Elle se baissa et se releva avec une boîte ordinaire, blanche, qu’elle ouvrit et garnit d’un bout de tissu.

— Puis-je vous offrir autre chose, milord ? demanda-t-elle dans un sourire, enveloppant les gants dans l’étoffe.

Il la regarda, jeta un coup d’œil à ses yeux brillants. C’était une femme correcte, décente, et comme cela lui arrivait souvent avec son esprit dérangé, il l’imagina tombant à genoux et le prenant dans sa bouche. Mais alors l’image changea et ce ne fut pas cette femme qui leva son visage vers lui. C’était son épouse. C’était Grace.

— Milord ?

— Oui, répondit-il, baissant les yeux. Peut-être pouvez-vous m’aider. J’ai besoin d’une femme de chambre. De préférence d’un certain âge.

Il lui tendit les pièces pour les gants.

— Une femme de chambre, répéta-t-elle, en portant ses doigts à son corselet.

Jeffrey pensa alors aux seins de Grace. Ils étaient fermes et doux, le mamelon sombre sur sa peau claire, dur sous sa langue.

— Je pense que je connais quelqu’un qui pourrait correspondre. Julia Barnhill.

Jeffrey leva les yeux vers elle.

— Elle prenait soin du vieux recteur. Mais maintenant qu’il est parti, et que le nouveau recteur est arrivé, elle n’a plus de poste.

— Ou pourrais-je la trouver ?

— Au presbytère, milord.

— Merci.

Jeffrey coiffa son chapeau.

— Faites livrer les gants à M. Cox, à Blackwood Hall, dit-il, et il sortit.

Le trajet était court jusqu’au presbytère. Il franchit le portail et dépassa des poules qui sautillaient vers lui. Un chien aboya dans un coin de la cour, mais Jeffrey ne se soucia pas de le regarder.

Il frappa à la porte, et une femme qui était trop grande pour sa robe lui ouvrit. Le corselet était trop serré et l’ourlet trop court. Ses bottines étaient éculées et ses cheveux tirés en un chignon sévère. Elle avait un nez bulbeux et ses petits yeux étaient trop écartés. Mieux encore, elle avait au moins vingt ans de plus que lui !

Elle ferait très bien l’affaire.

Elle s’essuya les mains à son tablier.

— Monsieur ?

— Merryton, dit-il, en inclinant la tête. Je viens de Blackwood Hall.

Ses petits yeux sombres s’élargirent.

— Oh ! Milord, fit-elle, en plongeant dans une révérence maladroite. Le recteur n’est pas ici, milord. Il est allé donner les derniers sacrements au vieux M. Davidson.

Jeffrey hocha la tête et regarda derrière elle, dans la pièce. Elle était bien rangée.

— Vous vous occupez de la maison ?

— Comment ?

Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

— Oui, milord.

Puis elle le regarda de nouveau, comme si elle s’attendait à une critique.

— Je crois savoir que vous êtes sans situation depuis la mort du précédent recteur, dit-il platement. Et il se trouve que j’ai besoin de quelqu’un pour faire le ménage dans mes pièces privées.

Elle le fixa sans comprendre.

— Je suis très pointilleux dans mes exigences de propreté et d’ordre. Je tiens à ce que mes appartements soient nettoyés chaque jour et que les choses restent à leur place. J’exige le plus de discrétion possible. En êtes-vous capable ?

— Je… Moi ? demanda-t-elle, incrédule.

— Oui, vous. Les gages seront généreux.

Elle le jaugea, ses petits yeux l’étudiant d’un air acéré.

— Si je peux me permettre, pourquoi moi ?

La réponse était si compliquée que Jeffrey ne put trouver un début d’explication. Il se contenta de hausser les épaules.

— Pourquoi pas vous ?

Elle le regarda d’un air soupçonneux.

— Avez-vous dit à combien se montent les gages, milord ?

Jeffrey n’avait pas la moindre idée de la paye d’une servante. C’était Cox qui s’occupait de tout cela, à Blackwood Hall.

— Quinze livres par an en plus de la nourriture et du logement, dit-il au hasard.

Ce devait être une belle somme, car les petits yeux de la femme s’écarquillèrent.

— Quand dois-je me présenter ?

— Dès que vous vous libérerez de vos obligations ici. Merci, miss Barnhill.

Il porta un doigt à son chapeau et sortit de la cour du presbytère, satisfait de pouvoir au moins offrir à son épouse les services de l’ordinaire Hattie. C’était peut-être une maigre consolation pour ce qu’il lui avait fait, mais c’était déjà quelque chose.

Il contrôlait bien mieux ses pensées, lorsqu’il rentra à Blackwood Hall. Il pénétra dans le vestibule et tendit son chapeau à Cox. A cet instant, il entendit des sons en provenance du salon de musique. Ce que l’on jouait au piano n’était pas un morceau plaisant, mais les bribes d’un air, accompagnées de nombreuses fausses notes. Jeffrey regarda son majordome, qui arborait une mine affligée.

— Lady Merryton a exprimé son désir de reprendre le piano, expliqua ce dernier. Elle nous a informés qu’elle n’a pas eu de maître de musique depuis des années.

C’était tout à fait évident. Jeffrey hocha la tête et fila dans ses appartements, mais en traversant le vestibule, il s’arrêta. Les vases en cristal identiques, sur les consoles, garnis habituellement de roses, avaient été remplacés par des arrangements chaotiques de fleurs de serre. Et ces vases n’étaient pas à leur place ! Son pouls se mit à battre la chamade. Il lança à Cox un regard interrogateur.

— Lady Merryton a fait les bouquets aujourd’hui, milord, dit celui-ci d’un air d’excuse.

Jeffrey se mordit la langue. Il continua son chemin et monta l’escalier au pas de course, vingt-quatre marches en tout, ravalant son malaise.

Mais il eut beau faire, il ne cessa de penser à la tempête qui semblait couver dans son foyer.

Son inconfort était si grand qu’il descendit dîner de bonne heure, afin de pouvoir s’assurer par lui-même que rien de déplaisant n’était arrivé dans le vestibule. C’était absurde ! Il était ridicule de croire que d’une manière ou d’une autre ces maudites fleurs avaient pu causer des dommages, mais la peur qu’il en soit autrement l’obsédait.

Il trouva les bouquets tels qu’ils étaient lorsqu’il était rentré. Mais rien d’autre n’allait de travers.

Il attendit alors son épouse dans la salle à manger. Elle arriva bientôt, vêtue d’une robe argentée, les cheveux ramenés en un chignon sur la nuque. Elle fut visiblement surprise de le trouver là ; il le vit dans son regard. Elle s’arrêta sur le seuil et fit la révérence.

— Madame, dit-il.

— Mmm, fit-elle, et elle entra, regardant Cox.

Le majordome se tenait prêt avec son verre de vin, qu’il lui présenta sur un plateau d’argent.

— Merci.

Elle lui sourit.

Jeffrey sentit ce sourire le traverser en frétillant comme un joli petit poisson rouge.

Il attendit qu’ils soient assis pour le repas avant d’entamer la conversation.

— Comment avez-vous trouvé votre journée, lady Merryton ?

Elle leva les yeux, surprise.

— Ennuyeuse.

— J’ai remarqué que vous avez arrangé les fleurs dans le vestibule.

— Oui, dit-elle, en l’observant avec attention. La serre en regorge. J’ai pensé qu’un arrangement différent pourrait être agréable.

Différent… Non. Chaotique. Impulsif, dérangeant, déplacé. Il prit une bouchée de poisson.

— Je préfère les roses.

Il ne doutait pas qu’elle réagirait, et lorsqu’il leva les yeux, il vit son regard posé sur lui.

— Moi, je préfère la variété, dit-elle.

Le pauvre agneau qu’elle était ignorait avec quelle rapidité il serait vaincu ! L’ordre était l’air qu’il respirait.

— A propos, j’ai réfléchi à votre requête concernant Hattie. Elle commencera comme votre femme de chambre demain.

Soudain, tout parut changer dans la pièce. Grace étouffa une exclamation et sourit avec un tel ravissement que Jeffrey sentit la chaleur de son bonheur passer sur lui.

— Je peux avoir Hattie ?

Il hocha la tête.

— Oh merci !

Elle laissa fuser un rire léger et s’adossa à sa chaise, souriant comme si elle venait de gagner un prix.

Le regard de Jeffrey parcourut son corps pulpeux.

— Une autre question a été portée à ma connaissance, dit-il.

— Ma musique, n’est-ce pas ? Il est tout à fait évident qu’elle met Cox mal à l’aise et, oui, j’admets que je manque de pratique. Mais j’ai confiance, je retrouverai mes compétences.

— Je pense que le personnel nourrit fortement cet espoir. Mais je me référais à votre sœur aînée.

Cette remarque retint toute l’attention de Grace.

— Honor ? Pourquoi ? Quelque chose est-il arrivé ?

— Je crois savoir qu’elle a épousé George Easton…

Il la vit déglutir. Elle croisa les mains sur ses genoux comme une écolière réprimandée. C’était donc vrai, pensa-t-il.

— Je n’ai pas été informé du scandale, dit-il.

— Non, j’imagine que non.

Il s’adossa à sa chaise.

— Madame, je serai parfaitement clair. Je ne tolérerai pas qu’un scandale d’aucune sorte ternisse le nom de cette famille. Ce qui est arrivé entre nous est suffisamment fâcheux, n’est-ce pas ? Je vous prie de me dire maintenant s’il y a d’autres squelettes dans votre placard, car je ne pense pas que vous apprécierez les conséquences, si j’apprends ultérieurement que c’est le cas.

Grace regarda son assiette.

— Mon père a passé une bonne partie de sa vie à faire de notre nom un synonyme de respect et de décence, reprit-il, se faisant l’effet d’admonester, une fois encore, son frère John.

Combien de fois avait-il dit cela ?

— C’est mon devoir en tant que son fils et comte actuel d’assurer que ce nom reste à l’abri de scandales et de vilaines rumeurs. Comprenez-vous ?

Elle leva les yeux et les plongea dans les siens.

— Oui, je comprends. Ma famille a une excellente réputation aussi, milord. Vous n’avez pas besoin de vous inquiéter.

Il ne pouvait imaginer comment la réputation de sa famille pouvait être bonne avec deux filles mariées dans des circonstances scandaleuses.

— Pour votre bien, j’espère que vous dites vrai.

— Je pense que vous voulez dire pour le vôtre, répliqua-t-elle. Et si vous causez vous-même d’autres scandales pour nos familles, je ne vous en blâmerai pas.

Il se figea. C’était une chose si bizarre à dire, de sa part, et le sentiment que cela impliquait — de la tolérance, de l’indulgence ? — lui était si étranger qu’il en fut mal à l’aise. Il avait été jugé sur ses actions toute sa vie. Tout ce qu’il faisait était passé au crible, d’abord par son père, maintenant par lui-même et, il le supposait, par la société. Il regarda de nouveau Grace, mais malgré lui son regard tomba sur son décolleté.

Il baissa les yeux et mangea.

C’était ainsi que tout avait commencé. La pression de devoir toujours être un bon garçon, de devoir être parfait même quand il était jeune homme l’avait fait aspirer avec ardeur à ce qui n’était ni bon ni parfait. Il y aspirait encore maintenant. La simple mention d’un scandale et il pensait à la peau parfumée de sa femme, à ses doigts dans la chair humide de son sexe. Une image après l’autre emplissait son esprit, et avec elles, une peur croissante de lui faire du mal. Il avait envie d’envoyer son poing dans un mur, de casser une vitre.

Mais il ne le fit pas. Il releva les yeux vers Grace et demanda :

— Nous retirons-nous ?

Elle parut surprise par sa suggestion.

— Maintenant ?

— Il est tard.

Il se leva, lui offrit sa main.

Elle la regarda, puis appuya les deux siennes sur le bord de la table et se mit lentement debout. Elle semblait éprouver de la répulsion. Du dégoût. Il ne pouvait l’en blâmer. Il était un homme répugnant, nul ne le savait mieux que lui, cependant il ne pouvait rien y faire.

Tandis qu’il la guidait hors de la salle à manger et qu’ils parcouraient le long chemin pour monter à l’étage, la main de Grace sur son bras, sa tête baissée, il se mit à compter pour lui-même. Elle devait suspecter maintenant qu’il était dépravé. Elle comprenait sûrement qu’il n’avait d’autre choix que de la soumettre à sa dépravation, puisqu’ils étaient liés par le besoin d’engendrer un héritier. Que c’était un mal nécessaire…

Lorsqu’ils furent dans la chambre de Grace, il referma la porte derrière eux, puis il dégrafa son collier et le mit de côté. Il défit ensuite agilement les boutons de sa robe. Il nota qu’elle tremblait lorsqu’il fit glisser le vêtement de ses épaules et sur ses bras. Elle avait peur de lui. Que pouvait signifier d’autre ce tremblement ?

Il souhaita alors de toutes ses forces pouvoir être un homme normal, avec des appétits normaux. Il souhaita pouvoir lui expliquer que, dans son esprit, il était raisonnable de l’imaginer se donnant du plaisir, ou les mains liées et désirant qu’il agisse à sa guise avec elle.

La robe tomba à ses pieds et elle l’enjamba. Jeffrey traça du bout des doigts une ligne de son cou jusqu’à sa hanche, suivant son échine. Il tira sur les lacets de son corset et commença à les défaire, un œillet à la fois, le laissant choir par terre quand il l’eut dégrafé.

Elle essaya de se tourner face à lui, mais il l’obligea à rester de dos. Il inspira pour se calmer et écarta la camisole de ses épaules, regardant la soie descendre le long de son corps, glisser sur ses hanches et atterrir à ses pieds, sur ses autres vêtements.

Elle tourna légèrement la tête et le regarda du coin de l’œil.

Il retira les épingles de ses cheveux et laissa les mèches blondes tomber sur son bras puis dans le dos de Grace. Il prit une boucle épaisse et la porta à son visage et la passa sur ses lèvres. Puis il la repoussa sur l’épaule de Grace, embrassa sa nuque, sema une traînée de baisers le long de son dos, caressant sa peau de ses mains, jusqu’à ses hanches.

Sous sa caresse, Grace frissonnait. Elle saisit le montant du lit pour se stabiliser. A cette vision, Jeffrey sentit son sexe pulser. Il s’imagina accroupit devant Grace, par terre près de la cheminée, dévorant sa féminité. Il crispa les paupières pour chasser ces images, incapable de supporter le désir qui inondait ses veines, luttant pour s’empêcher de l’allonger là. Il se releva, sa main remontant jusqu’à son cou, puis lentement mais fermement, il la courba au-dessus du lit.

— Attendez…, murmura-t-elle.

Il s’immisça pourtant entre ses jambes et prit son sexe dans sa paume. Elle réprima une exclamation quand son doigt s’insinua en elle, et frémit tout contre lui.

— Maintenant, dit-il d’une voix rauque.

Il entra alors en elle, doucement au début, serrant les mâchoires. Il mourait d’envie de la prendre d’assaut, de sentir son corps se resserrer autour du sien et provoquer sa jouissance, mais préféra bouger avec précaution, une main sur sa hanche pour la tenir penchée. Son esprit commença cependant à s’emplir d’images de ce qu’il aimerait lui faire, et il sentit qu’il perdait contrôle. Il ferma les yeux, mais son besoin était trop puissant — un déluge de désir. Il alla plus vite, plus fort, cherchant désespérément la jouissance.

Elle fut explosive. Il attrapa le montant du lit, le serrant fortement tandis qu’il essayait de reprendre son souffle. Lorsqu’il se fut ressaisi, il se rendit compte que Grace était toujours courbée sur le lit. Il se retira rapidement, ramassa sa camisole et la pressa contre elle.

Elle la prit sans un mot et l’enfila, puis libéra ses cheveux du vêtement. Avait-il été trop rude, trop bestial ?

Il comprit que oui quand elle se tourna. Ses yeux étincelaient de fureur. Cela le surprit ; il ne savait que dire, comment lui demander pardon.

— Vous ai-je blessée ? se força-t-il à demander.

— Blessée ? répéta-t-elle, comme si ce n’était que trop évident. Pas comme vous l’entendez. Je vous demande de partir, maintenant. S’il vous plaît.

— Grace…

— Voulez-vous me laisser ? demanda-t-elle d’une voix froide.

Il hésita avant d’aller jusqu’à la porte, où il s’arrêta et regarda en arrière.

— Bonne nuit, Grace.

Elle ne répondit pas. Il sortit de la chambre. Il y avait trente-deux pas jusqu’à ses appartements. Il avait tort, complètement tort. Huit pas jusqu’à un buffet. Il était dément. Quatre doigts de whisky. Il les but d’un trait et ferma les yeux pour se défendre d’une myriade d’images immorales. Encore quatre doigts de whisky, avalés comme si c’était de l’eau, jusqu’à ce que l’alcool commence à noyer l’acide dans son ventre et qu’il puisse de nouveau respirer.

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