Dans le lit du comte
Chapitre 20
20
— Pourquoi as-tu enlevé tous les tableaux des murs ? demanda John, quand Jeffrey entra. Encore une de tes singularités ?
Comme Jeffrey détestait ce mot ! Son père l’employait quand il se référait à lui : « mon fils singulier ». Ce souvenir le rattrapa durement ; il tapa du poing contre sa jambe, s’efforçant de le chasser.
— J’aurais pensé que tu te soucierais plus de ta dette envers sir Edmund que du décor de ce cabinet de travail, dit-il sèchement.
John parut très surpris de sa remarque.
— Que sais-tu à ce sujet ?
— Seulement qu’il m’a envoyé un avoué pour recouvrer ta dette. Une fois de plus, on compte sur la famille Donovan pour payer tes dettes de jeu.
— Il y a suffisamment d’argent, dit John avec indifférence.
— Et tu crois sans doute aussi qu’il y a assez d’argent pour entretenir le bâtard que tu as engendré ?
John eut l’air penaud.
— Je ne…
— Ne le nie pas !
John se redressa.
— Je ne le nierai pas, Jeffrey. Pourquoi le ferais-je ? C’est la conséquence inattendue mais naturelle de prendre une femme dans son lit.
— La fille d’un tailleur ?
Jeffrey imaginait sans mal la pauvre fille, charmée par un beau vicomte, et maintenant définitivement perdue.
— Une femme est une femme, commenta son frère en riant.
— Pas pour toi, John.
Jeffrey serra les poings pour lutter contre la marée montante de ses pensées, autour de cette innocente jeune femme.
— Tu es vicomte. Ton nom est prestigieux. Même en passant sur le fait que, par tes actions, tu retires de l’argent aux enfants légitimes de cette famille, il n’en reste pas moins que tu as le devoir de mener une vie exemplaire. C’est le prix des privilèges dont tu as profité toute ta vie.
— Quelle hypocrisie ! Tu vas me sermonner pour ma conduite, quand je sais très bien ce que tu fais probablement subir à ta malheureuse épouse ! Ce que tu as fait subir à d’autres.
— Quoi ? fit Jeffrey, ne comprenant pas. Je n’ai pas la moindre idée de ce que tu veux dire.
— Du diable si tu ne le sais pas ! s’écria John, rougissant de colère. Personne, à Ashton Down, n’ignore le genre de choses que tu recherches chez une compagne de lit, Jeffrey. Tu l’avilis par ta lascivité, mais apparemment cela ne t’empêche pas de me juger !
La vérité de cette accusation piqua Jeffrey au vif. Il était conscient de sa propre hypocrisie, mais elle ne l’absolvait pas de sa responsabilité de diriger cette famille. Il se tourna vers son bureau et abattit le poing dessus huit fois, coup sur coup.
— Tu ne détourneras pas cette conversation de ta conduite répréhensible, John ! Dis ce que tu veux de moi, mais reconnais au moins que j’honore ma parole ! Quelle sorte d’homme es-tu pour ne pas honorer la tienne ?
— Un mauvais garçon, admit John, sans en paraître affecté. Une piètre image d’un Donovan, je te l’accorde ! Mais moi, je n’ai pas besoin de regarder deux femmes se donner du plaisir en tenant mon sexe à la main ! Moi, je ne me suis pas marié à la suite d’ébats répréhensibles dans un salon de thé avec une femme dont la mère est folle.
— Folle ? Que vas-tu inventer là ?
Le visage renfrogné de John s’éclaira soudain.
— Tu ne le sais pas ? Oh ! ça, c’est vraiment superbe ! ricana-t-il. Tu te crois plus haut que moi, et c’est toi qui as introduit la folie dans cette famille. J’ai peut-être engendré un enfant illégitime, mais je n’ai pas apporté le sang d’aliénés dans notre lignée !
Le pouls de Jeffrey s’était mis à tambouriner.
— Tu mens…
— Ah oui ? Eh bien, demande à ta charmante épouse, mon frère.
Jeffrey essayait désespérément de trouver un sens aux accusations de John.
— Assez, dit-il d’une voix sourde.
Il se frotta le front de ses doigts. Il avait l’impression que sa tête explosait de douleur et il avait besoin de faire les cent pas, de réfléchir. De compter.
— J’ai négocié une commission pour toi dans la marine royale et nous avons rendez-vous avec l’amiral Hale vendredi à 2 heures.
Il regarda John dans les yeux.
— Tu vas l’accepter. Nous donnerons suffisamment d’argent à cette femme pour qu’elle parte élever son enfant à la campagne, à la condition qu’elle ne fasse plus valoir de prétentions sur toi. Tu feras en sorte d’apurer ta dette vis-à-vis de sir Edmund. Il n’y a pas à discuter. Si tu ne fais pas ce que je demande, je te déshériterai. Je ne te laisserai pas flétrir notre nom de famille ni vider nos coffres et compromettre l’avenir de tous nos enfants pour ton seul amusement.
— Tu es un monstre sans cœur, dit John, la voix tremblant de rage. Tu ne m’as jamais dit un mot aimable, le sais-tu ? Je pensais que la mort de père te changerait, mais tu lui ressembles de plus en plus chaque jour.
Ces insultes étaient pénibles à entendre, mais ce n’était pas la première fois que John les lui lançait, loin de là. Chaque fois qu’ils avaient l’une de ces conversations, elle se terminait ainsi. Il exigeait de savoir comment John pouvait se permettre de perdre des sommes importantes prises sur la fortune familiale, et celui-ci excusait sa conduite en arguant qu’il était blessé par la façon dont Jeffrey le traitait.
Mais ce jour-là, ses paroles plongèrent Jeffrey dans un mélange toxique de mépris coléreux pour lui-même et de doutes à propos de Grace.
— Notre rendez-vous est demain à 2 heures, lui rappela-t-il sèchement.
Il nota l’adresse et la lui tendit.
— Tu y seras.
— Bien sûr ! répondit John, en lui arrachant le papier des mains. C’est une idée splendide ! Etre aussi loin que possible de toi et de Blackwood Hall me conviendra tout à fait.
Il passa devant lui, le heurtant de l’épaule, tandis qu’il traversait à grands pas le cabinet de travail.
— Tu resteras pour le dîner, ajouta Jeffrey.
John s’arrêta à la porte. Jeffrey put voir ses épaules se raidir. Il lui jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule et sourit étrangement.
— Je ne manquerais certainement pas l’occasion de dîner avec toi et ta charmante épouse.
Puis il sortit en faisant claquer la porte derrière lui.
— Quatre saisons, marmonna Jeffrey. Quatre fenêtres, seize pas à travers la pièce…
Compter ne le calma pas. Rien n’y parviendrait. Il se sentait ravagé. Sa peur de ce que l’on disait de lui à Ashton Down était un tourment suffisant — un homme ne pouvait pas rechercher le genre de diversions qu’il avait recherchées sans s’attendre à ce que l’on jase —, mais ajouter à cela l’idée que la mère de Grace était folle était plus qu’il ne pouvait supporter. Il ne comprenait pas pourquoi elle ne le lui avait pas dit. Quel espoir pourrait-il y avoir pour leurs enfants dotés d’une telle ascendance, sa propre folie et celle de leur grand-mère ? Mais plus encore, le poids du secret de Grace l’oppressait au point qu’il avait du mal à respirer.
Il ouvrit le tiroir du bas de son bureau et en sortit une feuille de vélin. Il prit une plume, la trempa huit fois dans l’encrier et se mit à écrire des nombres, en rangées et colonnes de huit. Des sommes. Toutes divisées ou multipliées par huit. C’était une tâche ennuyeuse et pénible qui lui prenait parfois plus d’une heure. Mais c’était justement ce caractère ennuyeux et cette répétition abrutissante qui le calmaient et lui permettaient de réfléchir.
Il ne s’était pas senti aussi anxieux depuis des jours, sinon des semaines, constata-t-il. Il s’était habitué à la présence d’une femme dans sa maison, et les obsessions, les compulsions qu’il avait éprouvées au début vis-à-vis de cette femme avaient diminué. Il était encore hanté par des images lubriques — même si ces images ne concernaient que Grace. Seulement elle. Sa crainte anormale de lui faire du mal s’était estompée. Il y avait toujours ce moment d’incertitude quand il était avec elle, mais son esprit torturé pouvait tenir le raisonnement qu’il ne l’avait encore jamais blessée, et que sa peur de le faire n’avait pas de sens.
Etrange comme tout cela lui revenait en grondant à cause d’un commentaire courroucé de John ! La triste vérité de sa dépravation, c’était que même lorsqu’il se sentait normal, elle était tapie juste sous la surface, toujours présente en lui. Toutefois, même lorsqu’elle se faisait sentir comme en ce moment, il sentait qu’il allait mieux.
Mais voilà qu’il se mettait à imaginer le nombre de secrets que Grace avait pour lui. Trop nombreux, et tous vils. Faire ces opérations l’aida quelque peu à se soulager, et il fut finalement capable de quitter son cabinet de travail et de se rendre dans sa suite afin de se préparer pour ce qui serait, supposait-il, un dîner épouvantable. Le whisky qu’il but ne fit que lui tordre le ventre. Une véritable charge le traversait, ses pensées alternant entre des images lubriques de son frère avec sa femme et la nécessité sans fin de compter. « Ressaisis-toi ! » intima-t-il à son reflet. Quelle sorte d’homme était-il, qui ne pouvait se contrôler ?
Un homme singulier. Il se frappa la jambe de son poing et se força à descendre dîner.
Grace et John étaient déjà dans le salon. John paraissait détendu, comme s’il était parvenu d’une manière ou d’une autre à réprimer sa rage contre lui. Jeffrey souhaita pouvoir en faire autant.
Grace était charmante dans une robe grise ornée de perles.
— Bonsoir, dit-elle, en tendant la main vers lui. Je disais juste à John comme je suis contente qu’il soit resté pour dîner. Je sais qu’il vous manque.
Jeffrey se pencha et l’embrassa sur la joue.
— Bien sûr qu’il me manque, dit-il.
C’était vrai. Malgré leur relation conflictuelle, Jeffrey avait la nostalgie du jeune garçon qui autrefois le suivait partout, bavardant sans cesse, parlant d’épées, de chevaliers et de batailles sur des remparts de châteaux. Il y avait eu une période dans sa vie où John avait été le seul point brillant de son existence.
Le sourire reconnaissant de Grace était éclatant, et Jeffrey le sentit s’insinuer en lui comme un frôlement de soie. Elle était très belle, belle au point d’occuper les pensées de tout homme en bonne santé. Il ne pouvait pas être seul à la désirer… Il jeta un coup d’œil à son frère. John était au buffet et se servait un verre de whisky.
Cox apparut, portant des flûtes de champagne. Grace en prit une. Jeffrey refusa. Elle lui souriait et regardait Amherst, mais semblait nerveuse.
— Votre frère est incorrigible, dit-elle.
— Pardon ?
Elle adressa un sourire étincelant à John.
— Il fait une splendide imitation d’une connaissance commune, lord Grimbley. Voyez-vous qui c’est ?
Jeffrey fit signe que non.
— Je suis surpris que vous vous en souveniez, Grace, dit John, cela remonte à si longtemps ! Laissez-moi réfléchir… C’est un personnage assez corpulent qui a tendance à osciller d’un côté à l’autre lorsqu’il parle à des dames.
Imitant ce balancement, il prit un air pincé, rejeta la tête en arrière et la regarda en louchant.
— Vous avez vingt mille livres par an, miss Cabot ? Eh bien, vous seriez le parfait parti pour moi, dit-il d’une voix râpeuse, ses hanches allant d’un côté à l’autre.
— C’est impressionnant ! déclara Grace, ravie. Vous lui ressemblez même un peu. Je pense que Grimbley aussi serait amusé par votre imitation.
— Je ne le parierais pas, répondit John, en riant.
— Il est de tous les événements élégants, ajouta Grace. Vous devez lui faire cette démonstration la prochaine fois que vous le verrez.
— Je ne pense pas que je serai du moindre événement élégant avant longtemps, déclara-t-il d’un ton cordial.
Mais Jeffrey entendit la trace d’amertume dans sa voix.
— Mon frère ne l’a peut-être pas mentionné, mais il a eu l’amabilité de me chercher une occupation.
Il leva son verre de whisky.
— A Merryton, un homme qui cherche égoïstement des occupations aux membres de sa famille, de crainte qu’ils ne se vautrent dans l’oisiveté.
Sans attendre de réponse, il vida son verre.
Grace sourit d’un air hésitant, comme si elle pensait qu’il la taquinait.
— Et quelle sera votre occupation ?
— Je vais être officier dans la marine royale, répondit John avec superbe. On doit payer ses dettes, vous savez. Hélas, je n’ai jamais beaucoup aimé la mer. J’espérais plutôt le clergé.
Jeffrey ne put retenir le petit rire de surprise qui lui échappa. Il fut seul à rire, cependant ; Grace regardait John avec curiosité. Peut-être essayait-elle de l’imaginer en soutane.
A cet instant, Cox vint annoncer que le dîner était servi. Ils se rendirent à la salle à manger et John se glissa dans un rôle que Jeffrey lui avait souvent vu endosser, celui d’amuseur. Il se lança dans une histoire amusante à propos d’une course qu’il avait vue dans Hyde Park. Jeffrey l’avait déjà entendue ; John la racontait toujours d’un air affable, de cette façon bien rodée dont on raconte en général les histoires souvent relatées, la mimant presque pour eux. Jeffrey ne put s’empêcher de remarquer que Grace était perchée au bord de sa chaise, suspendue à chaque mot.
Il souhaita alors avoir lui aussi la capacité de raconter une histoire distrayante, afin que Grace le regarde comme elle regardait son frère. Elle rayonnait positivement de plaisir. Elle lui jetait de temps en temps un coup d’œil, cherchant un signe qu’il appréciait l’histoire, et satisfaite de voir qu’il écoutait, au moins, elle tournait de nouveau son sourire éclatant vers son frère.
Jeffrey ne put s’empêcher non plus de l’observer et de sentir d’une façon nouvelle le poids de sa dépravation. Grace ne lui avait jamais souri de cette manière. Et pourquoi l’aurait-elle fait ? Il n’avait pas le pouvoir d’attraction de son cadet. Lorsqu’il assistait à des soirées comme celle-là, il restait silencieux, de peur que l’une de ses pensées « singulières » ne lui échappe. Il commença alors à se demander si ce dîner ne recouvrait pas plus que ce qu’il savait. Ses pensées le tourmentaient tellement qu’il attendait impatiemment que ce repas interminable prenne fin, afin de retourner dans sa suite, à ses rituels, mais le plat principal n’avait pas encore été servi.
John était intarissable, ce qui ravissait manifestement Grace. Le temps qu’ils achèvent le dernier plat, son frère avait relaté un si grand nombre d’histoires que Jeffrey ne suivait plus.
A la fin du repas, alors qu’ils prenaient tous deux un porto, John se mit à se vanter de ses prouesses aux cartes. Jeffrey eut le plus grand mal à ne pas se répandre en remarques acerbes, vu la situation intenable dans laquelle John l’avait mis avec ses dernières dettes.
Soudain, il se leva.
— Je vous demande pardon, mais j’ai la migraine. Je vais me retirer. Grace, venez-vous ?
Elle jeta un coup d’œil à John en quittant sa chaise.
— Enchantée que vous ayez pu venir, milord, dit-elle.
— Quoi, la soirée se termine si tôt ? s’écria ce dernier. Allons, lady Merryton, n’allez-vous pas me distraire de votre jolie voix de chanteuse ?
Elle rit.
— Je n’ai pas une jolie voix de chanteuse.
— Alors, voulez-vous jouer du piano pour moi ? Il est encore tôt et, comme j’ai été banni des tripots, j’ai désespérément besoin d’une distraction.
— Il est tard, le contredit Jeffrey.
— Juste un morceau, insista John avec un sourire parfaitement détendu.
— Juste un, peut-être ? suggéra Grace à Jeffrey.
— Parfait ! déclara John, qui se leva, son porto à la main.
Sans un mot, Jeffrey offrit son bras à Grace. Il ne put s’empêcher de tapoter sa jambe tandis qu’il la conduisait dans le salon de musique. Son inconfort grandissait, envahissant ses membres et sa poitrine. Mais il n’aurait su dire d’où ce malaise venait. Pas simplement de ses pensées obsessionnelles, ni du besoin de compter.
Non, s’aperçut-il, en regardant Grace s’installer au piano, ce qui l’agitait était un sentiment si vif, si peu naturel chez lui, qu’il ne savait comment le terrasser, le mettre hors de vue ou l’enterrer. Il ne pouvait pas s’en sortir en comptant, cette fois.
Ce qui l’agitait, ce qui le retournait complètement, c’était qu’il tenait à quelqu’un.
A Grace. Contre toute prévision, il éprouvait pour elle un fort attachement, et cela le faisait se sentir plus incertain qu’il ne l’avait jamais été de sa vie.
OceanofPDF.com