Dans le lit du comte

Julia London · Chapitre 2 sur 27

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Dans le lit du comte

Chapitre 1

1

 

 

Printemps 1812

Les sœurs Franklin de Bath — l’une veuve, l’autre vieille fille — tenaient un petit salon de thé sur la place, près des thermes et de l’abbaye. Elles prenaient plaisir à servir le thé et des pâtisseries toutes fraîches aux habitants et visiteurs de leur jolie ville et connaissaient presque tous leurs clients par leur nom. Elles vivaient au-dessus de leur magasin et ouvraient chaque jour, sans faute.

Chaque soir à 6 heures pile, elles fermaient leur salon pour aller faire leurs prières à l’abbaye. Les gens du quartier les savaient si ponctuelles que le sacristain avait réglé l’horloge de l’abbaye sur elles.

Une fois qu’elles avaient dit leurs prières, elles rentraient dans le salon de thé, allumaient deux bougies, prenaient le thé ou un potage et causaient de leur journée. Lors de certaines occasions spéciales, comme les soirs où une chorale chantait, le révérend Cumberhill les raccompagnait chez elles et l’on ajoutait un peu de cognac au thé.

Grace comptait sur cette routine des sœurs Franklin pour arriver à ses fins. Une routine qui passait inaperçue de la plupart des personnes élégantes de Bath, elle en était certaine, ces personnes-là n’ayant pas l’habitude d’assister à la prière du soir. Elle le savait parce qu’elle faisait partie de leur monde, ce printemps-là, et qu’elle avait coutume de les retrouver, une soirée après l’autre.

C’était sa vieille amie Diana Mortimer, qui habitait près de l’abbaye, qui l’avait mise au courant de la routine des deux sœurs.

Ce fut également Diana qui lui parla du récital de la fameuse soprano russe, récital qui devait avoir lieu à l’abbaye.

— Le prince de Galles l’a honorée de ses faveurs, ma chère. Et vous savez que si le prince l’a honorée de ses faveurs, il n’y aura pas un siège vide !

Ce fut à ce moment-là que Grace eut l’idée du plan parfait pour attirer lord Amherst dans un piège. Plan qui reposait sur le retour des sœurs Franklin dans leur salon de thé à un moment précis — le moment le plus… inopportun.

Grace était arrivée à Bath un mois plus tôt, après avoir appris qu’Amherst allait y prendre les eaux, dans le seul but de le convaincre que l’estime qu’elle lui portait était sincère, sans pour autant paraître trop délurée. Elle avait fait ses débuts dans le monde à l’âge de dix-huit ans et, au cours des trois ans qui avaient suivi, elle avait affiné son éducation dans les meilleurs salons de Londres. Elle connaissait une chose ou deux sur la façon de séduire un gentleman, en particulier un gentleman comme Amherst.

Et pourtant, ce dernier l’avait surprise. Malgré sa réputation de libertin et de débauché, et bien qu’il lui ait déclaré son estime plus d’une fois, il ne s’était pas laissé persuader qu’une rencontre en privé avec elle était souhaitable. Une réticence à laquelle elle ne s’était pas attendue !

Chaque fois qu’ils s’étaient vus à Londres, il s’était montré attentif — ardent même — à lui plaire et à la charmer, et direct à propos de son attirance pour elle. Certaine de son affection, elle ne doutait pas qu’il accepterait un rendez-vous clandestin. Elle en voulait pour preuve le fait qu’il n’avait pas été réticent du tout à lui chuchoter des amabilités à l’oreille durant la soirée des Wickers. Il n’avait pas rechigné non plus à se promener avec elle dans le parc, près du Royal Crescent, ni à poser les mains sur elle, tandis qu’ils marchaient.

Mais il avait absolument refusé de la rencontrer en tête à tête, lorsqu’elle le lui avait suggéré.

Elle s’était demandé s’il avait suspecté ses mobiles, mais elle avait vite écarté cette idée — elle s’était montrée trop fine dans son manège pour cela ! Avoir trois sœurs et un beau-frère lui avait appris à louvoyer. Mais peut-être n’avait-elle pas suffisamment louvoyé, cette fois, et dans l’intimité de la chambre qu’elle occupait chez une bonne amie de sa mère qu’elles surnommaient toutes « cousine Beatrice », elle avait mûrement réfléchi à ce qu’elle devait faire.

Un soir, elle avait trouvé : personne ne pouvait résister à l’attrait d’un secret. Pas même Amherst. Elle lui avait alors annoncé qu’elle avait quelque chose de très important à lui révéler, quelque chose que personne d’autre ne devait entendre. Amherst n’avait en effet pu résister et avait accepté son rendez-vous.

L’entreprise de séduction dans laquelle elle s’était lancée était rendue nécessaire par la mort récente de son beau-père, le comte de Beckington, duquel sa mère, ses sœurs et elle dépendaient complètement. Lady Beckington sombrait peu à peu dans la folie et, sans la protection de son époux, son terrible secret risquait d’être découvert et d’être fatal à ses quatre filles.

Si l’on apprenait en effet dans la haute société que leur mère perdait la tête et qu’elles-mêmes se retrouvaient, à présent qu’elles dépendaient d’Augustin, le nouveau comte de Beckington, avec des dots modestes au lieu des dots généreuses promises par leur beau-père, plus personne ne voudrait d’elles. Personne. Sans compter qu’aucun gentleman, à Londres, ne prendrait le risque d’introduire la folie dans son lignage, en particulier sans l’attrait d’une grande fortune. Et surtout, Grace songeait à Prudence et Merry, qui n’avaient pas encore fait leur entrée dans le monde. Si la haute société les rejetait, elles n’auraient aucune chance de conclure un bon mariage.

Honor et elle s’inquiétaient à ce sujet depuis des semaines, et si Grace n’appréciait pas d’en arriver à de telles extrémités, elle ne voyait cependant pas d’autre solution. Elle devait épouser Amherst avant que leurs petits secrets de famille ne soient découverts.

* * *

Le jour dit, le petit salon de thé ferma à 6 heures, comme prévu. Grace savait que les sœurs Franklin reviendraient avec le révérend Cumberhill après le récital de la soprano russe. Elle s’était même tenue un moment en face de la boutique, pour s’assurer que les deux sœurs partaient bien à l’heure, puis s’était approchée pour vérifier que la porte n’était pas fermée à clé. Précaution inutile de la part des sœurs Franklin : l’abbaye n’était qu’à quelques pas.

Ce soir-là, sa vie changerait pour toujours. Elle ferait l’objet d’un grand scandale, et serait sans doute bannie de la bonne société — elle s’y était préparée —, mais au moins ses jeunes sœurs auraient leur chance.

Pendant le récital, elle croisa le regard pétillant d’Amherst. Ainsi qu’ils l’avaient décidé, elle se leva et sortit d’un pas vif avant la fin du concert. Elle savait qu’il la suivrait de près, sans se douter que les sœurs Franklin et le révérend seraient sur ses talons.

Une pluie fine s’était mise à tomber, et cela inquiéta Grace. Quelques instants trop tôt, quelques instants trop tard, et tout serait gâché. Elle remonta sa capuche sur sa tête et se hâta de traverser le parvis de l’abbaye pour entrer dans le salon de thé. Elle eut un moment le souffle coupé en mesurant les manipulations sordides auxquelles elle était obligée de se livrer — jusque-là, ce n’avait été qu’un plan abstrait dans son esprit —, et cette prise de conscience fut suivie d’un soupir de désespoir. Jamais, de sa vie, elle n’avait été à ce point réduite à des expédients !

Arrivée devant la porte du salon, elle rabattit sa capuche pour regarder autour d’elle. Personne en vue, tout le monde était encore à l’abbaye, écoutant le dernier morceau du récital…

Elle saisit alors la poignée et poussa. La panique la saisit lorsque la porte refusa de s’ouvrir, mais elle s’y appuya de son épaule et la fit céder dans un craquement si sonore qu’elle s’attendit à ce que toute la ville de Bath sorte dans la rue et l’accuse de cambriolage. Elle se faufila à l’intérieur, laissant la porte légèrement entrouverte pour qu’Amherst sache qu’il pouvait entrer, puis elle s’arrêta, guettant tout bruit qui indiquerait qu’on l’avait vue.

Elle n’entendit rien à part son cœur qui tambourinait.

La pièce était très sombre. Les braises dans la cheminée brillaient si faiblement qu’elle pouvait à peine distinguer sa main devant elle. Une nouvelle bouffée de panique l’envahit : elle n’avait pas pensé à l’obscurité. Comment Amherst la trouverait-il dans le noir ? Elle était trop craintive pour oser parler. Elle se tiendrait près de la porte, décida-t-elle, et le toucherait lorsqu’il entrerait.

Elle essaya de s’orienter, cherchant les meubles à tâtons. Elle était venue là maintes fois et savait qu’il y avait deux petites tables près de la porte et un bureau sur sa droite. En promenant lentement les mains devant elle, elle frôla le dossier de la chaise placée derrière le bureau.

Bon… Elle savait où elle se tenait à présent, et où était la porte.

Elle ôta sa cape et la laissa tomber non loin d’elle, puis se lissa nerveusement les cheveux. Ses mains tremblaient. Elle entendait le tic-tac d’une pendule, et à chaque seconde qui passait, son cœur battait plus fort.

Elle perçut les pas d’Amherst qui traversait le parvis. Il marchait vite, d’une allure décidée. Elle en perdit soudain le souffle, et inspira une goulée d’air, l’oreille aux aguets. Elle l’entendit s’arrêter juste devant la porte et réprima un cri de nervosité. Puis il parut continuer son chemin, et elle imagina qu’il avait changé d’avis.

Mais il revint presque aussitôt.

Un silence s’ensuivit, et Grace ne put s’empêcher de trembler. Pourquoi n’ouvrait-il pas la porte ? Lorsqu’il poussa enfin le battant, une bouffée d’air frais et humide passa sur le visage de Grace. Sa respiration était si difficile qu’elle se sentait faible.

Amherst franchit prudemment le seuil. Il lui parut plus grand que d’habitude, mais elle mit cette impression sur le compte de la lumière du dehors, qui découpait exagérément sa silhouette. Il tourna la tête de côté, comme s’il cherchait à distinguer un bruit.

Elle était si nerveuse qu’elle en étouffait presque.

— Ici, dit-elle.

Il pivota alors vers elle et, en un instant de pure panique, elle se jeta sur lui. Elle s’attendait à ce qu’il dise quelque chose, mais il se figea, comme si elle lui avait coupé la parole. Elle passa les bras autour de son cou. Il la prit par la taille avec un petit grognement et recula pour se stabiliser. Grace trouva sa bouche. Une bouche charnue, humide, chaude, et beaucoup plus douce qu’elle ne l’aurait pensé.

Il lui dévora les lèvres. Avec avidité. Elle ne s’était pas attendue à un baiser aussi ardent. Elle n’aurait su dire ce qu’elle avait escompté, mais certainement pas une réaction aussi vive ! Son sang était brûlant dans ses veines et pulsait à travers elle. Elle se sentait comme une marmite qui débordait, et cette sensation lui plaisait infiniment. La langue d’Amherst se glissa dans sa bouche et elle en fut ébranlée. Dans l’obscurité, elle se sentait étrangement libre et anonyme, très loin d’elle-même. Plus du tout une débutante avec un certain sens des convenances. Ce baiser était étonnamment excitant, et elle se pressa contre lui sans égard pour elle-même ou sa réputation, frémissant au contact de son corps dur…

Soudain, il la souleva et elle cria de surprise contre sa bouche. Il heurta une chaise, qu’elle entendit tomber sur le plancher, et l’assit sur le bureau. La langue d’Amherst caressait sa bouche et la rendait folle ! Il lui mordilla les lèvres de ses dents, les aspira, et elle comprit comment il avait acquis sa réputation de débauché, car son baiser était la chose la plus dévoyée qui lui était jamais arrivée.

Elle glissait sur une pente très sensuelle. Elle se sentait moite dans ses vêtements, poussée jusqu’à la limite de la raison par chaque caresse de sa langue, chaque morsure sur ses lèvres.

La bouche d’Amherst se posa alors sur son décolleté, et ses doigts se coulèrent sous l’étoffe de son corselet. Elle songea qu’elle devait l’arrêter avant que ce jeu n’aille trop loin, mais son autre main glissait à présent le long de sa jambe, sous sa robe, semant une trace brûlante sur sa peau…

Arrête-le, arrête-le maintenant !

Elle voulait seulement qu’on les surprenne dans une étreinte passionnée, pas en train de faire l’amour ! Où étaient les sœurs Franklin, au nom du ciel ? Elle ne parvenait pas à recouvrer sa voix — ou plutôt, elle ne voulait pas la recouvrer. Elle préférait de loin fermer les yeux et savourer ces sensations extraordinaires. Elle laissa tomber sa tête en arrière, se délectant de cet assaut charnel. Les doigts d’Amherst s’enfonçaient dans sa cuisse et elle étouffa de nouveau un cri lorsqu’elle sentit sa main remonter vers son entrejambe. Une chose était certaine : elle avait réussi au-delà de ses espérances ! Et elle serait sans doute heureuse avec lui, si c’était là un aperçu de sa vie d’épouse.

Il libéra son sein en tirant d’un coup sec sur son corselet, puis il le prit dans sa bouche, et la sensation fut si nouvelle, si excitante, qu’une volute de plaisir s’enroula dans le ventre de Grace.

Amherst grogna contre sa poitrine, un bruit animal, qui se réverbéra dans tout son corps. Quand sa main s’aventura plus loin entre ses cuisses, elle se souleva du bureau pour se presser davantage contre lui. Elle se reconnaissait à peine !

— Je n’étais pas sûre que vous viendriez, lui murmura-t-elle à l’oreille.

L’hésitation d’Amherst fut si légère qu’elle se demanda si elle ne l’avait pas imaginée. Mais il ne dit rien, passant à son autre sein et pressant contre elle une érection qui l’alarma et l’excita à la fois. Elle n’avait jamais senti le désir d’un homme, ne l’avait jamais vu. Ce sexe dur contre sa jambe lui paraissait mystérieux, et l’image lascive de la façon dont il se glisserait en elle s’ils continuaient ainsi lui emplit la tête, tandis qu’un fort courant de désir la parcourait, dominant ses sens, lui picotant la peau partout.

Elle en oubliait sa duperie, l’endroit où elle se trouvait. Elle oubliait tout hormis ce qu’il lui faisait ressentir, la façon dont son corps réagissait, voulant davantage, brûlant d’avoir davantage. Aussi, lorsque la lumière d’une lanterne emplit la pièce, elle en fut sincèrement surprise et poussa un cri.

Amherst tournoya, jetant sa cape sur elle pour la couvrir, tandis qu’elle essayait désespérément de se rajuster.

— Milord ! s’écria le révérend Cumberhill, la voix alarmée et pleine de réprobation. Au nom du ciel, qu’avez-vous fait ?

Grace tenta frénétiquement de se rappeler son rôle dans l’histoire.

— S’il vous plaît, dit-elle.

S’il vous plaît quoi ? Elle baissa les yeux et s’avisa qu’Amherst avait déchiré son corselet. Elle rassembla l’étoffe dans sa main et chercha sa cape des yeux.

— Milord, ceci est inacceptable ! continua le révérend. Vous avez cruellement profité de l’innocence de cette jeune fille !

— Ma jeune dame, vous a-t-on fait du mal ? lui demanda l’une des sœurs Franklin, dirigeant la lanterne sur elle.

Elle entendit alors les hoquets choqués des deux sœurs devant son apparence. Puis elle aperçut enfin sa cape et se baissa pour la ramasser.

— Miss Cabot ! Venez, mon chou, laissez-moi vous aider.

Grace sentit ses mains sur ses épaules, tandis qu’elle tirait la cape autour de son cou.

— Par Dieu, Merryton, je ne vous aurais jamais cru capable de viol ! Je vais appeler les autorités !

Un viol ! Et… Merryton ?

Le cœur de Grace s’arrêta. Puis il se remit à battre avec un sursaut douloureux. Non, non, non, non, non ! Pas Merryton ! Comment avait-elle pu commettre une erreur aussi horrible ? C’était impossible… Elle se tourna pour faire face à l’homme qui l’avait transportée de désir et de plaisir…

Son cœur sombra, son sang parut quitter ses membres, et elle pensa qu’elle allait s’évanouir. Ce n’était pas l’affable et léger lord Amherst qu’elle avait placé dans une situation compromettante… Elle s’était jetée à la tête de son frère, lord Merryton, l’homme le plus désagréable d’Angleterre !

Il fallait absolument qu’elle arrange les choses.

— Il ne m’a pas fait de mal ! s’écria-t-elle.

Il y avait d’un côté son sacrifice consenti et le réel désir de venir en aide à sa mère et à ses sœurs, mais de l’autre, il y avait de la terreur pure. Elle ne pouvait pas laisser arriver ce genre de chose. Au nom du ciel, où était Amherst ?

— Miss, ne parlez pas, l’avertit le révérend. Je ne lui permettrai pas de vous intimider !

Les yeux verts de Merryton étaient froids, son visage sombre, son expression courroucée.

— J’en prends toute la responsabilité, dit-il.

— Comme il se doit ! répliqua le révérend, coupant.

Il s’avança vers Grace, levant sa lanterne. Elle porta vivement une main à son corselet et s’avisa qu’une longue mèche de cheveux emmêlée pendait sur son épaule.

— Seigneur, dit le révérend, la voix étouffée et l’air horrifié.

Il se tourna vers Merryton.

— Ceci ne sera pas toléré, milord ! Vous avez perdu cette jeune femme, l’avez perdue irrévocablement, et vous allez en payer le prix ! Mesdames, je vous en prie, conduisez-la tout de suite en sécurité. Emmenez-la d’ici et envoyez-moi M. Botham aussi rapidement que possible.

M. Botham était l’officier de justice local.

L’une des sœurs remonta la capuche de Grace sur sa tête.

— Il n’y a pas eu de crime, essaya-t-elle encore de dire. C’est moi qui…

— Silence ! tonna le révérend.

Les deux sœurs la poussèrent de force vers la porte.

Grace avança en titubant, la respiration courte et faible. Quelle horrible, horrible erreur ! Elle avait fait quelque chose de terrible. Pis que terrible ! Elle se sentait sur le point de vomir. Elle se demanda si Amherst se serait senti aussi impuissant qu’elle, s’il était venu à son rendez-vous, et si son plan avait marché.

— Mon Dieu ! Courage, miss Cabot, dit l’une des sœurs Franklin. Le révérend va s’assurer que cet homme affronte la justice pour ce qu’il a fait.

— Il n’a commis aucun crime ! se récria Grace. C’est moi qui ai provoqué cette situation. Je l’ai attiré ici.

— Très chère, il est naturel que vous vouliez porter le blâme de votre inconduite, mais il ne faut pas, dit l’autre sœur. Il a mal agi avec vous !

Elles lui firent franchir la porte du salon de thé et traverser à grands pas le parvis de l’abbaye, où des dizaines de gens sortaient du récital. Plusieurs têtes se tournèrent à leur passage — ce n’était pas tous les jours que l’on voyait deux femmes en tirer une troisième — et des voix commencèrent à s’élever autour d’elles.

— Dépêche-toi, Agnes ! siffla l’une des sœurs, et Grace trébucha pour les suivre.

Elle ne se rappellerait jamais exactement comment elle fut ramenée chez la cousine Beatrice. Elle se souvint juste vaguement d’avoir parlé à des gentlemen menant l’enquête. Elle essaya désespérément de leur expliquer que c’était de sa faute, mais quand ils la pressèrent de dire pourquoi elle aurait fait une chose aussi abjecte, elle ne put leur dire la vérité.

Ils supposèrent alors qu’elle ne pouvait expliquer son geste parce qu’elle mentait. Et elle mentait, lui expliquèrent-ils, parce qu’elle avait peur de Merryton, qui, il fallait le reconnaître, était un homme très intimidant.

Grace le craignait bel et bien. Elle n’avait jamais entendu dire un mot aimable à son sujet. Il était connu pour être froid, distant, dédaigneux.

Mais il ne méritait pas ce qu’elle lui avait fait.

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