Dans le lit du comte
Chapitre 18
18
Grace dit au revoir à Jeffrey le lendemain matin, drapée dans sa robe de chambre à lui et les cheveux lâchés sur les épaules. Ils avaient fait l’amour très tard dans la nuit et elle pouvait à peine garder les yeux ouverts. Il l’embrassa huit fois avant de sortir enfin de sa chambre.
Quand il fut parti, elle se laissa retomber sur les oreillers, le sourire aux lèvres, s’enfouit de nouveau sous les couvertures et glissa dans un demi-sommeil, se repassant mentalement les heures qui venaient de s’écouler.
Elle découvrait la signification de la félicité conjugale. Jeffrey lui enseignait sur son propre corps des choses qu’elle n’avait jamais imaginées. Il lui en apprenait aussi sur son corps à lui. Il l’avait emportée dans son monde secret, toujours en s’excusant.
Mais Grace ne se sentait pas offensée. Elle voulait seulement expérimenter davantage de ce qu’il pouvait lui révéler.
On frappa légèrement à la porte, et Hattie entra.
— Bonjour, milady. Il y a une lettre pour vous.
Grace ouvrit brusquement les yeux ; elle s’assit et prit la lettre que la femme de chambre avait posée sur sa table de chevet. Elle reconnut l’écriture de Honor.
Après des salutations et des souhaits que tout aille bien, sa sœur écrivait :
Je souffre de ne pas avoir de nouvelles de toi ! Je crains que tu n’aies été enfermée dans une pièce obscure et forcée à manger des choses aussi révoltantes que des anguilles, que tu détestes tant. J’aurais cru que tout le monde détestait les anguilles, mais Easton les adore. Lady Chatham est venue prendre le thé mercredi dernier. Elle n’était pas venue du tout depuis mon mariage, et j’ai appris par une bonne amie qu’elle a eu pas mal de choses à colporter à ce sujet dans toute la ville. Mais elle est arrivée, très enjouée, et j’ai su tout de suite qu’elle souhaitait avidement parler de toi, car, bien sûr, le bruit de ton mariage est venu jusqu’à Londres. Elle a finalement cédé à sa curiosité et m’a confié que Merryton est rigide et ennuyeux, et ne pense guère qu’à ce qui se fait ou ne se fait pas. Il a presque déshérité Amherst et passe pour être un convive désagréable et distant. Elle affirme qu’il est si convaincu de sa propre perfection qu’il regarde tout le reste de travers.
— Non, ce n’est pas vrai, marmonna Grace pour elle-même.
Je n’ai guère pensé à autre chose depuis sa visite, et je crois que tu devrais peut-être dire la vérité au comte au sujet de maman. Il te rejettera sans doute et mettra fin au mariage. D’horribles calomnies te suivront sûrement, mais au moins, tu ne seras plus mariée à cet homme épouvantable.
Grace se sentait enfin prête à parler de sa mère à Jeffrey. Elle avait réfléchi à la manière de le faire, et à quand le faire. Elle en avait eu l’occasion la nuit précédente, mais ils étaient si bien ensemble… Elle avait senti l’affection grandir entre eux et n’avait pas voulu la détruire.
A présent, elle s’inquiétait qu’il ne soit fâché, quand il découvrirait qu’elle lui avait caché ce secret. Elle n’avait pas voulu qu’il parte pour Londres en colère. Il lui était en outre venu à l’esprit que s’il voyait sa mère, s’il prenait conscience qu’elle était perdue et impuissante sans ses filles, il jugerait peut-être la situation avec plus d’indulgence.
Bien sûr, tu peux venir chez Easton et moi. Nous n’avons pas grand-chose pour l’instant, mais nous ne te forcerons pas à manger des anguilles.
— Tu as tout faux, Honor !
Elle sortit du lit et alla pieds nus jusqu’à son secrétaire pour écrire un billet avertissant sa sœur qu’elle se rendait à Londres avec son époux.
Tu dois bien te conduire, Honor ! Promets-moi de le faire ! Je sais comment tu peux être, quand tu t’es mis dans la tête que tu n’aimes pas quelqu’un, mais laisse au moins à Merryton le bénéfice du doute. Je passerai te voir dès que je serai installée.
Comme Hattie et elle se préparaient à partir le lendemain matin, elle se rappela que les circonstances sordides de son mariage s’estompaient peu à peu. Elle croyait sérieusement qu’elle pouvait être heureuse avec Jeffrey, même avec sa sombre pathologie. Elle n’était pas naïve au point de penser que tout serait parfait, ou que la peur de la folie disparaîtrait chez lui comme par enchantement. Mais elle croyait fermement que si elle était avec lui sur le chemin de sa rédemption, et s’ils se comprenaient mutuellement, elle pouvait être optimiste pour leur avenir en dépit de ses « particularités ».
Tout ce qui lui restait à faire était de le persuader de le croire aussi.
* * *
Il y avait à Londres une vitalité très différente de tout autre endroit en Angleterre, et, après une absence de plusieurs semaines, Grace la ressentit plus que jamais. Elle se réverbérait dans son sang et dans la moelle de ses os, frémissait dans sa poitrine. Londres lui manquait avec le tourbillon de la Saison, la suite sans fin de bals, de soirées et de thés. Les belles robes, les chaussures et les coiffes à la mode lui manquaient. La société mondaine lui manquait, tout comme ses amis et l’agitation du quartier de Mayfair, au cœur de la capitale.
Mais alors que la berline avançait lentement dans une artère encombrée, elle fut stupéfaite de constater qu’elle en était venue aussi à apprécier la beauté austère et le calme serein de la campagne.
Blackwood Hall n’était pas comme Longmeadow. A Longmeadow, il y avait tant de familles de la haute société à proximité que le grand monde semblait suivre la maisonnée Beckington dans sa migration annuelle. Grace y avait passé des étés dans un tumulte de danses campagnardes, de pique-niques et de courses de chevaux. Mais quand elle y était, elle ne chevauchait jamais seule comme elle l’avait fait à Blackwood, sentant le vent sur son visage, la liberté de ses mouvements, la sensation d’être unique dans le vaste monde. A Longmeadow, elle n’avait pas visité des chenils ni sauvé des chiens qui ne correspondaient pas aux critères du garde-chasse. Elle frémit en songeant qu’elle aurait pu en sauver bien d’autres, si elle avait eu conscience d’autre chose que de son besoin de divertissements et d’attentions. Elle avait été tellement plongée dans le tourbillon mondain qu’elle en avait oublié de regarder autour d’elle.
Blackwood Hall constituait un monde à lui seul et Grace avait appris à en apprécier la beauté. Ne pouvoir compter que sur elle-même, durant les semaines précédentes, lui avait fait reconnaître et apprécier les différents rythmes de la vie, de ses propres sentiments. Elle ne put réprimer un petit sourire d’autodérision. Depuis plus de deux ans qu’elle avait fait son entrée dans le monde, elle n’avait pensé à rien d’autre qu’à ce qu’elle porterait le soir même et où elle dînerait. Ses souhaits se limitaient à être admirée par des gentlemen et à se faire des amies. Quel long chemin elle avait parcouru par rapport à cette débutante, et en si peu de temps !
La maison de ville de Merryton faisait partie d’une rangée de maisons situées dans Brook Street, pas loin de Beckington House, et à une courte marche, à travers Grosvenor Square, d’Audley Street où Honor résidait maintenant. C’était une bâtisse en briques rouges. Deux colonnes en flanquaient l’entrée. Cox les accueillit. Il les fit entrer dans le vestibule aux dalles noires et blanches, dont le plafond, d’une hauteur impressionnante, faisait paraître l’espace bien plus grand qu’il ne l’était en réalité.
Grace regarda autour d’elle tout en enlevant ses gants et son chapeau, et remarqua que les pièces, de chaque côté de cette vaste entrée, étaient sobrement meublées. Cela ne la surprit pas. Ce qui la surprit, en revanche, c’était que dans cette maison il y avait des peintures. Pas nombreuses, mais assez pour que les murs ne soient pas entièrement nus. Elle en devina la raison : nul doute que l’absence totale de tableaux attirerait trop l’attention, à Londres, et donnerait lieu à des spéculations, contrairement à Blackwood Hall, que peu de gens visitaient.
Hattie et Julia, préposée au cabinet de travail et aux pièces personnelles de Jeffrey, se tenaient près d’elle tandis que Cox prenait leurs capes. Hattie renversa la tête en arrière pour voir le plafond voûté au-dessus d’elle.
— Le jeune frère de ma mère est venu à Londres à seize ans, et on n’a plus jamais eu de ses nouvelles, murmura-t-elle.
Grace passa un bras autour de ses épaules minces.
— Vous avez ma parole que vous retournerez à Blackwood Hall entière, Hattie.
— J’ai toujours pensé que je viendrais à Londres, dit Julia, en se frottant le nez comme s’il la démangeait. Je me prenais pour une chanteuse. Je me disais que je monterais sur scène.
Hattie et Grace tournèrent la tête vers elle.
— Vraiment ?
— Oui, répondit Julia, posant les mains sur son ventre rond. Je suis une très bonne chanteuse, m’dame.
— Je n’ai jamais imaginé que je serais autre chose qu’une domestique, dit faiblement Hattie.
— C’est à ça que servent les rêves, commenta Julia. Très bien, monsieur Cox, je vais vérifier que les pièces de M. le comte sont en ordre, ajouta-t-elle, en se dirigeant vers l’escalier.
— Lord Merryton est-il ici ? demanda Grace.
— Non, madame. Il est sorti pour la journée et vous prie de ne pas l’attendre. Il pense rentrer tard. Puis-je vous conduire à votre suite ?
Grace jeta un coup d’œil, par une porte ouverte, à une pendule posée sur une cheminée. Elle aurait le temps de voir Honor avant le dîner.
— Oui, merci. Venez, Hattie, nous avons beaucoup à faire.
Sa suite — une chambre à coucher, un boudoir et une garde-robe — donnait sur la rue. Du coin de son boudoir, elle pouvait voir une partie de Grosvenor Square. Hattie lui indiqua que la suite du maître de maison se trouvait un peu plus loin dans le couloir, symétrique à celle réservée à la maîtresse de maison, et que les deux garde-robes communiquaient.
L’ensemble était joliment peint en bleu ciel et crème, décoré de guirlandes en papier mâché en guise de moulures. La cheminée avait une façade en marbre, les tapis étaient neufs. C’était charmant, et dans d’autres circonstances, Grace aurait été impatiente de montrer tout cela à ses sœurs. Mais elle avait trop de préoccupations plus pressantes à l’esprit, la moindre d’entre elles n’étant pas d’expliquer à tout le monde comment elle en était venue à épouser Merryton alors qu’elle était en deuil de son beau-père, et en l’absence de sa famille.
Si seulement elle n’était jamais allée à Bath. Si seulement… Si seulement…
Mais d’un autre côté, si elle n’avait pas agi comme elle l’avait fait, elle n’aurait pas épousé Jeffrey. Et quoi qu’il advienne, quelle que soit sa réaction quand il apprendrait la vérité sur sa mère, elle ne regretterait pas cette expérience. Elle posa les mains sur son ventre et inspira profondément. Non, elle ne voudrait l’avoir manquée pour rien au monde ! Elle en avait été changée à jamais, et en mieux.
Elle devait donc s’attaquer avant toute chose à l’épineux problème d’expliquer son soudain mariage à sa famille et à ses amis. Et s’il existait une personne qui saurait exactement que faire, c’était Honor Cabot Easton !
Grace laissa Hattie ranger ses affaires et partit pour la maison Easton, de l’autre côté du square. La journée était devenue grise et une légère pluie avait commencé à tomber pendant qu’elle marchait, lavant Mayfair de l’omniprésente odeur de fumée. La pluie devint plus forte et s’était changée en un déluge lorsqu’elle atteignit Audley Street. Elle gravit à vive allure les marches du perron et frappa à la porte.
Le majordome lui ouvrit, prit ses affaires et la conduisit dans un salon avant d’aller l’annoncer à Honor. Pendant qu’elle attendait, Grace observa autour d’elle. L’intérieur était grandiose, avec des sols de marbre, des incrustations à la feuille d’or dans les moulures et des murs tendus de soie. On n’aurait pas dit la maison d’un homme qui avait perdu sa fortune, comme Honor l’avait déclaré dans sa lettre. Cette pièce était accueillante, elle donnait l’impression que ses occupants aimaient y vivre. On ne se souciait pas de symétrie, ici, de cadres de tableaux dépareillés, de la place précise de chaque objet.
— Grace !
Grace entendit l’appel de Honor quelque part au-dessus d’elle, puis ce qui ressemblait au bruit d’une classe entière d’enfants courant sur le parquet. Le bruit atteignit l’escalier, où le vacarme des chaussures de Honor sur les marches de bois devait résonner jusque dans la rue. Elle s’arrêta dans une glissade à la porte du salon, se retenant au cadre. Là, elle la fixa.
— Dieu du ciel, c’est vraiment toi ! s’écria-t-elle.
Et elle entra dans la pièce, jetant les bras autour de Grace et la serrant dans une impérieuse étreinte.
Des larmes de soulagement se mirent à ruisseler sur le visage de Grace.
— Honor ! sanglota-t-elle. Oh ! Honor !
Honor se mit à pleurer, elle aussi, et toutes deux tombèrent à genoux par terre, se cramponnant l’une à l’autre. Mais alors Honor s’écarta, essuya ses larmes et celles de Grace.
— Assez pleuré, dit-elle en souriant, malgré le tremblement de sa voix. Nous sommes les sœurs Cabot, courageuses et sans peur, tu te souviens ?
— Comme j’aimerais pouvoir oublier que nous l’avons dit ! déclara Grace, en se laissant glisser sur les fesses, le dos au mur. Je suis si heureuse de te voir, ajouta-t-elle d’un ton morose, finissant de sécher ses joues.
Honor rit et se mit debout.
— La joie coule dans tes veines, chérie ! Je suis très heureuse de te voir aussi.
Elle lui saisit la main et la fit se relever.
— Maintenant, tu vas tout me raconter. En commençant par la raison pour laquelle tu es à Londres, quand tu es arrivée et ce qui te fait pleurer.
— Je pleure parce que tu m’as terriblement manqué, et que j’ai traversé seule tant de choses !
Des images des semaines passées défilèrent dans son esprit.
— Pauvre chérie ! s’exclama Honor. Tu es si forte de l’avoir épousé et d’avoir enduré tout cela…
Grace lui prit la main.
— Si tu savais comme tu m’as manqué, Honor ! répéta-t-elle, sincère. Même ta façon de me commander et de me dire sans arrêt ce que je dois faire m’a manqué.
— Tu m’as manqué aussi. Surtout quand Easton a rejeté mon offre de mariage…
— Rejeté quoi ?
— Mon offre. Il m’a refusée, publiquement et théâtralement.
Elle agita la main.
— Nous en parlerons plus tard. Ce qui compte, c’est qu’il m’a fait des excuses convenables par la suite, ajouta-t-elle, en la faisant asseoir sur le canapé à côté d’elle.
Grace battit des cils.
— Que dis-tu ? Je ne peux pas croire…
— Mais si, tu le croiras. Mais assez avec cela ! Tu es là, revenue à moi ! J’ai besoin de t’avoir avec moi, Grace.
Honor serra sa main entre les siennes.
— Je suis incroyablement heureuse, plus que j’aurais jamais pensé l’être ! Tout n’est pas idéal — nous avons très peu d’argent —, mais George est très intelligent et il n’a pas renoncé à son bateau. Il ne lui faudra pas longtemps pour renverser la vapeur. Et voilà que je recommence ! Assez parlé de moi ! Qu’en est-il de toi ? Je veux tout savoir. Tu ne dois pas omettre un seul détail. Epouser Merryton ? Comment as-tu pu commettre une erreur aussi abominable ?
Comment, en effet ? se demanda Grace.
— Parce qu’il faisait noir, et que j’ai pensé… Oh ! Je ne sais pas, Honor, tout est arrivé si vite ! J’ai piégé un autre homme que celui que je comptais piéger. Mais maintenant, je ne pense plus du tout avoir commis une erreur.
— Bien sûr que si !
— Non, dit Grace, en secouant la tête. Je veux dire que je suis heureuse de l’avoir pris pour Amherst.
Honor étouffa une exclamation de stupéfaction. Elle s’affala contre le dossier du canapé, comme si Grace venait d’avouer une trahison. Et tout aussi rapidement, elle se redressa, ses yeux bleus pétillants.
— Très bien. Dis-moi tout.
— Je ne sais pas par quoi commencer… Par la nuit où j’ai séduit un homme en me trompant sur son identité ? Ou par mon désespoir et mon sentiment de solitude absolue, quand je suis arrivée à Blackwood Hall ? L’endroit est sinistre, Honor, tellement sinistre et sombre ! Ou peut-être que je ne devrais rien mentionner de tout cela et te dire comment j’en suis venue à tenir à lui, mais pas de la façon dont j’avais imaginé que je tiendrais à un époux. Mais peut-être que rien de tout cela ne compte et ne comptera jamais, en fin de compte, car je ne lui ai pas tout avoué.
— Que veux-tu dire ?
Grace fit une petite grimace.
— Je ne lui ai pas parlé de maman.
Honor prit une inspiration si sonore qu’elle fit sursauter Grace.
— Grace ! Tu dois le lui dire ! Tout le monde le sait, maintenant ! Maman… nous ne pouvons plus la cacher. Enfin, si, nous la cachons, car peux-tu imaginer ce que l’on dirait dans Mayfair si on la laissait errer çà et là, parlant à des gens qui ne sont pas là ? Mais tout le monde sait désormais qu’elle est complètement folle.
— Les gens sont au courant ?
Grace l’avait suspecté, mais cela la peinait de l’entendre.
Honor se pencha vers elle.
— Un jour, Hannah l’a emmenée faire un tour au square, chuchota-t-elle. En général, elle ne dit rien, elle est enfermée dans son monde. Mais ce jour-là, elle a vu un gentleman et s’est persuadée qu’il lui avait volé son réticule. Hannah a dit que c’était horrible de l’entendre crier « Au voleur ! » et autres invectives.
Elle se radossa au canapé.
— Oui, tout le monde sait ce qu’il en est, chérie. C’est un secret bien mal gardé. L’as-tu vue ?
Grace secoua la tête.
— Je suis venue te voir d’abord.
— Et je suis si contente que tu l’aies fait ! Nous irons ensemble. Mais d’abord, tu dois me parler de Merryton et de Blackwood Hall. Pour être honnête, je meurs d’envie de t’entendre. Je l’ai toujours jugé si désagréable !
Grace éprouva du chagrin pour Jeffrey, considéré par tout le monde comme singulier et distant, piégé en fait par ses propres pensées. Elle ne le dit pas à Honor, mais elle lui raconta tout le reste. Elle lui parla même de Molly Madigan, de Galopin et de la nouvellement baptisée Trois-Pattes. Elle lui dit combien il lui avait été difficile d’atteindre son mari, et comment il avait semblé lui en vouloir terriblement, au début.
— Il paraît méchant et odieux, déclara Honor quand elle eut fini.
— Je le pensais aussi. Mais j’ai découvert récemment qu’il ne l’est pas, Honor. Pas vraiment.
Elle lui raconta comment, par quelque miracle, il avait commencé à être plus gentil avec elle, et s’était même montré affectueux. Elle reconnut toutefois qu’il y avait en lui quelque chose à vif.
— Il me fait penser à un animal blessé qui se cache pour souffrir. J’ai mal pour lui, vraiment, car je pense qu’il doit être terriblement fatigant de cacher sa souffrance en permanence, tu ne crois pas ?
— Quelle souffrance pourrait-il avoir ? demanda Honor avec dérision.
— Nous avons tous en nous une souffrance quelconque, non ? répondit Grace. Son père n’était pas indulgent, loin s’en faut.
Elle baissa les yeux sur ses mains.
— Il était même très dur avec lui. Et sa mère — il l’a à peine connue… Mais je pense que ce n’est pas tout. Je sens qu’il y a autre chose. Lorsque nous sommes seuls, il se laisse aller et il est… il est tout ce que j’ai toujours rêvé que soit l’homme avec qui je vivrais. Il est aimable et attentif ; il me dit que je suis belle, et je peux voir combien il me désire désespérément.
— Vraiment ? fit Honor, ravie. Alors…
Elle lui toucha le genou.
— Te contente-t-il comme un époux doit contenter sa femme ?
Le rouge monta aux joues de Grace.
— J’ignore si c’est la façon dont un époux doit contenter sa femme, mais je suis tout à fait… heureuse.
Honor partit d’un grand éclat de rire et porta une main à son ventre.
— Il m’est arrivé la même chose !
— Mais alors, il change, reprit Grace, en prenant la main de sa sœur pour ramener son attention sur des questions plus importantes. C’est comme si des volets tombaient devant ses yeux, des volets verts, et ils se ferment. Et je me dis : « Si seulement je pouvais l’atteindre quand les volets se ferment, je pourrais l’aider. »
— Oh ! Grace, dit Honor dans un soupir, et elle écarta une mèche de cheveux du visage de sa sœur. C’est bien de toi, de vouloir t’occuper des blessés et des proscrits !
— Que veux-tu dire ?
— Tu l’ignores ? Tu as toujours su voir dans les autres ce que personne ne pouvait voir. Tu te souviens de Frederica Morton ?
Honor frémit.
— Elle avait un caractère épouvantable, mais toi seule es restée son amie.
— Tu n’étais pas gentille avec elle.
— C’est vrai, admit Honor d’un ton presque enjoué. Et c’était pareil pour la majeure partie de Londres. Elle n’avait jamais un mot aimable pour qui que ce soit.
— Elle était solitaire. Elle n’avait pas une seule amie, à part moi.
— Evidemment qu’elle n’en avait pas ! Si elle voulait en avoir, elle s’y prenait d’une façon singulière, non ? Mais toi, tu étais son amie. Je n’oublierai jamais le spectacle de vous deux vous promenant bras dessus, bras dessous dans Hyde Park.
Grace n’appréciait pas tellement Frederica, non plus, mais elle éprouvait de la compassion pour elle. La jeune fille ne semblait pas se rendre compte combien elle était désagréable en société.
— Elle était revêche. Mais elle désirait vraiment être acceptée.
— Et tu te rappelles le chevreau pris dans une palissade ?
— Oui, le pauvre ! s’écria Grace, tressaillant à ce souvenir pénible.
— Tu es restée avec lui jusqu’à la fin.
— Il était mortellement blessé ! Je ne pouvais pas le laisser mourir seul.
— Toi, tu n’as pas pu. Mais moi si, et Prudence aussi. C’était trop cruel à supporter ! C’est précisément ce que je veux dire, Grace. Toi, tu as toujours eu la capacité de voir au-delà de la surface. Tu vois la douleur, et tu vois ce qu’il y a de bon chez les gens. Même dans quelqu’un d’aussi horrible que Merryton. Je ne suis pas du tout surprise que tu aies perçu un peu de bien en lui. Il doit être enchanté d’avoir réussi à t’épouser.
Grace eut un petit rire gêné.
— Il n’était pas vraiment enchanté, au début. Et, bien que son attitude ait changé depuis, il a été très clair sur le fait qu’il ne tolérerait pas que le déshonneur ou le scandale touchent son nom.
— Mmm, fit Honor, en plissant les paupières. Un peu tard pour cela, non ? Tout le monde a parlé du soudain mariage du comte de Merryton, et maintenant, on jase au sujet de la disgrâce d’Amherst.
— Pardon ?
— Tu veux dire que tu n’es pas au courant ? demanda Honor, surprise. N’est-ce pas pour cela que vous êtes venus à Londres ?
— Non… Venus pour quoi ?
Honor poussa un cri choqué. Elle jeta un coup d’œil vers la porte, comme si elle s’inquiétait que quelqu’un puisse entendre, et enchaîna :
— Oh ! chérie ! D’abord, la rumeur s’est répandue en ville que Merryton s’était marié de manière inattendue, et pas dans des circonstances plaisantes. Très rapidement après, une autre rumeur très désagréable a commencé à courir, celle qu’Amherst avait fait un enfant à la fille de son tailleur.
Grace étouffa une exclamation.
— Quoi ?
— Oui ! Prudence a entendu dire qu’il la loge dans une maison de ville, au nord de Bedford Square.
Grace regarda sa sœur, bouche bée.
— Oui, c’est choquant, dit Honor, en hochant la tête. Il paraît trop affable pour cacher un tel secret, n’est-ce pas ?
— Tu en es certaine, Honor ? Ce n’est pas seulement une méchante rumeur ?
— Eh bien, naturellement, je ne peux pas en être tout à fait sûre, mais je pense que c’est vrai.
Grace enfouit son visage dans ses mains, atterrée par sa propre stupidité, heureuse, à présent, qu’Amherst ne soit pas venu à son rendez-vous. Peu lui importait qu’il ait engendré un enfant illégitime — Dieu savait qu’il n’était pas le premier jeune lord à l’avoir fait. Ce qui la choquait, c’était de prendre conscience que s’il était venu dans le salon de thé, ce soir-là, elle aurait fait du mal à plus de monde encore par sa folie. Un enfant ! Et derrière cet enfant, il y avait une femme qui devait tenir à Amherst. Elle s’était montrée si naïve, et si sottement fière de sa ruse !
— Oh non, Grace ! Tu ne dois pas être triste ! Vu ce que nous savons maintenant, on peut dire que si tu étais déterminée à capturer un des frères Donovan, tu es finalement tombée sur le bon ! Ne t’en fais pas pour cela, ma chérie. Après ce que j’ai fait dans le tripot de Southwark, ta transgression paraît bien vénielle, en comparaison.
Honor rit, comme si elle en était fière.
— A présent, j’ai hâte de faire la connaissance de Merryton. Mais d’abord, nous devons aller à Beckington House. Tu manques horriblement à Prudence et à Mercy, tu sais ? Ainsi qu’à Augustin.
— Comment vont-ils ? demanda Grace tandis que sa sœur se levait.
— Très bien, répondit Honor. Prudence a été d’une telle aide pour s’occuper de maman ! Elle a pris sur elle-même, mais tu la connais : elle intervient toujours pour arranger les choses. Augustin a jugé préférable que maman et les filles restent sous son toit jusqu’à ce qu’Easton et moi puissions les héberger. Quant à Mercy…
Honor fit claquer sa langue avec un petit air réprobateur.
— Mercy est Mercy, mettant son nez là où il ne devrait pas être, et inventant toujours de folles histoires. Elle ne cesse de donner des crises à Augustin.
Grace sourit avec affection. Mercy avait toujours heurté la tendre nature de leur beau-frère, sans le vouloir.
— J’ai une envie folle de les voir.
— Tu n’as pas dit un mot à propos de maman. Tu as l’intention de la voir aussi, n’est-ce pas ?
— Oui, bien sûr ! répondit Grace, en se levant à son tour. Oh ! Honor, je suis une fille épouvantable ! Sais-tu que j’ai peur de la voir, de constater combien son état a empiré ? Et je n’ai pas envie de la présenter à Merryton.
— Tu n’as pas le choix, répondit calmement Honor. Pourquoi ne lui as-tu encore rien dit ?
— Je ne sais pas.
Elle en avait un peu la nausée. Il était impossible pour elle d’exprimer la guerre qui se livrait dans sa tête à ce sujet, mais elle fit de son mieux pour la mettre en mots.
— Au début, je ne le lui ai pas dit parce qu’il s’élevait avec virulence contre toute idée de scandale, en déclarant explicitement qu’il n’en tolérerait pas d’autre. J’ai craint alors qu’il ne me jette dehors.
— Au moins, tu aurais pu venir chez nous, commenta Honor. Easton et moi, nous n’avons pas peur du scandale !
— Il n’y a pas de quoi s’en vanter. Et si j’avais su que tu t’étais mariée, je ne serais jamais allée dans ce salon de thé, lui rappela Grace. Je ne l’ai appris que lorsqu’il était trop tard ! J’étais désespérée. Je pensais que nous étions sur le point de perdre toute opportunité de vie en société pour Prudence et Mercy. Et qui pouvait dire ce qu’Augustin ferait de maman ?
— J’ai honte d’avoir douté de lui, en vérité, reprit Honor. Il a été gentil avec elle. Il sait qu’Easton n’a pas d’argent actuellement, et que nous ne pouvons les héberger toutes les trois. Mais laisse-moi t’avertir, chérie : il m’a dit très récemment que puisque tu avais fait un beau mariage, il n’y avait aucune raison qu’elles restent à Beckington House. « Ne seraient-elles pas mieux avec vous ou Grace, très chère ? » dit-elle, imitant Augustin. Alors, tu vois ? Tu n’as pas le choix. Tu dois le dire à Merryton.
— Bien sûr, que je le dois. J’aurais dû lui en parler ces derniers jours. Mais j’étais si heureuse qu’une barrière soit tombée entre nous… Je ne voulais pas détruire cette avancée. Ensuite, chaque fois que j’en rassemblais le courage, nous étions interrompus.
— Mmm, fit Honor d’un air sceptique.
C’était vrai pourtant. Du moins lui semblait-il que cela l’était, que les choses s’étaient passées comme elle l’expliquait à sa sœur. Mais elle savait surtout qu’elle ne voulait pas gâcher l’affection et la considération réciproques qui avaient grandi entre Jeffrey et elle. C’était un tendre roseau, encore si fragile !
Honor lui prit affectueusement la main.
— Je comprends, chérie, vraiment. Je ne peux pas imaginer comment un homme aussi rigide et inflexible que Merryton prendra la vérité. Mais tu ne pourras pas lui cacher éternellement l’état de maman, et nous ne pouvons pas abandonner Prudence et Mercy. Elles ont besoin de nous plus que jamais, maintenant. Tu dois le lui dire. Ce ne sera pas facile, mais je sais que tu feras ce qu’il faut, que tu garderas le menton haut et que tu continueras comme tu as commencé. Parce que tu es intrépide et audacieuse, Grace, et que tu es la meilleure sœur que j’aurais jamais pu espérer avoir !
Grace sourit à Honor et la prit dans ses bras.
— J’espère que tu le diras toujours, lorsque je vivrai sous ton toit, disgraciée, misérable et me morfondant toute la journée.
Honor la serra contre elle.
— Je l’espère aussi.
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