Descendre vers la mer
Chapitre 1
Je suis laide, laide de mes taches. Elles infestent mon front, mes joues, mon nez, descendent à la lisière de mes lèvres. L’été mon visage en est criblé. Je les frotte avec le gant de crin. J’ai lu l’histoire de Jeff, dans La Cicatrice de Bruce Lowery. Il s’endort le soir par une prière, appelant un miracle. Celui de s’éveiller un matin, sa cicatrice disparue, effacée comme par enchantement. Moi aussi je m’endors le soir par une prière. Au matin, je me précipite devant le miroir mais les taches de rousseur sont toujours là. Je suis laide de mes cheveux. Ternes, raides, filasses. Quand je rêve d’une longue chevelure bouclée. Ma mère les fait couper à la garçonne. La promesse était de ne pas les couper, de juste les égaliser. En rentrant de chez le coiffeur, j’en pleurerais de me voir si laide. Dans la salle de bains, je regarde vers mes pieds. Je porte des socquettes blanches dans des Kickers bleu marine. Il n’y a que cette partie de moi qui va bien, que cette partie de moi qui se tient. S’il pouvait en être de même de tout le reste.
Dans notre famille, j’occupe la place de petite dernière. Les limites à la patience du père sont clairement édictées.
Je ne dois pas répondre.
Je ne dois pas faire claquer les portes.
Je ne dois pas parler en même temps que la radio ou la musique.
Je ne dois pas rendre mes livres en retard à la bibliothèque.
Je ne dois pas être une ignorante.
Je cours dans le jardin avec mon amie Gabrielle et soudain il m’arrête. Sans élever la voix, il m’explique À ton âge, tu es capable de raisonnement. Donc je vais te poser la question suivante : quand tu piétines une fleur en courant ainsi, que crois-tu qu’elle gagne à ton geste ? Quand tu abîmes sa tige, que crois-tu qu’elle gagne au seul fait de ta négligence ? Imagines-tu le temps qu’il faut à une plante pour pousser ? Alors qu’une seconde te suffit à la blesser. Je me garde de répliquer ou de montrer le moindre signe de contradiction. Je présente à mon père un visage lisse, sinon la leçon menace de se prolonger. Et je n’ai qu’une hâte, vite retourner jouer avec Gabrielle.
Les gens du village appellent notre maison le chalet. Elle se distingue par son toit plat. Le lambris de bois qui l’entoure, entre le toit et les nombreuses fenêtres, lui donne un style montagnard. Le toit d’un seul pan fait qu’il n’y a pas d’étage. Ma mère rêvait pourtant de chambres mansardées pour ses filles. Mais les colères de son mari ont eu raison de ses projets d’aménagement. Elle s’est rangée à son idée fixe, celle d’amener au cœur de l’Oise un peu du charme des alpages.
Pour voir mes sœurs, je descends au sous-sol. Fanny a onze ans de plus que moi et Véra sept. Leur chambre est orange. Le papier peint, la moquette. Les dessus-de-lit, les chaises de bureau, les coussins sont eux aussi orange, en longs poils synthétiques. Deux larges fenêtres éclairent la pièce. Elles n’ouvrent pas sur le jardin, mais sur un haut muret, au-dessus duquel commence le potager. Il entre peu de lumière dans cette pièce toute en longueur et basse de plafond. En papotant et en faisant leurs devoirs, mes sœurs mettent des chansons que j’aime bien. Sheila, Joe Dassin ou Claude François. Allongée sur la moquette, près d’elles j’écoute Mike Brant. C’est ma prière, Qui saura. Je regarde longuement les pochettes de ses 33 tours. Je le trouve beau. Quelle tristesse de se suicider.
Mon père crie à mon intention Les portes ! si par mégarde l’une d’elles claque. Les dimanches après-midi, nous obéissons lui et moi aux mêmes rituels. Une fois ma mère partie au travail, une fois mes sœurs envolées vers le Bowling de Creil. Dans la salle à manger qui désormais se vide, il met un premier vinyle. Prêt pour six heures d’écoute continue, il s’allonge sur le canapé.
Il ne le demande pas, mais il attend que je sorte de la pièce. Je ferme la porte derrière moi. Je traverse le couloir, entre dans ma chambre. L’opéra retentit dans la maison. Je plonge dans la lecture, je dessine. Je ne pense pas à jouer. J’ai bien une poupée, mais la fixité de son regard me dérange. Je préfère la reposer.
Avant de s’étendre sur le canapé, mon père m’a dit d’ouvrir le Télé 7 jours et de choisir un programme. Du doigt je lui ai montré un feuilleton, et son horaire. Sur le réveil de ma chambre, je guette l’heure. À son approche, je me glisse dans la cuisine pour préparer sur une petite assiette la meringue au chocolat qu’il m’a achetée. J’ouvre sans bruit la porte de la salle. J’avance sur le parquet avec les patins. Mon père gît sur le canapé, le corps inerte, le teint pâle, les mains blanches. Je lui murmure que c’est l’heure. Il garde les yeux clos. S’est-il endormi ? Je regarde L’Île aux trente cercueils. Une série de morts brutales sème la terreur sur l’île bretonne de Sarek. Elle confirme la prophétie de trente cercueils pour trente victimes dont quatre femmes crucifiées, autour d’une mystérieuse Pierre-Dieu qui donne vie ou mort. Les crucifiées, vêtues de longues robes noires, se confondent dans mon esprit avec des pendues. Je me trompe, car elles n’ont pas de corde au cou, elles sont mortes en croix, le corps agonisant contre des troncs d’arbres. Je ne veux pas que le feuilleton se termine. Que faire ensuite, sinon retourner dans ma chambre. Mais l’épisode a vite passé. Je referme les portes les unes après les autres.
Le temps s’étire. Charles Trenet chante : Les enfants s’ennuient le dimanche. Le dimanche, les enfants s’ennuient. En knickerbockers ou en robes blanches, le dimanche, les enfants s’ennuient. Parfois n’y tenant plus, en fin d’après-midi je lui propose de le coiffer. J’ai besoin que sa tête repose sur l’accoudoir opposé à celui qu’il utilise habituellement. Il s’allonge alors dans l’autre sens. Il retire ses lunettes. J’ai préparé mes ustensiles : un peigne, un gant, une bassine. Il me prête sa tête à coiffer, les yeux fermés, continuant à écouter sa musique. Ses cheveux bruns sont clairsemés sur le devant. Avec le gant je commence à les mouiller. Je gratte son cuir chevelu du bout du peigne. Je place ses cheveux à gauche, puis à droite. Il se tait, il se laisse faire. Je finis par lui demander s’il veut bien jouer aux dames avec moi. En silence, nous enchaînons les parties.
Quand ma mère rentre du magasin à vingt heures, rien n’est prêt. J’ai juste passé l’éponge sur la table de la cuisine. Et caché l’amas de vaisselle du midi derrière le rideau sous l’évier. Elle prépare le repas, lave la vaisselle. J’ai envie de parler, parler, parler. Je saute sur mon lit J’ai pas sommeil, c’est du temps perdu de dormir. Elle ne voit pas les choses ainsi J’ai mal à mes jambes, je t’en supplie, couche-toi.
Le matin il s’approche de la cuisine, elle épluche ses légumes. Il est debout près de la porte, elle se tient assise à la table. Il la cherche, la provoque, la contredit. À partir de sujets anodins, il cite les philosophes Socrate, Platon, Rousseau. Ma mère fait honte à leurs pensées, incapable qu’elle est de les comprendre. C’est à cause de gens comme toi que l’humanité va si mal. Tu te complais dans ta bêtise, dans ta médiocrité. Dans ton ignorance. Cette ignorance chez toi est insupportable. Ton esprit est sclérosé. Tu n’évolues pas. Telle que je t’ai connue à seize ans, telle que tu mourras.
Debout le corps tendu, il contracte la mâchoire, montre les dents. Il bégaie, éructe, postillonne. La main droite martèle les mots. Il esquisse quelques pas hors de la cuisine, pour resurgir aussitôt. Il l’entraîne dans des combats sans fin sur Jean-Jacques Rousseau. Elle ne l’a pas lu, mais elle a entendu qu’il n’avait pas élevé ses enfants malgré ses théories sur l’éducation. Ton Rousseau, il ne s’est jamais occupé de ses enfants. Il les a placés en pension. Elle hausse les épaules. Facile de faire de beaux discours.
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