Descendre vers la mer
Chapitre 5
À l’entrée de notre salle à manger, contre le meuble à musique, mon père a choisi une reproduction de Mozart enfant jouant au piano avec son père et sa sœur, de Carmontelle. Je lis que le tableau date de 1762. Mozart y joue du piano accompagné de son père au violon et de sa sœur au chant. Les personnages sont peints de profil. Le regard me ramène à cette image, et à l’interrogation qu’elle suscite. Pourquoi Mozart n’a-t-il pas de jambes ? Sous le piano, ce sont elles que je devrais voir, et non pas la longue robe de sa sœur. Comment peut-il être aussi élégant dans sa redingote bleue, alors qu’il lui manque les jambes ? Vu de plus près, il est si petit que seuls ses pieds apparaissent, reposant à l’horizontale sur son siège de jeune prodige. Il faudra à Mozart des années de concert avant que ses pieds ne touchent le sol, et à moi des années pour comprendre cette peinture.
Juste à côté, mon père a affiché un texte :
Pourquoi j’aime la musique
Ce merveilleux langage m’est vital. Il me nourrit l’âme. Je ne puis
m’en passer car les pulsations de mon corps sont en harmonie avec
lui. Le jazz est une musique que je ressens comme une explosion de
joie collective où l’univers serait composé d’êtres dansants. Les
instruments me transportent dans un monde loin d’ici. Je découvre
en la musique classique une morale, une richesse à laquelle toute
personne devrait aspirer. J’y décèle le pathétique, la misère morale,
le désespoir de l’Homme vivant son siècle. Mais aussi l’apothéose
du cœur généreux. Le plaisir immense de découvrir la beauté. La
grandeur de l’esprit, l’amour du prochain. Le sacrifice pour autrui.
L’amour-passion, l’amitié des cœurs. Enfin, je me demande si un
dieu musicien n’a pas été créé tout spécialement pour moi, pour les
grands sensibles. Les instruments, je me les représente tels des corps
majestueux, dont chaque son est reçu comme une onde bénéfique
qui me fait fuir ma condition d’Homme.
À Véra, sans cesse il demande T’as fait ton piano ? Oui j’ai fait mon piano, oui elle a fait son piano. La preuve, le clavier est ouvert, la partition a changé, le fauteuil a bougé. Petite mise en scène autour de l’instrument, comme au théâtre, avant le lever de rideau qui est le retour du père. Et si Véra n’est pas là pour assurer la supercherie, elle peut compter sur l’une de nous. T’as fait ton piano ? Refrain quotidien. Il le fait exprès, tous les jours pour l’embêter, il sait qu’elle déteste le piano.
Ta fille, elle prend un mauvais genre.
Ta fille, elle porte des jeans.
Ta fille, elle ne se pousse pas quand je la croise dans l’escalier.
Ta fille, elle ne s’intéresse à rien, sauf aux garçons.
Il s’irrite de l’amour fou de Véra pour sa mère. Petite, à la stupeur générale, elle a déclaré Si maman meurt, je me coucherai sur sa tombe et me laisserai mourir.
À table, à la droite du père, elle fait la moue.
— Plisse pas ton front.
— Je plisse pas le front.
— Mange ta soupe.
— J’aime pas la soupe.
Véra ne veut rien de lui. C’est une poupée qui fait « non, non, non, non ». Toute la journée elle fait « non, non, non, non ».
La dispute du piano qui laissera des traces profondes dans notre famille débute ainsi :
— T’as fait ton piano ?
— Non.
— Alors tu t’y mets après manger.
— J’aime pas le piano.
— Très bien, tu arrêtes la musique, mais la danse aussi.
— Non j’arrête pas la danse.
— C’est ce qu’on va voir.
Suzanne intervient, secondée par Fanny, à notre grande surprise, elle qui d’habitude ne s’oppose pas à son père. Elles invoquent des raisons simples bien connues de nous tous. Véra ne peut pas cesser la danse, elle aime trop son cours, sa professeure. Ses exercices à la barre, ses pointes, ses habits de gala. Elle part à Creil à vélo même quand il neige. Il ne peut pas la punir de détester le piano, ce n’est pas sa faute. Non vraiment, priver Véra de sa passion serait la pire décision à prendre.
Le père se braque et le ton monte entre les deux camps. Véra en rajoute, elle ne se laisse pas faire ; après tout elle a bien le droit, elle est la première concernée. Face à des adversaires parlant d’une même voix, il est déstabilisé de perdre de son autorité. Il se sent humilié, bafoué. À bout d’arguments, il prend son assiette et se réfugie dans la salle. Toutes les quatre, nous gardons le silence, le temps d’évacuer la décharge d’émotions qui nous a traversées. Le piano cristallise nos tensions quotidiennes, mais cette fois il provoque une fracture. Nous avons entendu mon père menacer de divorce, de suicide. Sa réaction est démesurée. Fanny ne comprend pas comment la conversation a pu s’envenimer pour si peu. Qu’a-t-elle dit de si grave ? Il est trop tard pour faire machine arrière, cependant elle cherche les mots qu’elle a pu prononcer, dans un tourment de culpabilité qui ne fait que commencer, et la poursuivra des années.
Au moment du coucher, il refuse que ses filles l’embrassent. Fanny en est meurtrie. Il s’imagine qu’elle aussi préfère maman. Elle se dirige vers lui, implorante, espérant le rassurer. Il se trompe, elle l’aime autant que maman bien sûr. Elle dit qu’elle ne comprend pas ce qui leur arrive ce soir, et se met à pleurer devant lui.
Suzanne donne à Fanny l’idée d’écrire une lettre à son père, ce qu’elle s’empresse de faire. Puis elle nous la lit dans la cuisine. Sa lettre est pleine d’amour et de gentillesse, trop selon Véra. Fanny traverse la salle pour la lui apporter, son corps exprimant le regret, mais son père déchire la missive sans la lire.
Le lendemain matin, il ne nous adresse pas la parole, et aucune de nous n’a le courage de lui dire bonjour. Combien de temps la crise durera ? Je ne sais pas. Dans l’après-midi, brusque revirement de sa part, sans que nous sachions pourquoi. Il décrète soudain que Véra a le droit de continuer la danse. Elle poursuivra la musique, cependant il s’engage à ne plus lui dire Fais ton piano.
La vie revient à la normale, en apparence seulement. Fanny a peur que son père la rejette à cause de sa défense de Véra. Elle n’est pas près d’oublier la lettre qu’il a déchirée, ni son refus d’explication. Elle pense qu’il va perdre encore de la considération pour elle, la jugeant comme une fille pas intéressante, médiocre.
Moi j’apprends en un soir, grâce à Fanny, qu’il ne faudra jamais que je contredise mon père à l’avenir. Je ne saurais subir le même sort que ma grande sœur. Elle a basculé pour quelques mots anodins dans le camp des ennemies, celui qu’occupent depuis longtemps maman et Véra. Je ne compte pas les y rejoindre. Par prudence, je dois éviter mon père ou le contourner sans l’affronter. Et m’appliquer à rester dans ma bulle de lectures qui lui plaît, et me protège de ses critiques.
Le répit est de courte durée. La mauvaise ambiance règne de nouveau à la maison. Il harcèle de reproches et de remarques blessantes maman et les sœurs. À Fanny en continu des remarques du genre Instruis-toi, tu n’as pas de maturité… Elles subissent ses paroles, elles y ont droit tous les jours, telle une vilaine rengaine. Il n’a plus de patience donc il crie pour un rien. Même dans la rue, d’un coup, comme ça, il s’emporte, il ne s’inquiète pas du regard des passants. Ce sont les situations où maman est le plus gênée. Et si nous avons le malheur d’être invités quelque part, au retour dans la voiture, il attaque Fanny : elle lui a fait honte, elle ne s’est pas montrée assez intelligente, pas assez cultivée, à table elle s’est contentée de se taire comme une idiote. Le reste du temps, il se plaint d’être seul dans la vie. Il se prétend malheureux de voir que très peu de gens sont intéressants. Sa colère proviendrait de l’ignorance des autres. J’espère que le quotidien sera plus facile lorsque nous serons à l’école, mais c’est maman qui prendra.
Il ne travaille plus depuis le mois de juin. Selon les sœurs, il pourrait chercher davantage. Elles chuchotent qu’à sa place, elles seraient mal à l’aise de rester à la maison. Que les gens du village commencent à jaser. Souvent on nous demande quel est le métier de notre père. Nous sommes gênées pour répondre. Souhaitons qu’il trouve vite un emploi.
Au ping-pong, je sers d’arbitre entre Fanny et lui. Pendant les parties, elle réussit à lui parler de sa situation.
— Tu ne veux pas avoir un père ouvrier ? Je l’ai pourtant été pendant vingt-cinq ans.
— Oh mais si, je préfère dire qu’il est ouvrier plutôt que chômeur.
— Quoi ! Tu as honte de dire que je suis chômeur ! Tu me déçois beaucoup, tu as la pensée des gens de droite. Tu n’as pas le raisonnement d’une fille qui étudie.
Et encore les réprimandes.
OceanofPDF.com