Descendre vers la mer
Chapitre 8
Maman ne me touche pas. Elle me parle, me soigne et me nourrit. Après le repas, dans la cuisine où elle papotait avec mes sœurs, petite je venais contre elle. Elle chantait en me faisant sauter sur ses genoux. Soir après soir, les sœurs se plaignaient de moi Arrête de parler comme un bébé. Je m’en fichais, je continuais.
Elle me coupe les ongles avec les ciseaux.
— Coupe pas au ras, tu me fais mal !
— Arrête de bouger !
Elle s’obstine à nettoyer avec le doigt les saletés sur mon visage. Je suis écœurée par l’odeur de sa salive.
Mais le mercredi, je colle à ses jupes, elle est le soleil autour duquel gravitent mon lit, mon bureau et mon jeu de bibliothécaire. Ne pas m’éloigner d’elle. Depuis la veille, je lui fais promettre de ne pas aller travailler. Parfois sur la route de Creil, elle m’emmène en courses, mais au dernier moment elle tourne vers le parking du Port Royal. Je ne peux pas croire qu’elle m’ait une nouvelle fois menti. Ne pas la laisser sortir, la retenir à la maison. En l’enlaçant, je sens la douceur de son pull couleur crème. Je réclame qu’elle le porte les mercredis, celui-ci et pas un autre.
Elle me fait des couettes relevées de rubans.
— Tu ne trouves pas que je suis plus coquine avec des couettes ?
— Oh oui, beaucoup plus coquine !
Le samedi midi après l’école, je la retrouve assise sous un casque à mise en plis, comme chez le coiffeur. La tête chauffée par la coque en plastique, la boîte à bigoudis à portée de main. Elle se lime les ongles et pose son vernis afin de ne pas perdre de temps. Les sœurs la remplacent en cuisine. Elle boit à la hâte son petit café après le repas. Je la suis dans la salle de bains.
J’assiste à la préparation de Suzanne pour le Port Royal. Elle retire les bigoudis, dont les pinces la piquaient depuis un bon moment. Ils ont formé des boucles blondes sur ses cheveux naturellement raides. Elle glisse la main dans ses collants et vérifie leur état. Elle en porte même aux beaux jours pour cacher ses varices. Elle enfile une gaine couleur chair, assortie à son soutien-gorge, regrettant d’avoir toujours un peu de ventre. Elle coiffe ses cheveux et prend soin de ne pas aplatir les précieuses boucles. La laque Elsève, en long tube doré, forme un nuage synthétique autour de sa tête. Il me pique le nez et les yeux, je prends soin de m’en écarter. Elle se maquille – poudre de riz, fard à paupières, mascara, rouge à lèvres. Elle s’habille de son tailleur jupe, se parfume d’eau de Cologne. Un dernier ajustement devant le miroir, elle est fin prête. Encore une belle journée à donner au patron, dit-elle.
Je regarde ma mère partir à petits pas énergiques sur ses hauts talons. Je m’ennuie déjà d’elle, alors je guette l’arrivée de Jeanne.
Jeanne habite à Creil, sur la route menant au plateau. Elle possède un bois derrière chez nous et vient souvent l’entretenir. Elle arrive dans une Renault 4L blanche, qu’elle gare devant notre maison. Elle ouvre grand le coffre, en surgissent trois chiens. Le père, un vieil acariâtre aux longues moustaches grises et au poil rêche. La mère, une petite chienne impassible. Leur fils, un jeune chien à longs poils, joyeux et bondissant. Jeanne claque son coffre. Salut, Tiote ! De son accent picard, elle gronde le vieux, il n’a pas à me grogner. Elle gronde le jeune, il n’a pas à sauter après moi. Nous remontons le chemin le long de la maison, encombrées de ses paniers, les chiens en tête.
Il reste à Jeanne quelques dents. Ses cheveux blancs lui descendent jusqu’au bas du dos. Elle porte des collants épais sous ses jupes et des chaussures basses à lacets.
Le portail de Jeanne tient par de larges planches. Des pancartes rafistolées préviennent les visiteurs : « Propriété privée », « Défense d’entrer », et la plus excitante de toutes « Attention pièges ». Je me demande où elle a bien pu placer ses fameux pièges. Je suis les pas de Jeanne pour ne pas risquer de chuter dans l’un des trous qu’elle a dû creuser avant de les camoufler par un tapis de feuilles. L’ascension jusqu’à sa cabane est rude. Mon amie grimpe vite malgré son âge, tandis que je monte à petits pas réguliers et m’arrête à chaque virage pour reposer mes jambes.
Jeanne prend soin de sa parcelle de forêt. Elle n’y vient pas pour se reposer. Robuste et vive, elle coupe, taille, élague sans relâche. Elle rassemble les branches en un tas pour les brûler. J’aime entendre le crépitement et sentir l’odeur qui s’en dégage. Elle prépare son bois pour l’hiver et le range sous un abri.
Sa cabane est construite en haut de la côte. Sur la terre battue, il y a une vieille table, des bancs, et un fauteuil près d’un poêle à bois. Elle paraît sombre quand on y entre, comparée à la luminosité du dehors. Jeanne se désole. En son absence, les jeunes ont une nouvelle fois abîmé son terrain. Le grillage est un peu plus incliné, le portail un peu plus branlant. Elle va devoir encore les réparer. Ils ont allumé un feu de camp et lui ont laissé des bouteilles vides. Elle mène une petite guerre contre les gars du village qui entrent dans son bois. Eux s’enhardissent en inventant une Maison de la Sorcière, haut lieu de sortilèges.
Pourtant, Jeanne était autrefois l’amie des enfants de la forêt d’Halatte. Elle accueillait la petite bande formée par Fanny et ses camarades d’aventure, Alain et Claudine. Elle les aidait à monter des cabanes à leur taille, elle qui avait construit la sienne sans l’aide de personne. Elle leur fournissait des outils, des planches et des clous. Elle leur organisait également des ateliers de pyrogravure. Pour cela, elle coupait des ronds de bois dont l’écorce formait un cadre naturel. Les enfants faisaient rougir une tige de fer au feu de bois. Assis autour de la souche d’un arbre, ils dessinaient un oiseau, une fleur, un bateau, tout en parlant avec elle. Jeanne conserve précieusement les vestiges de leur amitié. Sur l’étagère de la cabane sont exposées les pyrogravures des enfants. Je me demande lesquelles Fanny a pu dessiner. J’imagine leurs après-midi de créativité intense. Au fond de moi je les envie d’avoir joué ensemble, alors qu’à présent ils ont grandi, et que je suis seule avec Jeanne.
Je me risque à lui demander :
— Tu ne t’es pas mariée ?
— Non, mon fiancé est mort à la guerre, je ne l’ai pas remplacé. Il vaut mieux vivre seule que mal accompagnée. Je me débrouille très bien comme ça.
— Ta famille était d’accord ?
— Je ne lui ai pas demandé son avis.
Dans la cabane, une caisse de livres est posée par terre. Je me baisse pour en choisir un. Sur la couverture, une jeune fille lève les yeux au ciel, les mains jointes.
— C’est qui, Bernadette Soubirous ?
— Une sainte. La Vierge lui est apparue dans une grotte à Lourdes.
J’ai de la peine pour Jeanne. Comment peut-elle croire en ces bêtises. Selon mon père, la religion est faite pour les imbéciles. Il m’interdit le signe de croix à l’entrée d’une église. L’armée pareil, pour les imbéciles. Ni dieu ni maître. Je ne la contredis pas, la pauvre, mais je n’en pense pas moins.
Malgré sa naïveté, et notre solitude, je me sens bien en compagnie de Jeanne. Je ne la considère pas comme une Sorcière, mais comme une Reine en son Royaume, ayant pour tous sujets ses chiens étendus à ses pieds. Elle est une Reine bienveillante, qui ne prête pas attention à mon physique. Les critères de beauté lui échappent complètement. Elle m’accepte telle que je suis, même moche. Elle n’exige pas de moi que je prononce des mots intelligents ou gentils. Jeanne leur préfère les mots libres, de ceux qui glissent entre les lèvres quand il leur plaît. Le corps est libre lui aussi. Je bouge dans la nature autant que je le désire. Je grimpe aux arbres, me suspends aux lianes, dévale la pente. J’escalade le muret en pierres, porte des bûches de bois, me cache sous les fougères. Je marche, cours, saute, tombe, me relève. Je m’érafle et m’égratigne. J’en oublie les livres posés sur le chevet de ma chambre. Ils attendront le soir, que mon corps se soit vidé de son énergie.
Un beau jour, un chiot noir aux pattes fauves, à la tache blanche au collier, bondit de la 4L de Jeanne. Elle dit ces mots merveilleux Je cherche à le donner. Je retourne chez moi le cœur plein d’espoir. La maison me semble plus belle, le jardin plus vaste, maintenant qu’ils vont accueillir mon chiot. Il dormira au pied de mon lit et veillera à mon sommeil depuis son couffin. Mon père m’arrête Pas de ça chez nous. Furieuse, je tourne les talons. Je me saisis d’un bout de papier sur lequel je griffonne des lignes rageuses. Je me redresse et traverse ma chambre d’un pas décidé.Je lui tends mon dessin. Il déplie la feuille. La tristesse se lit sur son visage. Sans un mot, il retourne à son canapé, faisant glisser les patins sur le parquet. Le lendemain matin, malheureux de ma bouderie organisée, il demande Il est comment, ton petit chien ?
Je l’appelle Bobi, du nom du chien de Daniel et Valérie dans mon livre de lecture de CP. Je l’adore avec ses courtes pattes, son poil ras, ses oreilles douces. Mais lui regarde ailleurs, vers mon père, en qui il reconnaît dès les premiers jours son unique maître. Je rêve pourtant de devenir sa petite maîtresse, que nous devenions aussi inséparables que Lassie et Timmy. Je passe un mois sur le Monplaisir à me morfondre à cause de son absence, rayant les jours qui me séparent de lui. Je m’inquiète de le savoir enfermé au sous-sol, avec pour seule compagnie – et ce n’est pas un cadeau – la Mère Valrin qui le sort deux fois la journée. J’imagine l’instant où nous nous retrouverons après une longue séparation. Aux fêtes du 15 août, les vacances sont heureusement à moitié terminées. Tandis que nous jouons au rami pour tuer le temps, ma mère sourit de mon impatience. Le jour de nos retrouvailles arrive enfin. Je me précipite vers la porte du garage. Bobi grogne à ma vue et file droit vers son maître en battant la queue. C’est injuste de me voler mon chien, cruel de les voir si bien s’entendre. Ensemble ils partent en forêt ramasser du terreau pour les arbres fruitiers, Bobi tout fier dans la brouette, les oreilles au vent. Ensemble ils regardent Titi et Grosminet, leur dessin animé favori. Ensemble ils s’amusent du sketch de Laurel et Hardy, celui où Laurel esquive les coups de planche donnés au hasard par Hardy. Ensemble ils vont chercher le pain, mon père affublé de sa casquette à carreaux en feutre épais, des cercles en plastique au bas de son pantalon. Son cher Bobi en laisse tire le vélo.
Mais depuis quelque temps, mon père rentre contrarié de leur course à la boulangerie. Le pain d’un kilo ne fait pas un kilo. Il le pèse et en note quotidiennement le poids. Avec constance, le pain que nous coupons en larges tartines, délicieux à griller le matin ou cuit au four avec une pomme dessus, est plus proche des huit cents grammes. Une fois les preuves accumulées, il grimpe sur son vélo, escorté par Bobi. Il présente à la boulangère la fiche de prise de poids. Les clients patientent dans la file, un peu au spectacle. Madame, vous constaterez comme moi que votre pain d’un kilo ne fait pas le poids. Vous voudrez bien à l’avenir tenir vos promesses. Assez content de lui, il souffle à Bobi Les commerçants sont tous des voleurs.
OceanofPDF.com