Descendre vers la mer
Chapitre 27
Lundi 7 juin, mon père qui ne sort plus, part pour la journée dans la famille de sa femme au Mesnil. La soirée se passe sans lui. Je suis allongée dans mon lit, attendant le sommeil. J’ai lu, puis j’ai éteint.
J’entends ses pas dans le couloir. Il entrouvre la porte de ma chambre, me regarde dans l’obscurité. Je ne distingue plus son visage. Je fais semblant de dormir. Nos adieux auront le goût du silence.
Mardi 8 juin, après le collège, je marche vers la bibliothèque de Creil. Je pose mon sac US sur une table de la salle de lecture. Je rapporte mes livres et en emprunte d’autres. À la fermeture de la bibliothèque, je traverse le pont de l’Oise. Le long des quais, les péniches ont amarré pour la nuit. Je remonte le boulevard en direction du magasin. À dix-neuf heures trente, ma mère éteint les lumières des différents étages, ferme derrière elle la porte vitrée.
Je suis la première à apercevoir un rectangle blanc sur le portail de la maison, la première à sortir de la voiture, la première à lire l’écriture penchée et régulière de mon père : « N’entrez pas. Appelez les gendarmes. » Je comprends. Je rapporte à ma mère ce que j’ai lu. La 2 CV prend le virage autour de la maison de la Mère Valrin, longe l’école, l’immeuble d’Adèle, la maison de Gabrielle, la passerelle de l’Oise où mon père m’emmenait voir les bateaux le dimanche. J’observe le visage de ma mère Tu peux pleurer maman tu sais. Sans pleur ni parole, elle me dépose en bas de chez Fanny.
Comme le père de ma rédaction, je monte l’escalier dans le noir. À travers la porte de l’appartement, je reconnais les voix de mes sœurs. J’attends un peu avant de sonner. Fanny et Véra me font entrer dans un espace éblouissant de lumière. Elles me sourient, aussi irréelles que le soleil rouge. Toutes deux me tendent la main et m’envolent vers la liberté.
Mon père s’est donné la mort dans la chambre des sœurs en sa cinquante-deuxième année.
Il a laissé quatre lettres. Une longue lettre adressée à la gendarmerie, où il explique les raisons de son geste en citant les philosophes. Des lettres sont glissées sous les oreillers de ma mère et de mes sœurs. Ma mère reçoit une lettre de gratitude :
À toi qui me liras une dernière fois.
Tu as été généreuse, mon rêve était le bateau, grâce à toi j’ai
pu le réaliser. Le Monplaisir m’a fait découvrir de beaux paysages, les criques, les canaux, les écluses, la peur. Il a laissé des traces et nos âmes se sont émerveillées.
Les fêtes réunissaient ta famille. La gaieté régnait, nous
savions oublier les mauvais moments. Ces réunions engendraient des instants inoubliables.
Rendons grâce et remercions le destin qui nous rassemblait. À toi qui garderas notre album de famille, sache qu’il
représente des étapes de notre vie, des instants où le bonheur était présent. Parfois nous en étions conscients, parfois non, mais il était là car nous étions réunis. Il y eut les fêtes de Noël, de Pentecôte, il y eut aussi la mémorable crémaillère.
Bien souvent les photos représentent les vacances. Nous
aimions le soleil, moi la mer, toi la montagne.
Chaque page marque une année nouvelle et une progression
de notre vie. Nous devions, c’était un devoir, conserver à jamais pour nous les traces de ce bonheur.
Souviens-toi, le 5 janvier 1952, notre mariage à Montrouge.
Après tant de malheurs, le destin ce jour-là a tourné la page. Il m’a uni à toi pour le pire et le meilleur.
Ma route faite avec toi, Suzanne, m’a parfois conduit au
sommet de mon idéal, j’ai pu m’épanouir.
Tout ce que j’ai désiré, je l’ai obtenu. Je suis convaincu que
tu as été ma chance. Je suis sûr, seul le bonheur ne doit être effacé.
Véra reçoit une lettre de haine, Fanny une lettre de regrets :
Nous aurions pu devenir amis mais la vie en a décidé
autrement. Je te confie ta petite sœur. Élève-la et prends soin d’elle tout au long de ton existence.
Le médecin de famille, les gendarmes et les pompiers viennent constater la mort et procèdent à l’enlèvement du corps. Un jeune gendarme vomit dans le jardin. La chambre des sœurs est détruite par le sang et les éclats. Une entreprise vide la pièce de ses meubles, arrache la moquette. Reste le papier peint orange. La chambre nue est désinfectée par un produit dont l’odeur se fera sentir longtemps.
Il refusait la croix sur sa pierre tombale. Il refusait la cérémonie religieuse. Il refusait de partager le caveau avec sa femme. Le premier vœu est respecté. Je n’assiste pas à son enterrement, il paraît que c’est mieux ainsi. J’attends seule à l’appartement de Creil, où Jean-Gilles finit par venir me chercher. Devant le monument aux morts, je suis prise d’un rire nerveux. Allez Tiote, calme-toi. La famille est réunie autour de la table, j’arrive en milieu de repas. Je m’assois à la droite de ma mère. D’habitude, elle préside face à son mari pour être la plus proche de la cuisine. Mais cette fois, ses frères et sœur prennent le relais. Soudain je l’entends s’exclamer Mettez le Requiem de Mozart, Jany aimait tellement le Requiem. Mettez le Requiem ! Je la fixe. Sa théâtralité me fait peur, elle sonne faux. Je ne veux pas qu’elle se donne en spectacle, je ne veux pas qu’elle perde le contrôle. Depuis le décès, elle et moi n’exprimons aucune émotion. Je veux qu’elle se tienne et qu’elle cesse, par sa grandiloquence, de me faire honte devant tout le monde.
La veille du suicide, cachant ses intentions, il a fait ses adieux à la famille du Mesnil. Il s’est procuré une arme auprès du cousin. Il a appelé sa belle-mère. Leur affection et leur complicité lui ont permis de se confier. J’ai perdu Suzanne. Elle l’a rassuré, c’est un mauvais passage, ils se retrouveront bientôt l’un et l’autre.
Plusieurs jours après la mort, ma mère trouve le livre Suicide, mode d’emploi : histoire, technique, actualité, caché derrière des bûches dans le verger. L’ouvrage détaille les différentes méthodes pour mettre fin à ses jours dans le chapitre « Éléments pour un guide du suicide ». Notre médecin de famille brandit un autre livre, celui-ci de philosophie, pris au hasard dans la pile de mon père. Votre mari est mort à cause des livres. Ses lectures étaient d’un niveau trop élevé pour lui. Il souffrait de ne pas les comprendre. Je ne suis pas de cet avis. Sans les livres mon père serait mort plus jeune. Je l’ai vu les emprunter avec gourmandise à la bibliothèque de Creil, impatient de les découvrir, ne sachant par lequel commencer. Rarement des romans – sinon des classiques comme Les Misérables ou Sans famille, souvenir de son enfance – mais plutôt des ouvrages sur la psychanalyse, l’histoire, les sciences, la politique. Il passait de l’un à l’autre avec un plaisir renouvelé, recopiant des extraits dans un cahier.
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