Descendre vers la mer

Isabelle Blochet · Chapitre 12 sur 29

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Descendre vers la mer

Chapitre 12

Un nouvel homme a pris possession de l’esprit de mon père. Empruntée à la bibliothèque de Creil, la biographie du marquis de Sade trône sur la table du salon. Cette lecture est pour lui une révélation. Le marquis de Sade est le plus grand libre penseur que la France ait connu. Il a défendu une idée de génie. Dans la sexualité, les hommes sont tous égaux, maîtres et serviteurs. Mieux ! la femme a plus de jouissance avec le valet qu’avec l’aristo. Ils font mieux, les communistes ? Sade est un révolutionnaire, un vrai.

 

Je demande à ma mère :

— Il faisait quoi aux femmes, le marquis de Sade ?

— Il les attachait, il les blessait, et quand elles souffraient il ressentait du plaisir.

Est-ce à partir de cette image que je m’intéresse aux objets de torture ? L’Histoire nourrit ma curiosité des récits de supplices, de bûchers et d’écartèlements. Je ne m’en lasse pas. Je m’interroge sans fin sur le plus douloureux des procédés. Vaut-il mieux succomber aux flammes ou être démembré par quatre chevaux ? Est-ce pire d’avoir le corps broyé par la roue ou rempli d’eau ? Empalé ou écartelé ? Et sans cesse la même question : si j’étais jetée dans la nature, je préférerais mourir de soif dans le désert ou mourir de froid dans les glaciers ? Qu’est-ce qui pourrait me faire le plus souffrir ?

Quelquefois, Véra se transforme en un autre personnage à mes dépens. Seules toutes les deux dans la chambre du sous-sol, nous bavardons tranquillement sur son lit. Soudain son visage se métamorphose. Son sourire se fait diabolique, alignant des petites dents cruelles. Elle tourne lentement la tête de gauche à droite, de droite à gauche, mimant une poupée mécanique. Les longs cheveux noirs qui assombrissent les traits de Véra accentuent ma terreur. Je saisis son bras Arrête ! Arrête ! Je mesure le temps qu’il me faut pour atteindre la porte. Elle me regarde de plus en plus fixement. Je me redresse, son corps fait barrage. Je me précipite vers la porte, elle me court après. Je m’engouffre dans le noir de l’escalier. Je monte les hautes marches de toute la force de mes jambes, j’attrape la poignée et reviens vers la lumière.

 

Mon père creuse une vague qui le sépare de nous. La mer est forte à très agitée. À présent qu’elle exprime ses pensées de jeune fille, pourtant bien peu affirmées, Fanny devient sa cible. Tu es un radis creux, une morte-vivante. Mais regarde-toi. Tu ne fais rien, tu vas rouiller à force. Tu ne t’intéresses à rien. Tu ne lis pas. Tu es une ignorante et tu te complais dans ton ignorance. Vous vous complaisez dans votre ignorance, toutes autant que vous êtes ! Les mots tombent comme des coups. Des trois femmes, laquelle sera frappée, aucune ne le devine. Je ne comprends pas les reproches faits à Fanny. Elle pioche pourtant dans sa pile de livres, alors comment les mêmes lectures feraient de lui un érudit et d’elle une ignorante ?

Le lendemain, il s’assoit sur le lit d’enfant de sa fille, prêt à la consoler.

Je demande à ma mère :

— Pourquoi elle pleure, Fanny ?

— Parce qu’elle a des copains mais ils ne lui donnent pas assez d’amour.

Ma sœur a horreur que je la touche. Elle me prévient Je t’en prie, ne t’approche pas. Elle menace de donner une claque à l’oncle Phiphi s’il s’amuse à la chatouiller. Mais auprès de ses flirts, le besoin s’inverse. Il te faudra choisir un mari tendre, la prévient sa mère. À la Saint-Valentin, elle a reçu de son petit copain un médaillon des amoureux de Peynet en forme de cœur. Avec candeur, elle ouvre l’écrin pour me le montrer. Sûr, à son mariage elle ouvrira le bal au bras d’un prince charmant. Mais en attendant, elle se désole de le rencontrer un jour. Dans l’obscurité des boîtes de nuit « Cherchez le garçon. Trouvez son nom. »

 

Au retour des vacances sur le canal du Midi, une lettre attend mon père. Le Clos de Vie l’informe de son licenciement pour faute. Par son comportement et ses revendications, il a dépassé le cadre de ses fonctions d’aide-éducateur. Il a contesté ouvertement une décision de la directrice – autoriser aux adultes handicapés la consommation de tabac. Il est le seul à s’être syndiqué, le seul à être licencié. Ma mère l’avait averti qu’il faudrait laisser tomber les syndicats Promets-moi de ne pas faire cette bêtise. Tu n’es plus à l’usine, là, mais dans une institution catholique, tu te ferais remarquer. Il lui jette le courrier sur la table de la cuisine. Il a pourtant conscience qu’il s’agit d’une terrible nouvelle pour elle. La manière qu’il a de lancer la lettre est pire que son contenu. Il attaque aux prud’hommes et s’installe durablement sur son canapé.

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