Descendre vers la mer
Chapitre 6
De la cuisine, je suis aux premières loges pour observer les allées et venues de la Mère Valrin. De sa maison à son potager, de son potager à sa remise. En blouse, le dos voûté, le menton en avant, je la vois prendre soin de son jardin tiré au cordeau. Le jour de lessive, elle étend ses larges culottes en coton d’un blanc immaculé. Je m’amuse à les compter, même si je sais d’avance qu’elles sont au nombre de six, la septième étant sur elle. Nos maisons sont situées en début de rue devant le monument aux morts. La sienne date de 1950, la nôtre de 1960. Après mes parents, les voisins ont fait bâtir des maisons confortables sur des terrains en lisière de forêt. Par sa taille modeste, la maison de la Mère Valrin jure dans le quartier. Sur la façade, une affiche commerciale est changée tous les mois.
— Son mari était cheminot, ce sont de petites retraites, commente ma mère. Elle ne doit pas toucher grand-chose, heureusement qu’elle a son jardin et ses affiches.
— La Mère Valrin dit que je suis une capricieuse.
— C’est faux, ne l’écoute pas. De ma vie je n’ai jamais vu une femme aussi méchante. Un jour elle t’apporte du gâteau, le lendemain tu la croises dans la rue, elle ne te connaît même plus. Elle te salue d’un Bonjour madame bien froid. Si on y pense, sept enfants et pas un qui vient la voir, à part de temps en temps la maman d’Alice.
Quand elle est bien lunée, la Mère Valrin, surtout si je joue avec sa petite-fille Alice, elle me laisse entrer chez elle. Le poêle à bois diffuse une douce chaleur. Le carrelage jaune pâle monte jusqu’au plafond de la cuisine. Deux fenêtres l’éclairent, l’une donne sur notre maison, l’autre sur l’école et l’immeuble des instituteurs. De ses lèvres mouillées, la Mère Valrin s’adresse à son gros matou, faisant mine de s’en prendre à lui. Elle en a de la chance de vivre seule, tranquille près de son chat, dans son intérieur si douillet et si propre.
Dansons la capucine
Y a pas de paix chez nous
Y en a chez la voisine
Mais ce n’est pas pour nous.
Dansons la capucine
Y a pas de calme chez nous
Y en a chez la voisine
Mais ce n’est pas pour nous.
Dansons la capucine
Y a des ennuis chez nous
On rêve chez la voisine
On crie toujours chez nous.
Tout va bien. Mon père a commencé un travail au Clos de Vie. Il s’y plaît beaucoup. La directrice l’a même nommé responsable pendant un séjour dans les Vosges. Au bout de quinze jours ! Il m’a rapporté une boule à neige avec un paysage de montagne en miniature. J’espère que ce métier lui conviendra jusqu’à la retraite.
À la maison, la bonne entente règne. Il est gentil avec nous. Il peut rentrer parfois du travail et ne dire trop rien. C’est certainement parce qu’il nous voit moins souvent, donc il a moins d’occasions de s’énerver.
— C’est quoi son métier à ton père ?
— Éducateur pour handicapés mentaux.
J’aime prononcer ces mots compliqués, que je répète devant ma mère pour mieux m’en imprégner. Je les préfère à chômeur. J’apprends à ne pas les confondre avec handicapés moteurs. Son nouveau métier semble pour lui une évidence. Il promène les adultes handicapés au volant de la fourgonnette du Clos de Vie. Un après-midi d’été, il les emmène jusque chez nous. Il arrive rayonnant. Tout le monde s’installe sur la pelouse devant la maison. La Mère Valrin nous tourne le dos, nous faisant croire qu’elle n’est pas curieuse d’espionner. Le groupe forme comme une ronde autour de mon père et l’appelle par son prénom. L’ambiance est joyeuse. Je ne sais pas comment me comporter. Je dis bien bonjour et j’apporte des boissons sur un plateau.
Il plaisante avec sa nouvelle petite bande. Elle n’a rien à voir avec le mot gogol, qu’avec Gabrielle nous utilisons pour désigner les garçons de la classe. Espèce de gogol. Pauvre gogol. Quel gogol celui-là. On se regarde : Un vrai gogol, et on éclate de rire.
Mais très vite au Clos de Vie, un pou trotte dans la tête de mon père. Il se plaint de sa collègue La Pou, qu’il baptise ainsi pour sa maigreur et sa laideur. Ma mère ne relève pas, fait mine de l’écouter. Quand on mange à trois avec mon collègue, tout le long du repas ils se parlent entre eux. Ils font comme si je n’existais pas. Elle est tellement bête. En pensée il écrase entre ses doigts La Pou, qui pourtant renaît dans sa tête.
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