Descendre vers la mer
Chapitre 29
Je rencontre mon beau-père deux semaines après le suicide. Encore un mardi après la bibliothèque. Suzanne nous emmène, Véra et moi, à Saint-Vaast-lès-Mello où vit sa mère. Robert est grand, le visage chevalin. Son rire m’évoque un hennissement, bouche ouverte sur des dents rectilignes. Je m’assois à la table près de Véra. La nappe cirée luit sous la verrière du plafond. On nous sert un sirop. Robert ne nous adresse pas la parole. Il n’a pas de question à nous poser pour lier connaissance. Ma sœur et moi, nous sommes deux objets posés là. Nous regardons Robert qui regarde sa belle. Pourtant maman m’avait dit qu’il était gentil. Le soir je m’épanche dans mon journal intime. Je lui confie ma déception.
Les dimanches après son travail, Suzanne me laisse pour retrouver Robert à Senlis. Je m’en plains aux sœurs. Je n’aime pas, je ne veux pas, c’est sale. Alors elles m’expliquent ce que je dois comprendre Quand on aime un homme, il est normal de vouloir dormir près de lui. Toi aussi plus tard tu le voudras.
Non, elles se trompent, plus tard je ne le voudrai pas. Et d’abord je ne voudrai rien. Parce que de toute façon, personne ne m’aimera jamais. Mais elles font bloc toutes les deux. J’ai douze ans, je me tais, et n’en reparlerai plus.
Ce que j’avais redouté a fini par se produire. La peur que l’un de mes parents vive l’amour en dehors de notre famille. Elle n’est plus la maman que j’ai étreinte, posant ma tête contre son pull doux. Saisi d’impureté, son corps a disparu, détruit comme l’autre. Les deux sont morts ensemble, décidant de mon abandon.
Les soirs de solitude, allongée sur le canapé, je regarde un film. Je retarde le moment d’éteindre la télévision. Quand ce moment arrive, je passe d’une pièce à l’autre, laissant les portes ouvertes, sauf celle de ma chambre. Je la bloque avec la coiffeuse qui me sert de chevet. Je lis, puis je me relève afin de vérifier que la porte d’entrée est bien fermée. Je tire la coiffeuse, j’ouvre ma porte. La maison est plongée dans l’obscurité. Là, au fond du couloir, j’aperçois une femme pendue au bout d’une corde. Tête baissée, elle n’a pas de visage. Ses longs cheveux bruns se mêlent au drapé noir de sa robe. Ses pieds nus se balancent lentement dans le vide. Je m’approche, la vision disparaît. Il me suffira d’être seule, la nuit, pour que la pendue réapparaisse.
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L’autrice remercie Audrey Quintin, Hélène Théaudière, Catherine Tuypens, et Olivier L’Hostis de la librairie L’Esperluète de Chartres, pour leur soutien fidèle et leurs conseils avisés.
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Isabelle Blochet
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