Descendre vers la mer

Isabelle Blochet · Chapitre 18 sur 29

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Descendre vers la mer

Chapitre 18

Au mariage de la meilleure collègue de ma mère, mon père fait la rencontre d’une jeune femme, petite, fine, les cheveux bouclés. Il l’invite à danser, il s’enflamme.

Les semaines suivantes, incapable de se cacher, il lui écrit de longues lettres. Suzanne les cherche à l’intérieur des pochettes de disque. Bien sûr, elles y sont. Elle en trouve d’autres, jetées en boule dans la poubelle du sous-sol.

À le regarder près du portail, guettant le facteur, la douleur me traverse le corps. Ma vie est détruite. Les lettres glissées dans les vinyles, je préférerais ne pas les reconnaître. Leur écriture penchée, régulière, à l’encre bleue, foncée et épaisse. Des brouillons sans doute. Je n’ai pas le courage de les lire. Je titube d’une pièce à l’autre, égarée. Je cherche dans le placard de la salle de bains, sous les piles de linge, d’autres lettres, celles de la femme, que je n’aurais pas davantage le courage de lire.

Notre maison bruisse de chuchotis. C’était dur l’après-midi au Port Royal. J’étais occupée avec des clients, il ne fallait rien laisser paraître. Ils s’étaient donné rendez-vous en ville. Il l’avait écrit dans ses lettres. Je regardais l’heure. Terrible d’aimer son mari pendant trente ans pour en arriver là.

 

Je suis réveillée à l’aube par le téléphone dans ma chambre. Ton père a eu un accident. Depuis trois mois, il est gardien de nuit dans un foyer de jeunes travailleurs. Aux premières lueurs du jour, sous le brouillard de l’Oise, il conduit sa mobylette, les sacoches en cuir remplies de seaux de nourriture pour Bobi. Dans un virage à Montataire, une voiture de face le percute, il perd connaissance. Traumatisme crânien, les deux jambes cassées.

Il passe l’anniversaire de ses quarante-neuf ans à l’hôpital. Il attend la femme dont il est amoureux. Elle vient à son chevet, ils se donnent la main. Elle lui annonce qu’ils doivent cesser de se voir. Il est marié, il a trois enfants, une famille.

Suzanne lui rend visite à son tour. Elle lui apporte un gâteau cuisiné pour lui. Il la rabroue. Elle est saisie par la dureté de ses paroles. En quittant la chambre, elle sent qu’elle ne l’aime plus, cette fois c’est bien fini.

Il rentre diminué à la maison. Du canapé il est passé au lit, allongé, les jambes plâtrées comme dans son enfance. J’évite la chambre. Bobi lui tient compagnie mieux que je ne saurais le faire. Il n’a plus accès à la chaîne hifi, il lui reste uniquement la radio. Les yeux clos il écoute France Culture, Les Chemins de la connaissance, son émission préférée.

Le midi, la table en formica collée contre le mur, nous mangeons tous les trois. Il est pris de fou rire sans raison. Pour la première fois, ma mère tente de me rassurer, mettant les rires nerveux sur le compte des médicaments. Je suis pressée de retourner en classe quand il me lance De quoi va-t-on parler  ? De philosophie ? Je t’écoute, lance un sujet. Heureusement, voir ma tête le fait repartir en fou rire. Laisse-la tranquille, Jany.

Retourner en classe, ne rien dire, même pas à Gabrielle. Écouter le maître et bien travailler.

 

De son lit, mon père me raconte l’histoire du tatouage le plus célèbre du cinéma. Celui d’Harry Powell dans La Nuit du chasseur. Les lettres L-O-V-E inscrites sur sa main droite, H-A-T-E sur sa main gauche. Amour et haine.

Dans les années 1930, en Virginie, Harry Powell voyage à travers le pays, se marie à des veuves puis les assassine, prétextant la volonté de Dieu. Aux yeux de tous, il est le révérend Powell, prédicateur inspiré, d’une générosité miraculeuse. Apprenant qu’un condamné à mort a caché un trésor, il est prêt à tout pour se l’approprier. Il séduit d’abord sa veuve puis cherche le magot. Après l’avoir tuée, il s’attaque à ses enfants, détenteurs du secret, John et Pearl, qui parviennent à s’enfuir. La chasse dans la nuit peut ainsi commencer.

Dans le monde défaillant des adultes, John est le seul à voir clair dans le jeu du révérend. Sous ses yeux incrédules, Powell s’adresse à lui. Ah, mon petit, tu regardes mes mains. Veux-tu que je te raconte l’histoire de « La main gauche et la main droite » ? L’histoire du bien et du mal ? H-A-T-E. C’est avec sa main gauche que Caïn a tué son frère. L-O-V-E. Vous voyez ces mains ? Elles ont des veines qui remontent jusqu’au cœur de l’humanité. La main droite, mes amis. La main de l’amour. Maintenant, je vais vous raconter l’histoire de l’humanité. Ces mains étaient toujours en train de se battre. Maintenant, regardez-les. Harry Powell croise ses mains et mime un combat. La main gauche déteste se battre. On dirait que l’amour est fichu. Mais attendez une minute, attendez ! L’amour est en train de gagner. Oui, parfaitement ! C’est l’amour qui a gagné et la haine est sur le carreau !

Deux mains se mêlant, se combattant, adversaires. Leur duplicité me plonge dans l’interrogation secrète de savoir si les êtres placés en face de moi m’aiment ou me haïssent. Une sensibilité à l’expression du visage, à l’inflexion de la voix, comme signes de sympathie ou d’hostilité. À la recherche d’un mépris caché sous un large sourire, ou d’un éclair de bienveillance sous le masque d’un visage fermé. Comment s’abandonner quand domine la crainte d’un rejet brutal ? Le lien à l’autre est un fil ténu, se balançant dans le vide, prêt à se rompre.

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