Descendre vers la mer
Chapitre 13
Véra n’en finit pas d’émerveiller ma mère. Elle a hérité de la beauté de son père. De sa peau mate, de ses yeux noirs. Parfois je fais semblant d’aller chercher quelque chose dans le placard de la salle de bains, juste pour la regarder sous la douche. Elle a une poitrine magnifique. Elle autorise Véra à se laisser pousser les cheveux. Entremêlés de fils d’or, ils descendent épais et ondulés, tel un faisceau luminescent.
Selon notre mère, Véra a pour elle la beauté, Fanny la gentillesse, moi l’intelligence. Inutile de briguer une qualité qui, par nature, ne nous caractérise pas.
M. Verdier, le maître de CM1, désigne implicitement à chaque rentrée scolaire l’élève la plus jolie de la classe. Il n’y a pas de risque qu’il me choisisse. L’année 1971-1972, il ne s’était pas trompé en jetant son dévolu sur ma sœur. Le plaisir de cajoler une favorite de dix ans le sort de la morosité que lui inspire l’enseignement. Et du dégoût des élèves du genre masculin, qu’il soulève par les oreilles s’ils lui manquent de respect.
Sept ans plus tard, j’ai à mon tour M. Verdier pour instituteur. Parmi les filles de la classe, sa préférence va à Mathilde. Le maître a bon goût. Comme ma sœur, elle est la plus proche de ressembler à une petite femme. Une fois de plus, un adorable visage de poupée. Et un sourire laissant entrevoir des dents d’une blancheur éclatante.
Las, M. Verdier fait une sieste en début d’après-midi. Il balance sa chaise en arrière jusqu’à trouver la position la plus favorable à l’endormissement. La classe sourit en douce, mais il ne viendrait l’idée à personne d’interrompre la pause du maître. À son réveil, le pas lourd, il marche entre les rangs. Il s’arrête derrière Mathilde et se met à caresser ses cheveux. Il la complimente d’une voix tendre, passant les doigts à travers ses boucles. Un sourire enjôleur se dessine sur ses lèvres. Tous les regards se tournent vers Mathilde. Elle rougit, captive, elle ne sait où poser son regard. Puis il s’éloigne, la laissant à sa gêne. Moi aussi je suis gênée. Et j’imagine ce que doit ressentir Adèle. L’attitude de M. Verdier ne me paraît pas normale. Son grand corps, je le préfère devant le tableau noir, pas derrière Mathilde.
Je raconte cette scène à ma mère. Du récit que je lui fais des mains du maître posées sur Mathilde, elle ne s’offusque pas. Il faisait la même chose à Véra, il l’aimait tellement. Aux yeux de Suzanne, M. Verdier est un dieu vivant, capable de propulser ses enfants vers les études qu’elle n’a pu suivre. Elle n’a pas de mots assez forts pour nous communiquer son admiration. Il est un maître exemplaire, délivrant à la classe un niveau d’instruction inégalé.
M. Verdier lui procure des joies intenses, ignorées de lui. Elle vit pleinement les périodes de composition qui scandent sa vie de mère : celles de décembre, d’avril et de juin. Dans la cuisine, elle me fait apprendre inlassablement mes leçons. Elle me lance à la volée un verbe – premier, deuxième ou troisième groupe – et un temps. Chanter au futur antérieur, croire au plus-que-parfait, finir à l’imparfait du subjonctif. Je dois le conjuguer le plus rapidement possible. Et les récitations, longues, ardues, au vocabulaire riche, qui n’en finissent pas de l’exalter. Ah, L’Invitation au voyage… Mais écoute ces rimes, ce rythme, Baudelaire est vraiment merveilleux.
Contrainte par ses corvées ménagères, elle place mon manuel scolaire près de la vaisselle, des épluchures ou du linge à repasser. Elle m’entraîne telle une pouliche à la course. Je dois arriver première, avec une tolérance éventuelle pour la deuxième ou la troisième place. À ne pas relever les défis qu’elle me lance autant qu’à elle-même, le risque serait de la décevoir.
Elle joue à la maîtresse d’école avec sa famille, imbattable sur le calcul et les règles de la langue française. Je bute sur les mots quelque, leur. Quand faut-il ou non les accorder ? Elle se réjouit de m’expliquer la règle avec clarté, la rendant vivante par des exemples. Elle organise aussi des dictées pour mon père et moi sur la table de la salle. Elle reconnaît en Jany un élève appliqué, soucieux de progresser, attentif à ses corrections en rouge écrites dans la marge. À l’oral, cependant, il a un problème d’élocution, ses phrases sont malhabiles. Il doit parler moins vite, prendre le temps de chercher ses mots, de construire correctement ses phrases. Il veut à tout prix s’améliorer.
Elle se vante, fière de ses méthodes pédagogiques auprès de Fanny. En CP, au premier trimestre, ta sœur travaillait bien, elle était dans les meilleurs. Au deuxième trimestre, toutes les notes avaient chuté, elle n’avait plus que la moyenne. Je lui ai dit « Puisque tu ne travailles pas bien à l’école, je ne veux plus de toi, je te ramène à la maternité. Regarde, maman prépare ta valise. Allez, on s’en va, mets ton manteau. » Ta sœur criait, pleurait, il faut voir comme elle s’agrippait avec ses petites mains au radiateur du couloir. C’est fou la force d’un enfant dans ces moments-là. Elle rit, imitant Fanny « J’veux pas partir, j’vais travailler ! » Ta sœur était l’aînée, elle était moins éveillée que vous. Elle a cru que je pouvais la ramener à la maternité. Au troisième trimestre, sa moyenne a remonté d’un coup.
Les jours de composition, elle veille à mon sommeil et à mes repas. Après l’école, elle me demande sur quelle récitation je suis tombée. Et quand arrive enfin mon carnet, avec un brin de solennité, elle s’assoit sur la chaise de la cuisine. Celle de la détente, près de la fenêtre. Elle lit les notes obtenues, sourit à l’appréciation du maître, avant d’apposer sa signature alerte, relevée d’un trait résolument tourné vers l’avenir.
L’épouse de M. Verdier est institutrice dans la même école. Elle me garde le mardi après la classe, ma mère quittant tard le travail ce soir-là. Le couple habite un logement de fonction à quelques pas de l’école. Du balcon de notre maison, j’ai vue sur la fenêtre de leur salon. C’est un immeuble en pierre claire, à deux étages. L’entrée, agrémentée de plantes, respire la tranquillité. La teinte du carrelage rappelle celle de la pierre. Nous montons au premier étage.
Pour le goûter, Mme Verdier prépare à Adèle et à moi une tartine recouverte d’une matière âpre et rugueuse. Elle achète son miel chez un producteur de l’Oise. Je ne lui montre pas ma révulsion. Elle verse une petite quantité d’eau dans un verre. Je suis assoiffée par mon après-midi d’école, et par le miel. Je n’ose pas lui réclamer un deuxième verre. Quand je me risque à le faire, je guette le mince filet d’eau qui le remplit à peine.
Parfois, au détour d’un jeu, j’avance vers leur salon. Un bouquet de fleurs séchées décore la pièce. M. Verdier se repose sous l’abat-jour en toile. Il lit, calme, concentré, ailleurs. Mme Verdier lit près de lui. Cette image me surprend, ma mère ne lisant pas, encore moins à cette heure.
J’ai appris par Adèle que ses parents regardent Le Grand Échiquier. Je suis impressionnée. L’émission invite les chanteurs à la mode. À l’insu de mon père, je rêve de la regarder. Il prétend que Jacques Chancel invite un ramassis d’imbéciles du show-biz. Il se trompe, j’en suis certaine, la preuve, M. Verdier la regarde. Il existe deux mondes. Le monde actuel, vivant, joyeux. Et le monde de mon père. Il m’y enferme, prisonnière, sans porte de sortie. Mais un jour je serai grande, je serai libre, et je déciderai moi-même de tout ce qui m’intéressera.
Quand elle vient me chercher à vingt heures, ma mère se montre à Mme Verdier humble, reconnaissante, consciente de l’honneur fait à notre famille que je sois accueillie chez eux. Elle demande si j’ai été sage, si j’ai bien fait mes devoirs. Je ne vous dérange pas plus longtemps il est tard merci.
Elle me confie l’envie profonde que Mme Verdier lui inspire, qui a la chance de quitter son travail à quatre heures et demie, marchant aux côtés de sa fille. J’aurais tellement aimé être institutrice. C’était mon rêve. Je me souviens, une fois, je suis rentrée tard du travail et qui j’ai vu dans le jardin ? Mme Verdier ! Elle venait chercher Adèle. Nous étions au mois d’août, je travaillais dur parce que les ouvriers touchaient leur prime. Ils ne partaient pas en vacances, ils gardaient leur argent pour s’acheter des meubles. En plus ils payaient comptant. Je n’avais pas le temps de m’occuper de toi ni de vérifier tes habits. Et ton père, lui, tu imagines bien qu’il n’y prêtait pas attention. Tu portais une petite robe toute sale, toute tachée, comparée à Adèle qui était impeccable dans ses vêtements propres. Je ne me suis jamais sentie aussi honteuse que ce soir-là devant Mme Verdier.
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