Descendre vers la mer

Isabelle Blochet · Chapitre 10 sur 29

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Descendre vers la mer

Chapitre 10

Un hiver, il tombe au village tellement de neige que nous pouvons jouer pendant des semaines à la luge. Derrière la maison, le coteau devient une piste de glissade. Gabrielle et moi passons nos journées à dévaler la pente, petites Heidi de Picardie. Cela nous change du jeu des lianes dans les arbres, quand nous nous élançons à plusieurs mètres au-dessus des tapis de feuilles. La luge est en bois, solide, et nous porte toutes les deux. Gabrielle à l’arrière, moi à l’avant, les mains bien accrochées aux lanières. Dans le bas de la pente, il y a un poteau électrique. Un jour ma tête cogne dedans, mais rien n’arrête le plaisir de glisser encore et encore.

Il vient à mon père l’idée de remorquer ma luge à la boule d’attelage de la voiture. Il attache avec vigueur la luge à la DS, et nous voilà partis. Mains au volant, luge bien accrochée, il remonte fièrement notre rue avant de suivre un parcours qui m’enchante.

 

La quarantaine passée, il n’est jamais monté sur des skis. Qu’à cela ne tienne ! Il embarque sa petite famille pour les premières vacances à la neige. À l’arrivée au chalet, les sœurs n’ont pas le temps de se poser. Elles doivent se dépêcher de suivre leur père. Il marche à grands pas, soulevé par un enthousiasme difficile à contenir. Il brandit son bâton en direction des sommets Les filles, regardez ! C’est là que nous partons skier ! Les trois pompons s’agitent à l’extrémité de leur bonnet. Ils s’engouffrent dans la télécabine, encombrés de leur matériel flambant neuf. Elle les dépose au début d’une piste noire verglacée.

Un skieur entend mon père donner des indications de base à sa petite troupe. Inquiet, il s’approche et voit se confirmer son intuition : aucun ne sait skier. Il explique qu’il est trop dangereux de commencer par une piste noire, surtout pour de jeunes novices. Il leur faut débuter par des cours de ski sur des pistes vertes. Il recommande de descendre à la station par la télécabine. Au grand soulagement de mes sœurs, mon père écoute son conseil.

Il s’amuse à dévaler les pistes à pic. Dans sa combinaison rouge, il est reconnaissable à ses chutes spectaculaires, skis et bâtons projetés en tous sens. Il se relève le sourire aux lèvres, avant de s’élancer de plus belle. Véra le suit de près, tandis que Fanny adopte un slalom sage et prudent. Un jour, il atterrit au bas de la station, droit dans un tas de fumier. Ma mère éclate de rire.

Nous partons deux semaines aux vacances de Pâques dans un village des Alpes du Sud, à Orcières Merlette. À cette période, il y a moins de neige mais plus de soleil. Le scintillement de la neige a opéré sur nous une transformation inattendue. Notre réveil est terrifiant. Nous voilà bouffies, seul mon père y échappe. Nos lèvres, nos joues et nos paupières ont doublé de volume. Des monstres. Nous cachons nos boursouflures sous des couches de crème et des lunettes de soleil au verre opaque argenté.

Dans l’album de famille aux lourdes pages noires, et qu’il complète avec soin, mon père commente une photo de nos vacances en montagne. « Comment ne pas regretter ce bonheur ? Ce rêve que tous devraient avoir vécu. La découverte du Splendide et j’étais fou de cela. »

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