Descendre vers la mer
Chapitre 2
Sur la mobylette qui l’emmène au magasin, ma mère calcule le chiffre qu’elle doit atteindre pour payer la traite du nouveau bateau. Véra en a dessiné un, couvert de poils, nommé « Le bateau poilu », à côté de mon père disant dans une bulle « Je vais bientôt l’avoir mon bateau ». Elle ajoute dans un encadré « Il rêve ». Au Salon nautique de Paris, plutôt que sur les fameux Jeanneau ou Beneteau, il jette son dévolu sur un Rocca à moteur de cinq mètres quatre-vingts.
Sa coque verte est entourée d’une corde torsadée vert et blanc. Le Rocca est baptisé par mon père Monplaisir. Avec sa femme, il réserve l’unique cabine à leurs filles, eux dormiront sur la plateforme à l’arrière. Pour leur premier été, il fabrique une structure en bois formant un toit contre le soleil, le vent ou la pluie. Il utilise les montants afin de créer des rangements astucieux. La vaisselle est maintenue par des supports qui la stabilisent pendant la navigation. Ma mère n’est pas en reste de créativité. Elle coud une cretonne, qui vient orner les côtés de la structure d’une bande de tissu orange. La couture est minutieuse, les découpes nombreuses, car la bande se termine vers le bas en demi-lunes. Dans le même tissu, elle coud un drapeau sur lequel elle brode « Monplaisir ». Au fil des années, elle y ajoutera les blasons des régions où nous naviguerons : la Côte d’Azur, la Corse, l’Espagne, la Camargue et l’Aude, pour le canal du Midi.
Entre la plateforme à l’arrière et la cabine à l’avant, l’espace commun se limite à quatre mètres carrés. Il se réduit quand nous relevons la table. Mes sœurs mangent sur la plateforme, assises les jambes en tailleur. Mon père et moi avons droit aux meilleures places sur les sièges intégrés (mais les mouches me gênent pendant le repas). Ma mère place sa chaise pliante entre la kitchenette et le siège conducteur. L’eau provient de deux jerricanes placés sous l’évier. Le jour, nous accédons au bloc WC en tirant mon matelas et la plaque de bois. Mon père le vide dans la mer avec entrain. Je nourris les poissons !
Magnifique sous sa casquette blanc et or, il prend des airs de grand capitaine, sous l’ordre duquel obéit son jeune mousse, Fanny. Il se moque de sa femme, qu’il verrait mieux dans une petite caravane avec de petites fenêtres et de petits rideaux. La défense des grands hommes marque une pause dans son esprit. Mozart et Beethoven attendront la fin des vacances. Pareil pour les peuples opprimés, les victimes de la Shoah et de la famine en Afrique, pareil pour les animaux en souffrance. Au contact de l’eau, son élément, il s’apaise. Sa fine moustache ondule à mesure qu’il sourit et s’enthousiasme. Il se plaît ici le Monplaisir. Regardez comme il est heureux. Elle lui manquait la mer.
Le Monplaisir glisse avec volupté vers les criques. Au réveil, le contour des pins, des rochers, est d’une parfaite netteté. La transparence de la mer se fait plus éclatante. Les cigales entament leur douce musique de l’été. L’après-midi, la brise se lève, le bateau se balance. La chaleur intense atténue les couleurs. Des voiliers jettent l’ancre pour de luxueux plongeons, puis repartent. Au gré des heures lentes vient le soir. La crique s’endort avec moi, bercée par le clapotis des vaguelettes.
Mon père fuit les vacanciers. Il les juge trop bruyants, trop vulgaires, trop médiocres. Ou bien trop bourgeois, trop riches, trop snobs. Seuls les pêcheurs trouvent grâce à ses yeux. Il entame la conversation avec eux toujours par les mêmes mots Ça mord ? Il choisit des criques isolées, d’un accès difficile. Sa phobie du transistor, encore pire s’il est branché sur Europe 1 – le diable absolu –, le fait décamper vers une autre crique.
Le ravitaillement en eau et en nourriture se fait par notre bateau gonflable. Ma mère n’a pas l’agilité ni la souplesse de son mari. Elle quitte le Monplaisir par l’échelle. En équilibre instable, elle pose un pied sur le pneumatique, puis l’autre. Elle s’assoit, son panier en osier à côté d’elle, encombrée par les jerricanes et par nos chaussures. Nous traversons à la nage des bandes d’algues sombres. Les longs cheveux noirs à la surface de l’eau m’attrapent les chevilles, puis tout le corps. En hurlant, je nage de toutes mes forces vers le sable.
Il a déjà atteint la plage au crawl qu’elle s’extirpe avec peine de sa fragile embarcation. Nous récupérons nos chaussures. À chaque début de vacances, elle nous achète une nouvelle paire d’espadrilles. Elle nous laisse le choix de la couleur : rose, kaki, bleu ciel. J’ai la hantise du sable mouillé dans mes espadrilles. Sur la promenade qui longe la mer, je ne veux plus avancer, je resterai là de toute façon, non je ne suivrai pas. À bout de patience, elle s’écrie Quel sale caractère ! T’es vilaine ! T’es pas belle !
Levé avant sa famille, à l’heure où la mer étend son velours, mon père fend l’eau. Il part chercher sur la côte le pain frais du petit déjeuner. Je sens son retour au tangage du Monplaisir quand il se hisse à l’échelle. Il me rapporte une gourmandise au chocolat que je déguste légèrement fondue, l’après-midi devant ma grille de mots croisés. Je suis la seule qu’il gâte ainsi. Mes sœurs n’ont jamais rien, et jamais elles ne se montrent envieuses. Je suis sa petite dernière. Tu ne trouves pas que notre fille est adorable ?
Tous les deux, nous partons à la nage en direction d’une crique. Sa beauté nous donne l’envie de nous promener. Flânant vers les hauteurs, nous marchons sur un rocher qui forme une avancée dans la Méditerranée. Le bleu de la mer se confond avec le bleu du ciel, nous ne parvenons plus à distinguer les éléments. Le vent léger soulève nos cheveux. À cet instant, le bleu infini nous emplit, pâle, doux, teinté de soleil dans la pureté du matin. La mer esquisse des mouvements imperceptibles. Nous gardons le silence une éternité. Il souhaite m’apprendre à plonger Place ton corps à l’extrémité du rocher, ne regarde pas le vide, n’aie pas peur. Tiens-toi droite, fixe le Monplaisir au loin. Tends tes bras vers le bateau et plonge comme si tu allais l’atteindre. Pour me montrer il plonge en premier. Je le regarde s’élancer, gracieux, avant de disparaître dans la mer.
Nous naviguons au large. Il coupe le moteur. Avec mes sœurs nous faisons du sous l’eau. Nous sortons les masques et les tubas. Elles m’ont appris à nager, elles m’apprennent maintenant à me servir du masque. À ne pas respirer par le nez, à économiser mon souffle. Je bois souvent la tasse. Je laisse le tuba sur le bord du bateau. Je ne sais pas, comme mon père, plonger profondément et remonter à la surface en soufflant un grand jet d’eau.
Nous prenons notre élan ensemble du haut de la cabine. Fanny plonge les jambes parallèles. Je suis trop impatiente pour chercher à l’imiter. Des heures durant avec Véra, nous sautons le plus loin possible, en remontant vite par l’échelle. Ma mère ne lit pas, ne fait pas la sieste, elle passe son temps à nous regarder, impressionnée que ses enfants nagent si bien. Jamais elle ne s’aventurerait à se baigner en pleine mer. Je ne comprends pas sa peur, mais je m’y suis habituée. Elle nage seulement à la plage, à quelques mètres du bord. Cent fois lors de nos baignades, elle me demande J’ai pied ? Son père, qu’elle aimait tant, et dans la mémoire duquel elle m’élève, est mort noyé à l’âge de trente-six ans. L’été 1945, à la fin de la guerre, par un après-midi où la famille s’était réunie au bord d’une rivière de l’Aube.
Au bout d’une semaine à ce rythme, nous sommes couvertes de coups de soleil, sans compter les affreuses taches de rousseur qui envahissent mon visage. Pas de douche sur le bateau, c’est la mer qui nous lave. La nuit, les brûlures de la peau, recouvertes d’une fine couche de sel, font mauvais ménage avec le nylon du duvet. Nous redoutons de nous y glisser le soir.
Notre cabine forme un V renversé. Nos pieds se rejoignent au fond, sous le hublot. Je dors au milieu, nichée entre Fanny et Véra. J’attends cette proximité des vacances tandis que le reste de l’année un étage nous sépare. On chuchote, on papote, on glousse. Fanny s’endort avant nous, emportée par ses rêves. Véra caresse mon dos pendant cinq minutes, puis c’est mon tour de caresser le sien, et ainsi de suite jusqu’à nous endormir. Au plus fort de nos coups de soleil, l’exercice s’avère périlleux. En deuxième semaine, lorsque nos chairs commencent à peler, nous nous tirons nos lambeaux de peau.
Le matin, Véra s’occupe de moi comme d’une poupée. Dans les niches de la cabine, elle choisit un dos-nu et un short, vérifie l’association des couleurs et me les tend. Pour me coiffer, il faut sortir de la cabine. Elle ne se montre pas découragée par mes cheveux qui restent ternes malgré les vacances. Ma sœur me montre son secret de coiffure : former une torsade bien serrée, la relever en l’enroulant, et l’attacher par une barrette. Sous l’effet du soleil, les petits cheveux autour de son visage ont éclairci. Elle porte toujours ce qui met en valeur son bronzage. Véra est une vraie fille. Je l’aime absolument.
Il écoute en dilettante la météo marine diffusée sur France Inter. Il décroche assez vite, bercé par la voix féminine et la poésie du vocabulaire. Il ne s’inquiète pas davantage de la météo locale. Un soir, il s’étonne de voir les bateaux quitter un à un la crique. En pleine nuit, nous sommes réveillés par le bruit de la coque du Monplaisir qui tape contre les rochers. Le vent s’est levé. Mon père saute dans la mer sombre, suivi par Fanny en chemise de nuit. À la force de leurs bras, ils éloignent la coque des rochers. Par ce plongeon nocturne, Fanny devient notre héroïne. Ma mère raconte à l’envi Comment Fanny a sauté en chemise de nuit dans la mer.
Elle raconte aussi l’épisode de Comment papa a failli nous faire périr en mer. En Espagne, il décide de voguer au large de Rosas. Le bateau s’arrête. Plus de carburant. Pas de problème, il ouvre le bidon de réserve. À sec ! Il a oublié de le remplir. Pas de problème, il sort les fusées de détresse. Elles ne veulent pas se lancer ! Il a oublié de les renouveler. Sous les yeux effarés de sa femme, il regarde au loin. Nous allons périr en mer, desséchés par le soleil de l’Espagne, agonisant sur notre radeau de la méduse. Soudain il aperçoit un bateau à l’horizon. Nous nous mettons tous à agiter les bras et crier à l’aide. Ainsi nous serons secourus. J’associe cet épisode à l’expression de mon père, sourire aux lèvres, Si Dieu me prête vie.
Ou encore le fameux Comment j’ai jeté les escalopes par-dessus bord. Ma mère met un point d’honneur à cuisiner de bons petits plats malgré le tangage. Elle a même embarqué sa cocotte-minute. Mon père jette l’ancre en face de Marseille, au pied du château d’If. Le matin, visite des anciens cachots. Il m’explique Regarde comme les cachots sont bas. Imagine le prisonnier passant le reste de sa vie, sous la chaleur, à ne plus pouvoir se tenir debout.
Ce midi, elle cuisine des escalopes panées. Un bain dans l’œuf, un bain dans la chapelure. Pendant la cuisson, son regard se pose sur la mer. La houle s’est levée. Les vagues se font plus profondes, leurs crêtes plus mousseuses. Elle s’écrie Jany, lève l’ancre ! Il faut partir ! Cédant à la panique, elle jette le contenu de la poêle par-dessus bord. Nous regagnons précipitamment le port de Marseille. Le soir elle rit Quel malheur, elles avaient l’air réussies mes escalopes, elles commençaient à sentir si bon. Ce n’est pourtant pas mon genre de jeter la nourriture !
Soucieux de faire jeune et sexy, mes parents portent des maillots de bain imprimé léopard. Lui brun à la peau mate, fin et musclé, elle blonde pulpeuse. Ils ne vont pas toujours garder leurs maillots sur eux. Dans les années soixante-dix, fleurissent les plages de naturistes. La réappropriation du corps en guise de lutte contre les valeurs bourgeoises et conservatrices : mon père applaudit. Ma mère suit, tentée par les idées avant-gardistes de son époux.
Une épreuve pour mes sœurs à qui on ne demande pas leur avis. Puberté naissante pour Véra, affirmée pour Fanny. Elles développent des stratégies d’évitement. Ne pas aller se baigner, croiser les bras, croiser les jambes, poser un livre au creux des cuisses. J’évite de regarder. Je connais le corps de ma mère. Autrefois elle faisait sa toilette quotidienne avec moi, près du lavabo mon visage était à hauteur de son sexe. Mais je ne veux pas voir celui de mon père, ni ajouter à l’embarras de mes sœurs.
Un après-midi dénudé, Fanny flotte sur le bateau pneumatique. Il attrape la caméra et commence à la filmer. Fanny crie, il coupe.
Il lui prend l’envie de faire du ski nautique. Toutes les quatre, nous redoutons ce moment : ma mère doit conduire le bateau. Peureuse au volant, elle est une piètre conductrice, plus encore en mer. Mon père lui montre une fois, deux fois, trois fois comment tourner la clé, lever les manettes et démarrer le moteur. L’incompréhension et la crainte de mal faire diminuent ses maigres réflexes. À défaut du moteur, c’est sa colère à lui qui démarre au quart de tour. Il tempête, piétine, bondit, hurle. Mais tu ne comprends rien ! Tu es bête ou quoi ! Elle s’applique, répète les gestes. Rien n’y fait. Mes sœurs et moi, nous savons que les skis ne sont pas près de glisser sur l’eau… Véra est restée en retrait, silencieuse, grave. Sa silhouette se détache du bleu profond, statue nimbée de lumière. Elle joint les mains en fixant la mer.
— Arrête de crier ou je me noie, dit-elle à son père.
Il a l’obsession du rinçage de la vaisselle. La méthode employée par sa femme le rend fou. Elle rince le dessus de l’assiette, mais pas le dessous, ou mal. Quand elle les empile, le dessus se retrouve en contact avec la mousse. Pareil pour les bols, les verres. Il la dispute à la vaisselle du matin, du midi et du soir. Le peu d’eau dans les jerricanes n’aide pas. Elle fait le dos rond.
Véra déteste les vacances sur le bateau, à naviguer au gré du père. Elle refuse l’isolement qui est le nôtre, prisonnières en mer, à lui appartenir. Elle refuse l’inconfort, la promiscuité, les corps qui se gênent, se frôlent. Elle se plaint de ne pas pouvoir ranger ses affaires. Elle se plaint d’accoster, de repartir. Elle aspire à rester le temps de lier une amitié, un amour de vacances. Elle s’enfuira l’été de ses quinze ans. En Corse, elle s’échappera vers les soirées du camping de Porto-Vecchio. Elle rentrera la nuit, les rames couchées dans le pneumatique, pour ne pas réveiller le père dans son sommeil.
Les heures préférées de Véra sont celles passées dans les ports de la Côte d’Azur. Malheureusement pour elle, nous ne les fréquentons presque jamais. Trop chers, trop de monde. À la capitainerie, elle apprécie de prendre enfin une bonne douche et de se faire belle. Habillée de blanc, elle marche pieds nus sur les pontons en bois, flanquée de sa petite sœur. Elle tourne le dos au Monplaisir, qui fait doucement sourire à côté des lignes épurées des hors-bord. Elle se laisse subjuguer par les yachts de Saint-Raphaël. Elle y entrevoit des cabines plus vastes que des appartements parisiens. Serveurs et cuisiniers s’affairent, transparents. Dans les salons en teck à ciel ouvert, de jeunes femmes sophistiquées se prélassent sur les banquettes en cuir clair. Des élégantes, cheveux tirés en arrière, lunettes de soleil relevées. Véra se promet de leur ressembler un jour.
La voiture tracte le Monplaisir sur l’autoroute. Nous trois à l’arrière, ramollies par les suspensions de la DS. Les sœurs sur les côtés, moi au milieu, comme dans la cabine. Le grignotage de Chamonix me donne des envies de vomir. Habituellement, Suzanne veille à la tranquillité de son mari au volant. Elle tourne la tête vers nous d’un air important Les enfants surtout vous êtes calmes. Il faut laisser votre père se concentrer. C’est très fatigant de conduire. Qu’on n’ait pas un accident.
Est-ce la tristesse du retour des vacances ? Cela vient sans prévenir, pour un rien, un mot puis un autre. Elle le contredit, il s’agite sur son siège. Elle tient bon, elle réplique. Il commence à crier. Sa nuque se contracte. Ses muscles se tendent, aux bras, aux épaules. Elle ne veut pas lâcher. Il explose Tais-toi ou j’ouvre la portière et je te jette dehors ! Il tape le volant. J’y crois, il va ralentir, la sortir de la voiture, claquer les portières et reprendre la route en silence. Laissant ma mère sur le bas-côté.
Elle se tait. Elle sait qu’il ne peut supporter un mot de plus. Elle doit attendre que le corps de son mari se détende, dans la mollesse de cette foutue DS.
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