Descendre vers la mer

Isabelle Blochet · Chapitre 11 sur 29

Pages du PDF

Descendre vers la mer

Chapitre 11

Avant d’aller me coucher, je jette mon pyjama au sol et m’élance nue d’un bout à l’autre du couloir. Je virevolte de la cuisine à la salle, imitant les pas de danse de Véra. Mes parents se sont habitués à mon quart d’heure de folie et s’en amusent Oh oui, tu es maligne ! Mais un soir, tandis qu’ils se sont assis dans le salon comme à l’Opéra, ma mère fait une drôle de tête Tiens, Nénette elle a une boule à sa lune. Dès le lendemain, je suis expédiée chez le médecin de famille. Le verdict tombe : je dois être opérée d’une hernie inguinale à la clinique de Senlis.

Par manque de place, je n’ai pas le droit à l’étage des enfants mais à celui des adultes. Je partage une chambre avec une vieille. Elle soliloque sous ses draps, je ne peux m’endormir. J’ai la hantise qu’elle ne s’approche de mon lit, et ne frôle mes joues de ses mains aux veines saillantes. Elle fait surgir en moi une vision digne de L’Île aux trente cercueils que j’ai regardé récemment : sur le mur blanc de l’hôpital, une femme pendue oscille au bout d’une corde. Tête baissée, elle n’a pas de visage. Ses longs cheveux bruns se mêlent au drapé noir de sa robe. Ses pieds nus se balancent lentement dans le vide.

Je réclame ma mère, pourquoi ne vient-elle pas ? Seule Véra me rend visite. Héroïque, elle a traversé à vélo la base aérienne de Creil et pédalé sur la grande route de Senlis. Je suis soulagée de la voir, prête à m’enfuir avec elle sur le porte-bagage de son vélo, comme l’été quand nous allons à la piscine. Elle sourit à mon idée. Véra partie, je me sens abandonnée. Plus personne ne viendra me chercher, plus personne ne voudra de moi. Ma famille s’est délestée d’un poids.

 

Le temps n’en finit pas. Au dixième jour, je décide de disparaître. Je sors sans bruit de la chambre nauséabonde. En chemise de nuit, je me faufile dans les couloirs et franchis l’entrée. Je m’arrête dans la rue, je ne sais où aller. Trop tard, la gardienne m’aperçoit et me crie de rentrer tout de suite. J’obéis. La clinique appelle ma mère, je rentre à la maison le lendemain.

OceanofPDF.com