Descendre vers la mer
Chapitre 14
Fanny a fait la connaissance de Jean-Gilles. Il entre dans notre famille tel un rayon de soleil. Jean-Gilles est un grand sec aux cheveux blonds coiffés en arrière, façon Johnny. Il m’appelle Tiote.
Mon père est aux anges. Des copains qu’elle lui a présentés, il est de loin son préféré. Il s’identifie à ce jeune ouvrier issu d’une famille modeste. L’amoureux de Fanny arrive chez nous sans exigence, sans idées politiques, sans discours risquant de lui déplaire. Drôle et léger, un brin clown, Jean-Gilles acquiesce à tout. S’il ne lit que Le 60, le journal des petites annonces de l’Oise, qu’importe, mon père lui transmettra son savoir. À la table du dimanche, le jeune homme boit le vin de l’aîné autant que ses paroles.
Ce qui doit arriver arrive. Fanny lui demande si Jean-Gilles peut rester dormir chez nous. Pas de ça chez nous. Ma sœur lui annonce qu’en ce cas elle prendra un appartement à Creil. Aussitôt, il fait volte-face et donne son accord. Il espère la garder près de lui le plus longtemps possible.
Lorsque Fanny est rentrée à six heures du matin, mon père était furieux. Elle fréquente trop Jean-Gilles. Il lui a même dit, ce dont il s’est excusé après, Autant que tu partes vivre avec lui si tu rentres juste pour manger. Et pourtant, ce serait lui le plus triste de son départ. Il ne désire pas la voir quitter la maison une fois son examen obtenu, loin de là. Il espère qu’elle reste jusqu’à ses vingt-cinq ans afin de profiter de sa jeunesse. Selon Jean-Gilles, il la traite comme une petite fille. Mais elle considère que notre père a raison. Sa jeunesse serait bien plus belle si elle vivait avec Jean-Gilles le week-end, tout en ayant son point d’attache chez nous la semaine.
Le jour où Fanny quittera la maison, mon père perdra une belle compagnie. Elle ne cesse de se ranger à ses avis, qu’ils concernent la politique, l’histoire ou la philosophie. Elle le suit dans ses loisirs, passionnée comme lui par la mer et le Monplaisir. Elle se plie à ses ordres de bêcher le jardin ou de tracter de la terre depuis la forêt, des travaux physiques qu’elle accepte sans broncher. Selon ses envies, il la fait jouer des après-midi entiers au ping-pong ou s’asseoir dans le fauteuil pour écouter de la musique classique. Elle attend qu’il la laisse retourner dans sa chambre tranquille. Ce n’est pas Véra qui se dévouera ainsi lorsque Fanny sera partie.
Véra ment aux parents. Elle leur fait croire qu’elle descend se coucher. En pantoufles et robe de chambre, elle embrasse papa maman, Bonne nuit dormez bien. Une fois dans sa chambre, elle enfile à la hâte son jean et sa veste. Après un rapide maquillage, elle attrape ses hauts talons et enjambe la fenêtre. Elle repousse les volets de métal. Pieds nus, elle dévale la pente douce jusqu’au portail. Devant la maison des voisins, Fabrice l’attend dans sa Simca, direction la discothèque de Sacy-le-Grand.
À la sortie de boîte, Véra doit rentrer discrètement. La Mère Valrin est habituée à l’apercevoir au petit jour, souliers à la main. Elle ne me dénonce jamais la Mère Valrin. C’est moi qui m’apprête à le faire.
Véra et son amie Juliette ont demandé à dormir toutes les deux dans la chambre du bas. À table, en l’absence du père, les deux gourgandines, comme ma mère les appelle, soulignant leur jeunesse effrontée, n’ont pas leurs pareilles pour animer la conversation avec des récits sur les garçons. La nuit venue, j’accompagne les filles à leur chambre. Sans se méfier de ma présence, elles jettent à terre leur pyjama ; une autre tenue les attend. Je remonte quatre à quatre pour tout rapporter à ma mère. Elle fait alors semblant de descendre pour le baiser du soir. Ses pas résonnent sur le carrelage de l’escalier. Les filles sautent dans leur lit, remontant la couverture jusqu’au menton. À l’ordre qui leur est donné de soulever les draps, elles sont bien obligées de se montrer en tenue de soirée.
Je suis ravie qu’elles aient gagné une interdiction de sortie. Je ne vois pas pourquoi ce serait toujours Véra qui pourrait s’évader.
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