Descendre vers la mer

Isabelle Blochet · Chapitre 3 sur 29

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Descendre vers la mer

Chapitre 3

De retour au travail, ma mère souffre d’entendre le fils du patron marmonner à son intention Les requins sont rentrés. Le Port Royal est un grand magasin de meubles où elle a fait ses débuts de vendeuse après la naissance de Véra. Je travaille à la commission, dit-elle de son métier, ou bien Je travaille à la guelte. Elle ne touche pas de fixe, en début de mois elle commence de zéro. Dans le classement des vendeurs, elle est la première au chiffre. Elle s’est constitué une clientèle familiale. Les parents devenus grands-parents achètent pour les petits-enfants, ainsi de suite. Mme Suzanne est disponible ? Elle les rejoint souriante, impeccable dans son tailleur jupe. Bonjour messieurs dames, comment allez-vous  ? Elle écoute les réponses en dodelinant de la tête. Quand elle n’est pas appelée au standard, elle s’adresse directement aux clients. Je peux vous être utile messieurs dames ? La science consiste à faire le tri, d’un seul regard, entre les acheteurs et les flâneurs, les seconds lui faisant perdre un temps précieux.

 

Les meubles en merisier de style Louis-Philippe sont les plus vendus, devant le chêne foncé qui commence à lasser. J’aime me promener dans le labyrinthe, variant le parcours. Je peux partir des salons en cuir, monter et descendre vers les cuisines, m’approcher du mobilier asiatique décoré de fleurs et de dragons. Si je me dirige vers le fond du magasin en sous-sol, j’ai peu de chance de trouver ma mère qui évite les petits prix. De là, je traverse l’espace des chambres pour enfants. Partout la même odeur de bois et de cire, de neuf et de propre. Partout le même soin à recomposer des espaces de vie. J’ai de la chance, je travaille dans le beau, estime Suzanne. Des livres reliés décorent les rayonnages des bibliothèques, je suis tentée d’en subtiliser. Je ralentis devant la chambre en laqué blanc dont je rêve. Ma mère projette de m’acheter une chambre, mais pas celle-ci.

Je longe les imposants rouleaux de moquette de toutes les couleurs, les unis, les classiques aux ramages vert et brun, les géométriques sur fond orange. J’ai le choix de remonter à l’accueil ou de poursuivre vers les chambres pop.

 

Dans ce dédale, la voix forte de Suzanne me guide. Si on ne me voit pas, on m’entend, s’amuse-t-elle. Le visage inspiré, elle vante la finition d’une charnière, le coulissement d’un tiroir. Elle caresse les tables, soulève le coin d’un matelas, invite à essayer un fauteuil. Son secret, ne pas laisser aux clients le temps de réfléchir, les étourdir de paroles. Ne pas perdre de temps avec un mari s’il dit vouloir revenir avec sa femme. C’est le plus sûr moyen qu’elle ne soit pas d’accord et fasse perdre la vente. Une fois l’affaire conclue Si vous voulez bien me suivre messieurs dames. Elle sort le bon de commande et place le carbone entre les deux feuilles. Elle accorde du temps aux acheteurs, juste ce qu’il faut pour les fidéliser, mais sans prendre le risque de s’éterniser. Lorsque j’ai des problèmes, j’en parle, les gens aiment bien, ils se sentent mieux lotis que moi. Dans le commerce, il ne faut pas se mettre en valeur. Il vaut mieux inspirer la pitié que l’envie. À la signature d’une belle vente, elle offre en cadeau le choix d’une lampe ou d’un éléphant en bois.

 

Au goûter, je descends vers la boulangerie, j’achète un merveilleux au chocolat et des calissons d’Aix à vingt centimes. L’enseigne du Port Royal domine l’avenue jusqu’au pont de Creil. Je suis impatiente de retrouver le magasin, que je considère comme ma deuxième maison. La porte vitrée s’ouvre à mon pas. M’accueille Coco, le perroquet du patron. Ses plumes rouges et bleues apportent la joie dans le magasin. Il lance Coco, l’unique mot qu’il ait appris. Je penche la tête d’un côté, il m’imite, je la penche de l’autre côté, il m’imite à nouveau. Je me tiens à distance de son bec crochu, de ses griffes entourant le bois du promontoire. Je rejoins les vendeurs. Ils rigolent ensemble et sortent des blagues grivoises pour amuser la galerie. Vous êtes de drôles de cocos vous aussi, plaisante ma mère.

 

Les dimanches de forte activité, à l’heure où se vide le magasin et s’éteignent les lumières, le patron invite les commerciaux à boire le champagne dans le bureau de la secrétaire de direction. L’ambiance est à la fête, sans effacer pour autant l’esprit de compétition. Les vendeurs annoncent le montant de leurs ventes les uns après les autres. Suzanne arrive en tête.

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