Descendre vers la mer

Isabelle Blochet · Chapitre 19 sur 29

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Descendre vers la mer

Chapitre 19

Un an jour pour jour après leur rencontre, Fanny et Jean-Gilles se fiancent. La demande en fiançailles respecte la tradition. Mon père préside la petite assistance constituée de nous quatre, de Jean-Gilles et de Juliette. Pour l’heure, il se lève avec cérémonie. Les deux hommes se font face, le sourire en coin.

Jean-Gilles se lance :

— J’ai l’honneur de vous demander la main de votre fille. J’aime Fanny et je souhaite me fiancer avec elle.

— J’entends ta demande, mon futur gendre. Je te donne mon consentement, car je sais que tu rendras ma fille heureuse. Levons nos verres !

 

Fanny quitte la maison. Elle loue avec Jean-Gilles un appartement sur le plateau de Creil. À la tristesse de son départ s’ajoute l’angoisse de la classe de neige. J’appréhende de quitter ma mère et mon lit. Elle me raisonne Tu ne veux jamais aller nulle part et une fois sur place tu te plais. C’est vrai, en plus je m’entends bien avec les copines de l’école. Nous sommes devenues depuis la maternelle une bande de filles soudées. Et contrairement à elles je sais skier. Par conséquent où est le problème ? Peut-être que je suis mieux chez moi, et que j’aimerais une bonne fois pour toutes qu’on me laisse m’y enfermer si cela me chante. Qu’on me laisse vivre entre mon lit et mon bureau, dans le vide des après-midi seule avec mes livres. Gabrielle au contraire rêve de voyages à l’étranger. Quelle drôle d’idée. Le monde est trop vaste, par quel pays commencer ? Je m’imagine perdue dans un hall d’aéroport, accrochée à ma valise, fébrile à l’embarquement dans l’avion. Le vertige de m’éloigner de ma famille, l’impossibilité de revenir vers les miens – très peu pour moi.

 

Afin de préparer le voyage, M. Verdier réunit les parents dans la salle des fêtes. Il aborde le sujet préféré de ma mère, l’alimentation. Il a bien parlé, quand tu vois les parents qui nourrissent leurs enfants de cochonneries. Ils faisaient une drôle de tête à l’écouter. La soupe tous les soirs, je trouve très bien. J’aime pas ci, j’aime pas ça, terminé ! Forcément, avec elle, il faut avaler sa nourriture sans contester. Sauf si je la vomis. Comme il n’y a que la cervelle qui me fasse cet effet, j’ai l’obligation d’ingurgiter tout le reste. Même les boulettes de morue prémâchée que je dispose en douce sous mon assiette. En débarrassant la table, elle s’en aperçoit. Assise seule, je les mange froides.

 

Je déteste d’emblée le centre de vacances des Gets. Les couloirs et les escaliers de carrelage. Les deux lits superposés où je n’ai pas ma place, moi j’ai un lit simple au milieu du dortoir des filles. Les tartines de compote au goûter et la fameuse soupe de M. Verdier m’écœurent. La perspective des trois semaines me désespère. Je déteste d’emblée la vie collective où je devrais me montrer joyeuse. Les veillées m’attristent. Je traîne des pieds pour me rendre dans la salle commune. Mes pleurs entraînent ceux de Gabrielle, quand je lui demande Tu penses à ta mère, toi ?

Les après-skis de mes sœurs prennent l’eau, je passe mon temps les pieds glacés. La montagne ne ressemble en rien à ce que je connais. Nous n’avons pas accès aux remontées mécaniques, donc le jeu consiste à monter en escalier la légère montée, pour la descendre mollement.

Le plus inquiétant, ce sont les lettres de mon père. Lors de la distribution du courrier, les élèves se placent autour de M. Verdier. Le maître appelle régulièrement mon nom. J’en suis contente sur le moment, mais mal à l’aise en reconnaissant l’écriture. Les lettres commencent invariablement par « Ma petite Poulette adorée ». Elles se poursuivent par des péripéties de Bobi en chien valeureux, capable de combattre un rhinocéros, de chasser un tigre ou de dompter un éléphant. Il laisse libre cours à son imagination et, de page en page, invente les aventures dont Bobi est le héros. À la maison, il n’y a bien que Gabrielle pour l’écouter échafauder ses contes, en un phrasé lent et laborieux. Je la soupçonne de prendre goût à ces bêtises. Quand il la coince, j’ai beau faire de grands signes à Gabrielle, j’ai beau lever les yeux au ciel, je sens qu’elle est prise dans l’histoire, embarquée jusqu’en Afrique vers les paysages de mon père.

Les lettres se terminent par « Dans ta valise, rapporte-nous un grand bol d’air pur de la montagne. Tu me manques tant ma petite Poulette. Bobi est si triste. Il s’ennuie de toi, chaque jour il me demande si tu rentres bientôt. Charles Trenet aussi s’ennuie de toi, nous ne dansons plus sur ses chansons. Je t’embrasse bien fort, ton père qui t’aime. »

Les lettres m’inquiètent par leur fréquence et leurs répétitions. Il me prend pour une petite fille alors que je rentre bientôt au collège. Le sait-il ? Sait-il que j’ai grandi ? A-t-il idée de la réalité ? De mon âge, de son chômage ? Il devrait se battre pour rassurer sa famille. Travailler au lieu d’écrire des absurdités à propos d’un chien. Ses écrits soulignent son oisiveté. Les autres pères, eux, n’envoient pas de lettre. Pourquoi faut-il qu’il se comporte différemment des autres, même au loin ? Je rêve qu’il soit normal, pas un original, qu’il ne m’écrive pas, qu’il soit trop pris par ses journées. Pourquoi faut-il toujours qu’il se fasse remarquer ? N’est-ce pas suffisant de m’emmener à Creil flâner devant les offres d’emploi de l’ANPE, comme s’il s’agissait de lèche-vitrines ? N’est-ce pas suffisant de le voir traîner en casquette à carreaux dans ses vieux jeans, tiré à vélo par le vilain Bobi ? Ma mère a honte quand il arrive en plein après-midi au magasin, négligé, l’air décalé à se promener à mobylette. Ses collègues n’osent pas lui poser de question. De ses lettres moi aussi j’ai honte. Que nous réserve l’avenir avec ce papa-là ?

Une seule lettre de ma mère suffit à me faire passer de l’inquiétude à l’anxiété. Elle écrit « Véra et moi sommes allées au spectacle. Ton père n’a pas voulu venir. » Je me faisais une joie que mes parents sortent en couple pour une fois. Je devine la mésentente qui règne à la maison. Derrière ces mots, je sens que la situation est grave. Il a refusé d’accompagner sa femme, sans doute à la suite d’une nouvelle dispute, peut-être provoquée par la présence de Véra. Il se retranche et se sépare un peu plus d’elles deux. Que vais-je pouvoir faire de ce papa qui se brouille avec tout le monde, préférant s’enfermer avec son chien ? Je replie la lettre. La partie est perdue.

 

En mon absence, il a écrit à propos de ma photo de classe :

Ma petite Poulette,

Quand je pense à toi, si tu savais comme je t’admire. Tu es

une belle fleur. Ta sensibilité est touchante, ton petit cœur est très généreux et plein d’intelligence. Ton sourire est malicieux avec tes fossettes. Mon plus grand souhait « beauté de la Vie » est que ton intelligence soit exploitée au service du Bien et du Bel Esprit. Épanouis-toi vers ce qui est le meilleur. Cette âme neuve en toi, ne l’atrophie pas, ne lui montre pas le mal. Fais-lui découvrir le Beau, le Noble. Sois supérieure aux autres par ces causes, par ces penchants, montre-leur le chemin. Enfin, aie de la noblesse et éclaire les autres de ta noblesse. Découvre les Lumières de la Raison.

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