Descendre vers la mer

Isabelle Blochet · Chapitre 9 sur 29

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Descendre vers la mer

Chapitre 9

Il revient de la forêt avec Bobi, il entre joyeux dans la cuisine. Son sourire marque des traits profonds sur ses joues. Il plisse ses yeux pétillants. Je m’approche. Il ouvre grand les bras, je me blottis contre lui. Son pull en laine sent bon la nature. Je m’emplis de l’odeur de la terre, des arbres, de la fraîcheur mêlée à l’humidité. Je passe mes bras autour de sa taille. Nous nous enlaçons tous les deux. Il se penche doucement Ma petite poulette.

Comme lui je marche en forêt. Derrière la maison, j’emprunte le sentier longeant le bois de Jeanne. Ombre des arbres, lumière des blés, contrastes. J’aime le soir porter les traces de mes escapades, comme la crasse entre mes orteils, que je roule en fins boudins noirs. J’inspecte mes éraflures. Je chatouille le contour des croûtes épaisses de mes genoux. En les soulevant légèrement, je vois que la peau du dessous n’est pas cicatrisée. Rouge et humide, elle colle à la croûte. Il faut attendre le jour où celle-ci partira presque d’elle-même, laissant apparaître une peau fine, douce, à peine rosée.

Par chance, personne ne s’aperçoit de ma saleté gagnée en forêt. Un jour, Fanny me stupéfie en déclarant se laver tous les jours. Moi j’utilise peu les deux gants de toilette. Le gant de droite sert pour nous cinq à nettoyer les parties propres : visage, cou, bras, torse, jambes. Le jour suivant, le gant de droite remplace le gant de gauche, et sert à laver les autres parties : sexe, pieds. Oui, le plaisir est de vivre cette saleté comme un secret bien caché.

La cuisine est chaude, le reste de la maison frisquet. Fanny et Véra sont assises sur la table en formica aux pieds chromés. Elles racontent leurs histoires de garçons devant notre mère qui s’en régale. Elle est si captivée que le lait de la ferme s’échappe de la casserole où elle le fait bouillir. Ah ! j’ai encore fait déborder le lait ! Elle me verse un bol de lait chaud. Je souffle sur la surface pour former une légère peau. Les sœurs rigolent en balançant leurs jambes. Le Bambi veille, petit objet fétiche qui trône au-dessus de l’évier. Avec sa fourrure jaune surmontée de marron, ses oreilles vives, il nous sourit, partageant notre joie. Véra est la plus hardie, elle va le plus loin dans les détails sur les garçons. Elle se moque d’eux, de leur facilité à tomber dans ses filets.

J’occupe ma place de petite dernière, celle qui observe et écoute en silence. D’ailleurs, seules comptent les espiègleries de Véra encouragées par nos rires. Véra est si drôle, ses dragues si osées, et les garçons si stupides !

Pendant ce temps, Petit père la noisette, comme l’appelle Fanny, regarde la télévision dans la salle à manger. Le tissu de velours vert caca d’oie protégeant le fauteuil a encore glissé. Mais il s’en moque. Il se sent bien devant son western. Il détend ses jambes sur la chaise en cuir. Je le rejoins et m’allonge sur lui, inquiète jusqu’à l’obsession que mon dos puisse l’empêcher de respirer. Tous les deux, nous regardons le film, ses mains posées sur mes bras.

La séance terminée, allez tout le monde se couche. Nous embrassons nos parents en leur souhaitant bonne nuit. Je ne peux m’endormir tant que mon père est debout. Ma mère aime lui rappeler Ta fille ne peut dormir si tu n’es pas couché. Il obtempère. Et Fanny d’écrire dans son journal intime « À présent que je suis amoureuse, je comprends Maman qui ne peut s’endormir si elle ne sent pas Papa contre elle. » Nous nous endormons tous les cinq le cœur en paix.

Un mur sépare ma chambre de celle des parents. Je le réveille Papa. Il se lève. Je vais aux toilettes, puis lui. Je bois un verre d’eau fraîche, puis lui. Nous nous recouchons sans un mot.

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