Descendre vers la mer
Chapitre 22
Les samedis soir, nous ne faisons rien d’autre, lui et moi, que d’attendre le retour de ma mère. Le croque-monsieur est la seule recette que mon père connaisse. Nous étalons sur la table le paquet de biscottes, le jambon de chez le charcutier, le beurre et le fromage. En gestes lents il tartine les biscottes, plie le jambon et coupe l’emmental en tranches. Il est présent sans l’être réellement, tel un fantôme dont je serais devenue l’amie, une amie habituée à la texture de ses silences. Les biscottes durcissent à la cuisson, mais j’aime ce plat de fin de semaine qui a un petit air de fête. Nous plaçons un à un les croque-monsieur sur la plaque. Ma mère n’aura plus qu’à chauffer le four en rentrant du travail.
Le reste de la semaine, libre de ses journées, alors que Suzanne est au magasin, il prend l’habitude de promener Bobi avec une voisine habitant près de la clairière. Accompagnée de son chien, elle vient le chercher au portail de la maison. La plainte les réunit, lui incompris de la société et de sa propre famille, elle délaissée par son mari. La musique les réunit. Il la fait entrer et l’assoit sur le fauteuil. Elle pose négligemment la laisse du chien sur la table du salon. Elle ne daigne pas mettre les patins.
Sur le buffet breton trône la photographie de nous trois, Fanny en communiante, Véra et moi en baptisées, un pendentif en or à notre cou. Les sculptures en ébène rapportées du Sénégal, bustes de l’homme et de la femme, troublante par ses seins dénudés, ont leur place assignée sur les napperons. Dans le buffet vitré, les poupées russes côtoient les verres en cristal et les couteaux en bois disposés en éventail. La nappe claire recouvre le Bulgomme de la table. L’univers de ma mère, son musée. Sa fierté d’avoir réussi à créer un intérieur bourgeois, l’étrangère la piétine sous mes yeux.
Qu’elle parte, qu’elle retourne dans sa maison. Sa présence me donne envie de crier, mais les portes se referment sur leurs échanges intellectuels. Le soir je rapporte tout à ma mère – elle en est révoltée. Madame s’ennuie ? Madame se lamente ? Il faut vraiment n’avoir rien d’autre à faire pour se promener avec Jany. Et venir chez moi en plus. Ton père voudrait que je m’assoie près de lui main dans la main à écouter du Beethoven, mais qui ramènerait l’argent ? Cette bonne femme se plaint de son mari, pourtant il a une sacrée place chez Usinor, j’en voudrais bien d’un époux comme lui. Toujours les mêmes à pleurnicher sur leur sort. Je t’en ficherais ! J’aimerais voir sa réaction si j’entrais chez elle quand madame est de sortie. Dans la vie, c’est triste à dire, mais il n’y a de chance que pour les garces.
Il crie Où tu as mis ma carte de visite ? Ma mère s’agenouille, cherchant dans le tiroir du buffet. Elle si ordonnée, à chaque chose une place, cette carte lui échappe. Elle est pourtant certaine de l’avoir rangée là. Il vocifère Tu l’as jetée ? À terre, elle sort les affaires une à une. Je garde exprès ma carte de directeur commercial et toi tu la perds. Je te préviens tu me la retrouves. Sans arrêt tu touches à mes affaires. Tu n’en fais qu’à ta tête dans cette maison ! Il tape du pied comme un petit garçon hystérique. Non ! Non ! Tu l’as jetée ! Enfin elle lui tend le bout de papier. Directeur commercial, c’est nouveau. Cela n’a pas duré longtemps à mon avis. Il a dû se vanter, mais à présent il lui faut en apporter la preuve, peut-être bien à la voisine.
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