Descendre vers la mer
Chapitre 23
Après le surgissement de la colère, Suzanne a le visage triste. Elle aurait voulu vivre une autre vie, épouser un ingénieur qui lui aurait fait trois beaux garçons. Elle n’aurait pas eu à travailler. Son mari et ses fils auraient réuni les qualités de son père mort : la droiture, le courage, l’ambition. Elle aurait été la gardienne du foyer respectable d’une femme d’ingénieur. Elle les aurait eues, ses chambres mansardées pour les enfants. L’été, au lieu de naviguer sur le Monplaisir, elle serait partie en caravane sur la terre ferme. Combien de fois elle a entendu Jany se moquer d’elle Il te faut une petite caravane avec de petites fenêtres et de petits rideaux. À l’arrivée au camping, son mari aurait monté tranquillement, calmement l’auvent de la caravane avec leurs fils. Ils en auraient attrapé des coups de soleil pour bien débuter les vacances.
La vie est mal faite quand il faut endurer le bonheur de la voisine. Derrière la clôture, cette femme d’ingénieur mal attifée, mal coiffée, paresseuse comme pas une, souillon dans sa maison. Et pourtant dorlotée par son mari. Chaque jour au moment de partir au bureau, le voisin laisse tourner le moteur de la voiture, le temps de dire au revoir à son épouse, pour quelques malheureuses heures de séparation. Le moteur fait un bruit amer.
À partir de quel événement sa vie a-t-elle pris un mauvais chemin ? Comment savoir quand les choses tournent mal ? Est-ce la noyade de son père à l’été 1945, lorsqu’elle avait douze ans ? Le corps inerte remonté sur la rive, le télégramme envoyé à la famille « Georges décédé accidentellement. » Elle les revoit encore heureux, le matin du drame, lorsque Georges portait le petit frère sur ses épaules et sautillait. Il était tellement ravi d’avoir enfin un garçon. Avoir perdu son père, c’était comme avoir tout perdu.
Est-ce la rencontre de sa mère avec son beau-père, jeune et inconstant, porté sur l’alcool ? Il avait amené la désolation dans ce qui leur restait de famille. Il avait commencé par s’imposer chez eux dans la maison de Conflans, ce qui ne l’empêchait pas de s’amuser en fin de semaine à Paris. Il ne rentrait que le lendemain matin, en apportant des oranges pour se faire pardonner. Ensuite, il avait vendu des titres que Georges avait mis des années à économiser. L’argent avait filé entre ses doigts, en bringues sur la capitale dans de beaux costumes. La haine de Suzanne envers le beau-père prit sa source dès les premiers jours, et ne la quitta jamais.
À cause de lui, il avait fallu emménager dans un appartement à Montrouge. Suzanne était tombée malade des poumons et, pendant plusieurs mois, elle avait été soignée dans un sanatorium à la montagne. Dans les lettres adressées à sa mère, elle la suppliait de ne pas épouser cet homme. Elle la priait de ne pas faire cette bêtise. En vain, car au retour du sanatorium, elle avait reçu un choc. Ils avaient profité de son absence pour se marier. Suzanne l’avait vécu comme une trahison.
Le mariage n’avait rien arrangé, le beau-père buvait de plus en plus. Les fins de semaine étaient réglées comme du papier à musique – le vendredi soir, dans la nuit ou le samedi matin, il rentrait saoul. Parfois, la mère de Suzanne arrivait à récupérer quelques billets froissés de sa poche, quand il en restait. Lorsque la cuite était sévère, le beau-père manquait le travail le lundi matin. Une fois on passait, deux fois on tolérait, trois fois on le virait. Combien de soirs Suzanne était-elle allée le chercher au bistrot à l’angle de la rue. Combien de nuits avait-elle demandé de l’aide aux policiers. Le poste se situait en face, il lui suffisait de traverser l’avenue de la République. Pour les courses, elle était obligée de payer à crédit chez l’épicière d’à côté. Elle allait régler les dettes tous les quinze du mois. Elle avait vu sa mère tenter de divorcer plusieurs fois. Mais le beau-père l’appelait du trottoir d’en bas et menaçait de se suicider en lui montrant des médicaments. Sa mère cédait au chantage et le laissait remonter à l’appartement.
Le beau-père avait ruiné leur famille, non pas qu’elle fût riche de patrimoine, mais elle fut riche des ambitions de Georges. Dans ses projections, sa fille aînée Suzanne deviendrait institutrice, sa cadette assistante sociale et son fils médecin. Il travaillerait dur pour leur offrir des études. Lui-même avait réussi un concours d’État, classé à la troisième place sur la liste des admis. Il lui semblait naturel que ses enfants réussissent à leur tour.
Décidé à leur transmettre son instruction, Georges s’était impliqué dans la scolarité de ses enfants, sans distinction qu’ils soient fille ou garçon. Il apprenait à Suzanne à compter en disposant des marrons sur la table de la cuisine, il en ajoutait ou en retirait, et elle devait trouver le chiffre correspondant. Il devenait rouge de colère quand elle donnait de mauvaises réponses. Mais ces exercices restaient de merveilleux souvenirs, tant elle aimait son père. Suzanne apprenait avec ferveur les récitations, qu’elle clamait avec éloquence. Elle rédigeait des fiches de lecture, écrivant le titre, le nom de l’auteur, le résumé et son avis sur le livre. Elle rangeait ensuite les fiches par ordre alphabétique dans un dossier, conservé dans le tiroir de son bureau, en future maîtresse d’école organisée.
La mort de Georges avait balayé les fiches et les rêves. Malgré les dispositions qui étaient les siennes, et son goût d’apprendre, Suzanne n’avait pas suivi les cours de l’École normale des institutrices, mais ceux de l’école Pigier des sténodactylos. Pour un avenir professionnel bien différent. Ce déclassement, elle ne le pardonnait pas.
Et puis il y eut cette nuit sordide. Celle de la naissance de leur demi-frère. Leur mère était à la maternité. Suzanne dormait avec sa petite sœur dans la chambre qu’elles se partageaient. Elle avait seize ans et sa sœur treize. Elles ont été réveillées par des voix d’hommes dans l’appartement. Les voix se rapprochaient. Elles se sont précipitées sur le verrou de la porte pour s’enfermer. Le beau-père tambourinait pour qu’elles lui ouvrent. Ivre, il est passé par la fenêtre de la cuisine afin d’atteindre le volet et pénétrer dans leur chambre. L’appartement étant situé au deuxième étage, il se tenait à plusieurs mètres au-dessus du vide. Elles ont eu très peur. Pour qu’il ne chute pas, elles lui ont ouvert la fenêtre, puis l’ont poussé de toutes leurs forces dans le couloir où attendaient les hommes, avant de s’enfermer de nouveau. Si elles n’avaient pas été deux cette nuit-là, conscientes du danger, à décider des bons gestes, elles savaient bien ce qui aurait pu arriver. Au retour de leur mère, sans se concerter, les adolescentes avaient gardé le silence, accueillant le bébé du mieux qu’elles pouvaient.
À partir de quel événement sa vie a-t-elle pris un mauvais chemin ? Est-ce le jour où Jany lui a donné une gifle dans l’appartement de Montrouge, alors qu’elle était jeune mariée ? Il était trop tard pour elle. Suzanne l’avait rencontré lors d’un bal. Il était plus malheureux qu’elle, sans famille, seul dans sa chambre d’hôtel. Jusqu’à la mort de Georges, elle avait connu la chaleur d’un foyer, entourée de parents aimants. Lui non. Elle avait eu envie de le rendre heureux et de lui offrir une vie meilleure. Elle s’en sentait l’énergie.
Au début de leur relation, il y eut un revirement. Un dimanche, lors d’une promenade en forêt, ils s’assirent dans les hautes herbes. Jany lui annonça son projet de quitter Paris pour travailler dans le Sud, de là il prendrait un bateau pour faire le tour du monde, qui sait. Ils ne pourraient plus se fréquenter à cause de la distance. Aussi, elle était trop bien pour lui. Elle méritait mieux. Il ne ferait pas son bonheur. Elle devait attendre de rencontrer un homme stable, instruit, ce qu’il n’était pas. Elle s’était à ce moment-là accrochée à lui, l’avait dissuadé avec force. Elle ne se voyait pas traverser la vie au bras d’un autre. Elle l’aimait follement.
Elle aurait dû le laisser partir, par sa faute il était resté. Son désir de descendre vers la mer était sincère, profond, elle aurait dû l’entendre. Si elle avait réfléchi, si seulement elle avait pris le temps de réfléchir. En quittant la forêt, il suffisait que leur chemin se sépare. Ce jour-là, elle l’admettait, elle avait manqué de discernement.
Son père vivant, Suzanne n’aurait pas épousé un petit ouvrier. Georges lui aurait construit un bel avenir, la mettant en garde Laisse-le s’éloigner, il n’est pas fait pour toi. Les gens malheureux répandent le malheur autour d’eux, tôt ou tard. Cet avertissement se serait révélé juste. À partir de quarante ans, Jany avait changé, en effet il l’avait rendue malheureuse. Elle l’avait vu basculer dans un autre état – la maison était finie d’être aménagée, les filles étaient nées. Il avait mobilisé ses forces pour atteindre ce but. L’étape suivante était de réussir sa vie professionnelle et de s’élever. Il s’était mis en tête de ne plus être un ouvrier. Pour cela il avait pris des cours du soir, espérant devenir dessinateur industriel. Au lieu de s’y opposer, elle l’avait encouragé, certaine qu’il réussirait. Au final il avait échoué. Il aurait suffi qu’elle dise non, ton projet est trop risqué, garde ta place. Par cette erreur, elle estimait lui avoir fait son tort.
Si on lui avait dit que le jeune homme malingre et bégayant, qu’elle accueillait dans sa famille tant il était isolé, dont le visage criblé de boutons lui faisait honte devant sa collègue, que celui-là même la mépriserait un jour, elle ne l’aurait pas cru. Certes, Jany lisait à cette époque, essentiellement des livres sur la Seconde Guerre mondiale, et il écoutait des émissions de radio. Mais sa soif de culture était montée crescendo, jusqu’à devenir chez lui une obsession, les séparant peu à peu. Leurs rôles se sont inversés au fil du temps : c’est elle maintenant qui n’est pas assez bien pour lui. Il se donne des airs de grand philosophe, pourtant il compte sur elle pour tout, à commencer pour l’argent. Il faut reconnaître qu’elle l’a trop gâté. Il voulait un bateau ? Elle finançait. Il voulait partir au ski ? Elle finançait. Il voulait un piano pour Véra ? Elle finançait.
Ses élans généreux se sont retournés contre elle. Suzanne n’oublie pas la statuette en bois que Jany lui avait lancé de la salle à manger. Elle avait demandé de l’aide avant l’arrivée de la famille à la Pentecôte. Au moins était-elle avertie de ne jamais recommencer. Elle n’oublie pas le coup de pied dans la jambe reçu en pleine nuit. Elle dormait profondément et n’avait pas entendu les pleurs du bébé. Elle n’oublie pas le bras saisi, tordu, son corps ployant sous la douleur. Elle l’avait contredit à un moment où il ne valait mieux pas. Que Jany descende au jardin lui cueillir une rose en signe de paix ne l’émeut guère. Mais il est son mari, et ses filles ont quand même une jolie chambre, même si elle n’est pas mansardée.
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