Descendre vers la mer
Chapitre 25
Décembre 1981, nous venons de fêter Noël à la maison. Au moment où la famille s’apprête à partir, maman pleure dans l’embrasure de la porte, entre la cuisine en chantier et le couloir recouvert de cadeaux. Elle dit qu’elle est triste de leur départ, qu’avec Jany cela ne va pas. Mémé, sa sœur et ses frères sont surpris. Mon père s’est déguisé la nuit du réveillon en Papou avec sa jupette à franges, et a entraîné à la danse toute sa belle-famille.
Ils l’écoutent et la consolent en l’entourant. J’ai tant de peine pour elle. Non, avec Jany cela ne va pas.
Mes sœurs aussi l’entourent, tandis qu’elle remue les casseroles sur la gazinière. Entre pleurs et gémissements, elle s’imagine prendre un amant. Au magasin, il y a un client qui vient exprès de Senlis pour me voir, il m’achète tous ses meubles. Il espère que je deviendrai sa maîtresse. Je l’appellerai et lui dirai oui. Fanny l’arrête Tais-toi, tu n’as pas le droit de parler de ces choses devant la petite sœur. Elle est trop jeune pour entendre. Reprends-toi.
Jany nous revient abîmé de ses heures d’écoute du Requiem de Mozart, du Vaisseau fantôme de Wagner, de La Danse macabre de Camille Saint-Saëns. À travers les vitres couvertes de buée, il ne distingue plus le monde du dehors. Il flotte en apesanteur, à peine retenu par les patins, âme errante d’une rive à l’autre du Lac des cygnes. Décomposé par les mortes-vivantes qui l’environnent. Ma mère la main dans la carcasse d’une volaille, moi rembobinant les chansons de Jean-Luc Lahaye sur mon appareil à cassette. Peine perdue, à quoi bon lutter davantage. Il faut oublier les aspirations de jadis, et se recoucher avec La Tempête de Tchaïkovski, La Damnation de Faust de Berlioz et La Marche funèbre de Chopin.
Il ne prend plus ses repas avec nous à table. Plus que jamais le canapé lui sert de QG. Il se nourrit de sandwichs beurre-gruyère, devenus son repas préféré, même s’il se persuade qu’ils lui donnent des maux de tête. Il se traîne dans la cuisine pour avaler des parts de gâteau au yaourt, que sa femme s’oblige à lui préparer.
Il ne se lave plus. Il porte des vêtements sales. Il n’a plus l’énergie de les changer.
Il écoute en boucle la chanson de Léo Ferré où les chagrins se sont perdus, comme à Ostende et comme partout, quand sur la ville tombe la pluie, et qu’on se demande si c’est utile, et puis surtout si ça vaut le coup, si ça vaut le coup de vivre sa vie.
Il se plaint de douleurs aux jambes. Il ne pourrait plus se promener en vacances au même rythme que nous. Marcher lentement lui fait mal. Il faudrait que je marche plus vite.
Il souffre de fourmillements dans le bras et dans la main gauche.
Il accuse l’humidité de l’Oise de lui donner de l’arthrose. J’envie les filles dont les parents font jeunes. J’ai un vieux papa de cinquante ans.
Il rince la vaisselle avant de l’utiliser.
Le bruit lui est devenu insupportable. Il n’en peut plus des adolescents à mobylette qui l’après-midi font le tour du pâté de maisons, rien que pour l’énerver.
Il lit à peine, à cause d’un œil. Il saute, dit-il.
Il met un mouchoir sur son œil, retenu par les lunettes, pour regarder la télévision. Benny Hill est le seul à le sortir de sa torpeur le dimanche à vingt heures.
Il harcèle Fanny au téléphone. Sa voix est agressive, flux de paroles délirantes. Il la traite de morte-vivante, de radis creux. Elle dit de temps en temps Oui, oui, puis repose le combiné et vaque à ses occupations dans son appartement baigné de soleil.
Combattre ma mère lui permet de tenir debout, d’être un homme, de compter encore parmi les vivants. Les mots qu’il lui jette se font plus violents. Si je te coupais en tranches, je ne trouverais pas un gramme d’humanité. Quand elle pousse la lourde porte d’entrée, le soir au retour du Port Royal, il lui lance sans un bonsoir T’as fait combien ? Il la meurtrit en abîmant l’image de son père. Pendant la guerre, ton cher papa a profité de son poste au ministère pour vous nourrir sur le dos des autres. Vous êtes pareils. Des profiteurs du système.
Une double porte vitrée, opaque et épaisse, sépare la salle à manger du couloir. En fin de matinée, mon père a l’habitude d’attirer sa femme dans une dispute. Chacun a sa place définie dans la cuisine, ma mère assise, captive le temps de préparer le repas, mon père debout. Un jour, je ne peux plus entendre les cris, je tape du poing à travers la vitre. Elle vole en mille éclats brillants.
Mes parents se précipitent. Je les vois malheureux, infiniment tristes de la scène. Allez, on arrête, dit ma mère. Nous nous tenons tous les trois sur le tapis de verre brisé, liés par la honte. Je relâche la tension et réussis à pleurer. Quelques jours plus tard, sans un reproche ils font changer la vitre.
Elle insiste pour qu’il voie un psychiatre. Il refuse, c’est elle la malade, c’est elle qui doit se faire soigner. Pas une parole, pas un médicament pour le soulager. Sur le balcon, il crie Le premier qui passe, je lui dis que tu veux me faire interner.
Elle lui propose de prendre son bateau, sa chienne, et de partir vivre sur la Côte d’Azur.
— Je t’enverrai l’argent du mois, tu ne manqueras de rien. Ici il ne fait jamais beau. Tu verras, le soleil soignera ton arthrose.
— Non, je ne peux pas.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qui t’en empêche ? Tu te plains de ne pas descendre vers la mer plus souvent.
— Qui ferait à manger à Sultane ?
— Toi !
— Non, je ne peux pas.
Sur le canapé, assise seule près de lui, je cherche les mots capables de le convaincre de s’en aller vers le Sud. J’ai l’espoir démesuré qu’il s’éloigne. Il est un problème pour lequel je n’ai pas de solution. Si seulement je réussissais par des mots habiles à le sortir de la maison, sans qu’il devine mon intention. Il ne se doute de rien, comment pourrait-il imaginer que je rêve de me débarrasser de lui. Que sa présence me fait mal et me laisse impuissante. Il semble partager mes images de crique et de mer transparente.
— Non, je ne peux pas, dit-il tout bas.
De mon lit, j’entends les conversations téléphoniques. Ma mère épelle les lettres du nom d’un client. Elle s’apprête à lui rendre visite pour des conseils en ameublement. Je remarque que le nom de famille se retrouve dans le nom de la rue. Braché, rue Brachebet. Elle aussi s’étonne de cette ressemblance. Quelques soirs plus tard, à vingt et une heures passées, la 2 CV bleue n’est toujours pas arrivée. Nous nous inquiétons, elle si régulière, si sérieuse. Mon père s’en remet à moi, alors me revient le nom du client. Je me saisis du bottin dans le tiroir du bureau, je cherche à Senlis. J’ai un mauvais pressentiment de ma mère seule avec un inconnu, m’abandonnant à mon père. Vite je trouve la ligne « Braché Robert, rue Brachebet ». Je compose le numéro, un homme répond. Bonjour, je suis la fille de Mme B., est-elle chez vous ? La voix en retour est aimable, presque joyeuse. Oui, elle allait justement partir. Je rassure mon père. Nous l’attendons. Suzanne rentre le sourire aux lèvres.
La maison est close sur nos secrets. Au collège je ne laisse rien paraître. Dans le bus qui nous emmène le matin, Gabrielle s’assoit près de la vitre, moi près du couloir. Elle me raconte les détails de son week-end. Je regarde le visage familier, les yeux en amande, les paupières tombantes, les longs cils. La bouche s’ouvre, se ferme, s’ouvre, se ferme. Gabrielle s’inquiète, rit ou se moque. Je l’interroge sur ses histoires de cœur et de famille. Comment fait-elle pour parler autant ? Je me tais et l’écoute.
Le collège n’affaiblit pas la puissance de Gabrielle. Elle est bien dans sa peau, même avec les garçons. Elle ne cherche pas à les séduire ou à minauder, ne s’embarrasse pas de coquetterie. Elle entre directement en lien avec eux, leur parle droit dans les yeux. Gabrielle est leur bonne copine. Ils n’oseraient pas la traiter de grosse, comme ils le font avec les deux filles de la classe qui ont le plus de poitrine. Ils tournent autour d’elles en répétant la grosse, la grosse, obsédés par leurs seins. Gabrielle non, elle leur impose le respect.
Dans notre bande de filles, nous formons elle et moi un duo de meneuses. Je défends ma place à ses côtés. Il y a des jours où cette place m’est facile. Je me sens légère, drôle, conquérante. Gabrielle m’aime ainsi. L’énergie nous lie et entraîne le groupe. Mais il y a des jours où ce n’est même pas la peine. Une matière poisseuse m’enveloppe et m’éloigne des autres. Les heures me pèsent. Je donne le change à Gabrielle, près d’elle je m’applique à faire semblant. Le soir à la sortie du bus, enfin seule je souffle. Je me sens désorientée par cette sensation nouvelle en moi. Arrivée à la maison, je me lave longuement les mains. J’attends la tombée de la nuit. J’espère qu’elle me libérera de la substance visqueuse.
Je redoute les cours de mathématiques. Le professeur marche de long en large sur l’estrade, sa pipe éteinte à la bouche, le cou rentré dans les épaules, mécontent d’être là face à nous. À mesure que l’heure passe, une crème blanche répugnante se forme au coin de ses lèvres. Gabrielle le surnomme Petit Suisse. Pas de chance, on s’est placées en début d’année au premier rang, notre bureau est collé à celui du professeur. Derrière nous, deux garçons. Gabrielle ne peut pas deviner ce qui me tourmente – mon entrejambe dégage une mauvaise odeur. Je suis certaine que les deux l’ont sentie. Je serre les cuisses l’une contre l’autre. Quand je relâche un peu, je crois que c’est à ce moment-là qu’ils se mettent à rire, à parler tout bas.
J’ai deux jeans mais un seul me va. Soir après soir, je le lave au savon, uniquement au niveau du slip. Je le rince sous le robinet, grattant de mes ongles le tissu afin de retirer les traces de savon. Je l’étends sur une chaise pour la nuit. Problème, les plis épais à la jointure empêchent un séchage complet. Le lendemain matin, la zone reste humide et nauséabonde. Je porte quand même mon pantalon. Semaine après semaine, les garçons continuent de ricaner dans mon dos. Ne rien dire à Gabrielle de mes angoisses.
OceanofPDF.com