Descendre vers la mer
Chapitre 16
Véra s’est pris une bonne gifle à l’approche de notre traditionnel week-end de Pentecôte. La première de nous trois à s’en prendre une, il faut sans arrêt qu’elle arrive en tête. Elle refusait de laver le radiateur de la cuisine, bassine et éponge à ses pieds. La claque de maman est partie toute seule. Je le reconnais, il nous est pénible, aux sœurs et à moi, de faire briller la maison du rez-de-chaussée au sous-sol, même derrière les radiateurs, avant l’arrivée de la famille pour la Pentecôte. J’aime qu’il ne m’arrive rien, alors je subis chaque année ce grand chambardement. Je dois me montrer parfaite comme la maison, ce qui n’est pas drôle non plus.
Suzanne se lève à cinq heures. Elle s’attelle en chemise de nuit et robe de chambre à la préparation de son pâté maison. Tandis que son mari dort gentiment, prenant des forces pour mieux amuser la galerie le moment venu.
À midi, la famille arrive dans un bruit de klaxon. Ah, les voilà ! Elle leur fait de grands signes du balcon. Ils sont fidèles, Mémé, Jeannot, Gégé, Momone, Cloclo, Fanfan, Popol, Phiphi, Pépette. À peine ont-ils passé le portail qu’ils commencent à rire ensemble et à se chambrer. Il me faut dire bonjour à mon cousin, exercice difficile tant il me décontenance. Il est chaque année plus beau.
À table, les plats de la fine cuisinière – champignons à la grecque, coquilles Saint-Jacques, gigot accompagné de pommes dauphines maison, moka au café – sont accueillis d’un Fallait pas, Suzanne, fallait pas, lancé par Cloclo et repris en chœur. Mon père s’est transformé en boute-en-train pour sa belle-famille, sa seule et vraie famille. Il préside, Mémé à sa droite, chic dans son pantalon blanc et son chemisier à fleurs. Il l’appelle Mémé sparadrap depuis qu’elle travaille dans une pharmacie à Paris. Pendant le trou normand, il joue de la clarinette, Petite fleur de Sidney Bechet. Il entraîne les convives à chanter avec lui Il y a le ciel, le soleil et la mer. Le repas se termine par un ban en l’honneur de la maîtresse des lieux.
La glace à la fraise est servie dans le jardin. Suzanne est fière de sa nouvelle sorbetière. L’après-midi laisse la place aux jeux de plein air. Le jeu de la corde : chaque équipe tire d’un côté. Le jeu de la brouette : les mains à plat dans l’herbe, le coéquipier tenant les pieds. Le chamboule-tout, la table de ping-pong. On se rassemble autour du filet de volley-ball. Cloclo déclenche l’hilarité en répétant Lève les bras, Fanfan, lève les bras d’une voix faussement sérieuse.
Les hommes partent se changer pour leur fameuse course de vélo. En chaussettes, short, maillot de sport et casquette, ils ressemblent à des garçonnets habillés par leur maman. Mon cousin se mêle au peloton. Une ligne est tracée à la craie dans la rue. Jeannot donne le top départ. C’est parti sous les applaudissements des femmes.
Le soir nous dansons. Mon père se déguise en bonne sœur, tenant sous son bras un livre sur la vie sexuelle du couple. Ou bien en Papou, avec sa jupette à franges, un gros os pendu à son cou. Le torse recouvert de griffures, le visage noirci autour de ses lunettes. Dans la nuit, munis de lampes torches, nous partons en forêt nous faire peur. Nous empruntons la longue boucle par le bivouac et la clairière.
Les matelas sont étalés sur la moquette dans la chambre des sœurs. Popol met le vinyle des sketches de Coluche, un camarade d’école de Gégé à Montrouge, orphelin de père comme lui. Popol l’a vu sur scène à Bobino. Dans la salle comble, il est resté debout le temps du spectacle. Il ne le regrette pas, voir Coluche jouer du violon avec des gants de boxe valait la peine. Dans les duvets, un concours de pets s’improvise. Les fous rires de Phiphi couvrent la voix de Coluche.
Momone se lève la première pour laver la vaisselle, suivie de près par Suzanne qui retourne à ses fourneaux. Au repas du midi, les mines sont plus fatiguées, elles se renfrognent quand mon père lance Il ne peut y avoir que des idées de gauche. Il fustige Giscard d’Estaing et son Premier ministre Raymond Barre, les accusant d’être de fieffés menteurs. Le Canard enchaîné lui fournit les arguments. Autour de la table, le débat frise la brouille. Lui place ses espoirs en Mitterrand, seul capable de mener la gauche au pouvoir. Les femmes commencent à débarrasser tandis que les hommes refont le monde.
Il est triste le moment de se quitter, avec pour seule consolation de se revoir à Noël chez Fanfan et Cloclo. Les mots s’échangent Nous n’avons pas vu le temps passer, À la Pentecôte il fait toujours beau. Les vélos sont raccrochés aux voitures. Une année de plus, j’ai réussi à observer mon cousin tout en l’évitant. À la fois je me sens soulagée, à la fois je le regrette. Les mains s’agitent dans un bruit de klaxon. Je cours dans ma chambre vérifier que chaque objet est resté à sa place.
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