Descendre vers la mer
Chapitre 7
De son enfance, mon père ne parle jamais. Seulement qu’il croyait distinguer des animaux dans la forme des nuages. Et qu’il rallumait en douce la lumière de sa chambre pour continuer à lire Sans famille, malgré l’interdiction de gâcher l’électricité.
J’interroge ma mère :
— Ils sont où ses parents à papa ?
— Ils sont morts.
— De quoi ?
— Sa mère de la tuberculose, à vingt-cinq ans, enterrée dans une fosse commune.
— Et son père ?
— Il s’est suicidé. Il s’est jeté d’un pont de la Seine.
— Il ne savait pas nager ?
— Si au contraire, il était bon nageur et sportif. Il a enroulé une corde autour de sa taille, avec une pierre pour rester au fond de l’eau.
— Pourquoi il s’est suicidé ?
— Il avait perdu sa femme, et il avait peut-être la tuberculose lui aussi. C’est une mort terrible, tu craches du sang et tu ne peux plus respirer.
— Ils habitaient où ?
— Dans une roulotte. Ils venaient des Côtes-d’Armor. Ils ont suivi un frère, lui s’était installé près de Chartres. Ils changeaient tout le temps d’endroit autour de cette ville.
— Il avait quel âge papa quand ils sont morts ?
— Trois ans.
— Et sa sœur ?
— Quelques mois.
— Ils vivaient où ?
— Ton père dans un hôpital à Berck-Plage, pour la tuberculose des os. Il restait allongé, les jambes plâtrées. Et sa petite sœur dans un autre hôpital, près de Paris.
— Longtemps ?
— Cinq ans.
— Et après ?
— Un oncle et une tante les ont recueillis. Ils tenaient un bistrot à Arcueil.
— Pourquoi on ne les voit pas ?
— Jany est fâché avec eux.
— Pourquoi on ne voit pas sa sœur ?
— Il est fâché avec elle aussi.
Je ne compte pas en rester là. Ma mère ne met pas de limite à mes questions. Elles ne lui paraissent ni indiscrètes ni inconvenantes. Mon imaginaire rencontre sa voix et son art de conteuse. Jany devient un personnage de roman, et leur vie à deux l’épopée de notre famille.
Orphelin, mon père vit chez son oncle et sa tante. Ils chérissent leurs fils, et tolèrent leur neveu et leur nièce. Au bistrot, la petite sœur sert de femme de ménage et lui de garçon de café. Dans la cave, il apprend à couper le vin avec de l’eau. Il loge seul dans une chambre en face du bistrot. En cachette de l’oncle et de la tante, il lit dans la nuit. Les cafards montent et descendent le long du mur sans interrompre sa lecture.
Il est jaloux de ses cousins, choyés, aimés, soutenus à l’école par leurs parents. La petite sœur se soumet, lui se révolte. À quinze ans, il se saisit d’une arme et menace de se tuer devant leurs yeux. Il est placé au domicile de l’oncle d’Illiers-Combray. En mémoire de leur jeune frère suicidé, les deux oncles prennent en charge l’adolescent rebelle. Ils se le renvoient de la gare Montparnasse à la gare de Chartres.
Quand il a seize ans, la famille l’émancipe – en d’autres termes elle le met dehors. Il se fait embaucher en usine à Arcueil et loue une chambre d’hôtel à Malakoff de 1947 à 1952. Il prend une photo de ce qu’il possède : trois livres, une radio, un tourne-disque, une statuette, un réveil, une tour Eiffel et un cadre représentant une fleur. Objets posés sur une table recouverte d’une nappe blanche. Un brin de lavande dépasse d’un livre. Sa petite sœur n’a plus le droit de le voir, sous peine d’être mise à la porte elle aussi. Ils se rencontrent sur le marché, inquiets à l’idée d’être surpris par des clients mal intentionnés. Le temps et la peur distendent leurs liens.
Il apprend le métier de soudeur. Il se laisse photographier près de ses collègues, les mains sur les rails de métal. À dix-neuf ans, il rencontre Suzanne au bal de la mairie du XIVe arrondissement. Il la distingue à ses dents légèrement en avant. Elle est accompagnée de sa mère et de sa sœur. Il l’invite à danser. Dès les premiers instants, il lui raconte tout de sa vie. Pour la première fois, il se livre à une inconnue. Ma mère observe son visage fin criblé de boutons, la maigreur de son corps dans ses habits trop grands. Elle accepte de le revoir.
Il achète un tandem. Ils pédalent sur les routes de campagne. Pour la fête du 1er Mai, ils partent en forêt de Rambouillet cueillir du muguet. Mais lui traverse des périodes de découragement. Dans les hautes herbes, il la surprend en annonçant qu’il n’est pas assez bien pour elle, qu’ils feraient mieux de se quitter. Il partirait travailler dans le Sud, de là il embarquerait sur un bateau pour faire le tour du monde, qui sait. Ma mère le retient. Nous avions appris à nous aimer. Ils se marient en 1952. Il a vingt-deux ans, elle dix-neuf.
En mal de logement, ils occupent une chambre dans l’appartement de ma grand-mère à Montrouge, avenue de la République. Il fixe des barres de traction dans leur pièce, et s’entraîne à la musculation au parc de Montrouge avec des copains. Son admiration pour Sidney Bechet le décide à acheter une clarinette. Il se lance seul dans l’apprentissage de l’instrument. Les samedis à l’usine, le contremaître fait le tour des ouvriers pour savoir qui est prêt à travailler l’après-midi en heures supplémentaires. Chaque fois il se désigne comme volontaire. Il travaille six jours sur sept, ne boit pas et ne fume pas. L’intégralité de son salaire est remise à sa femme. Après sa formation chez Pigier, elle est entrée à seize ans aux Exploitations électriques et industrielles rue de l’Université à Paris, en qualité de sténodactylo. Son rêve de devenir institutrice est enterré. Lui change six fois de place, quittant un patron pour en trouver un autre le jour même. Il achète une moto. Aux premières vacances, ils choisissent de visiter le lac du Bourget, les gorges du Verdon, la Côte d’Azur.
En 1956, ils quittent la banlieue de Montrouge. Commence une vie nomade dans le Nord, le Pas-de-Calais, la Normandie, où il est engagé sur les chantiers en tant que métallo. Leurs biens tiennent dans une valise. Ils louent à Abscon, à Cambrai, à Lillebonne, site de construction du pont de Tancarville. Elle ne travaille plus, ne s’en plaint pas, mais dans la journée elle se languit de son mari. Dans la soirée, elle pleure de le voir s’endormir, épuisé, sans la toucher. Elle découvre la gentillesse des Chtimis. Elle est émue qu’ils lui laissent la place dans le bus, donnant la priorité à la femme enceinte.
Elle tient les cordons de la bourse. Un sou est un sou. Un petit reste de dîner est placé entre l’assiette et le bol. Elle calcule les repas au plus juste. Les omelettes aux pommes de terre reviennent le moins cher. Car le jeune couple partage un vaste projet : construire lui-même sa maison.
Fanny naît en 1958. Il découvre le bonheur d’être père. Il achète une voiture, une Aronde noire. Elle les promène tous les trois sur les chemins du nord de la France. Puis son entreprise l’envoie au Sénégal, durant plusieurs mois, sur un chantier de construction en charpente métallique. Dans l’album de famille, il écrit Mon grand voyage au Sénégal. Une centaine de photographies en noir et blanc le montrent épanoui, participant activement à la vie du village.
Après le Sénégal, son entreprise l’envoie en Picardie, à Creil. Le dimanche, ils sillonnent les environs à la recherche d’un terrain à bâtir. Ils sont attirés par un village sur les bords de l’Oise. Ils hésitent entre un terrain près d’un lavoir et un autre en lisière de forêt. Ce dernier sera leur choix. Il entreprend la construction de la maison de ses mains, mettant à profit ce qu’il a appris sur les chantiers : fondation, charpente, toiture. Sous les arbres de la forêt, en attendant ils vivent dans une caravane. Elle nous abrita pendant les mois de construction. Il faisait froid mais élevés à la dure et pleins d’enthousiasme, nous étions bien, écrit-il dans l’album de photos. Fanny s’assoit près de son père tandis qu’il monte les parpaings. La volonté ne devait pas faire défaut, mais j’en ai reçu et je l’ai utilisée.
Il a rêvé d’une architecture lumineuse, sans ouverture au nord, uniquement à l’est, au sud et à l’ouest. Les moqueries des voisins sur le nombre trop élevé de fenêtres lui importent peu. La lumière traverse la maison tout au long de la journée. Le matin le soleil vivifie les chambres et la salle de bains, le midi il réchauffe la cuisine, le soir il enflamme la salle à manger.
Ils emménagent le sous-sol avant d’intégrer le rez-de-chaussée à la naissance de Véra, en 1962. Pour ses filles il veut le meilleur. Il sème une pelouse devant la maison, en prévision des parties de ping-pong qu’il jouera avec elles. Il construit un portique haut et large sur un grand espace de sable. Le portique comprend une corde, des anneaux, un trapèze et une balançoire de son invention : ses enfants se tiendront debout à une barre, chacune poussant de son côté. À l’entrée du verger, il place une arche réalisée par ses soins en ferronnerie. Il plante une haie d’arbres fruitiers en espalier, tout en suivant des cours de taille. Au printemps, les fleurs blanches des pommiers et des poiriers s’épanouiront autour du cerisier. Il crée une balancelle d’où les jours de beau temps, les femmes de sa vie n’auront qu’à tendre la main pour croquer une pomme. Il bêche la terre du jardin potager. Il forme une allée de groseilliers, de cassissiers et de rhubarbe. Il protège les semis et les plantes aromatiques par des bordures en bois. Il s’amuse à monter un poulailler en modèle réduit de la maison. Les mêmes murs blancs, le même toit d’un seul pan, les mêmes fenêtres avec leur balconnière de géraniums. Pour finir, il fabrique en métal une enseigne en forme de coq.
Il entre chez Usinor en 1964 pour en sortir en 1965, année où il occupe trois emplois différents. Ma mère entre aux Meubles du Port Royal. Pour sa vie sociale il était temps. Le voisinage de la Mère Valrin me pesait, déjà à l’époque elle n’était pas commode. Je la voyais traverser la rue, toute pressée d’aller dire du mal de moi à la voisine. Un soir, en me voyant rentrer tard et garer ma mobylette, elle me lance « Vous y coucherez chez votre patron ! ».
Il prend des cours du soir et se prépare à l’examen de dessinateur industriel. Il échoue de peu. Deux ans plus tard, la mort lui donne sa chance. Il quitte définitivement le statut d’ouvrier, pour celui de représentant de commerce en pierres tombales, aux Marbreries Firon Coulon. Il évolue vers le métier de VRP multicarte lorsque naît sa troisième fille. Il a trente-neuf ans.
De ce parcours, ma mère me confie le malheur : je ne suis pas un garçon. Jamais je ne t’aurais mise au monde si j’avais su que tu serais une fille. Je ne me serais pas remise dans les couches à trente-six ans. J’étais âgée, avec un travail difficile, debout la plupart du temps. Je désirais tellement un garçon. Encore maintenant, je rêve la nuit que je le serre dans mes bras. Quand je suis entrée à la maternité, Jany a été gentil. Il me souhaitait un fils, je le méritais.
La sage-femme m’a annoncé « Vous avez une fille. » Ce que j’ai pu pleurer… À ta naissance, mes collègues n’osaient même pas venir me voir, elles n’osaient pas me téléphoner non plus. C’était dur les premiers mois avec toi. Maintenant quand je te vois grande, avec tes larges épaules, je me dis quel beau garçon tu ferais.
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