Descendre vers la mer
Chapitre 15
Semaine de camping au Croisic. Pour la première fois, je pars seule avec les parents. Tu es notre bâton de vieillesse. Un midi, ils cherchent un endroit où manger. Ma mère s’adresse aux passants :
— Vous savez où trouver un bon petit restau dans le coin ?
— Sur le port, madame, juste en face.
Toute confiante, elle ouvre la porte donnant sur une pièce carrelée, sans décoration. Nous choisissons le menu. Les talonnettes de l’unique serveuse claquent sur les marches de l’escalier. Au bout d’une longue attente, déception. De petites crevettes spongieuses se lient à une mayonnaise peu recommandable dans des ramequins ordinaires. Ma mère est scandalisée Plus jamais, plus jamais vous m’entendez je demanderai au hasard dans la rue. Une fois sortis, nous la suivons à grands pas dans une librairie. Elle s’empresse d’acheter le Gault et Millau, qui devient sa bible.
Sur la plage, ils ont l’un pour l’autre un geste inédit. Ils se donnent la main. Une sensation de joie m’irradie. Je veux à cet instant que le monde entier me voie, telle que je ne suis pas en vrai. Une fille autre, une fille dont les parents s’aiment et expriment leur amour l’un pour l’autre. Mes yeux cherchent les enfants alentour. Voyez comme je suis heureuse. Mes parents s’aiment, la preuve, ils se donnent la main. Je suis normale, avec une famille normale, dans une vie normale. Enviez-moi le temps d’une promenade. Laissez-moi goûter dans vos regards l’effet d’une parfaite illusion.
Le matin au réveil, la couleur bleue de la toile de tente me trompe. Je me persuade qu’il fait beau. Mais en ouvrant le zip, je dois reconnaître que le ciel est blanc, pas un rayon de soleil ne perce.
— Tu vas voir, sa fille a ton âge. Elle est très belle.
À la fin des vacances, il était prévu qu’il rende visite à un copain en soirée. Mon père a un ami ? Je ne lui en connais plus aucun, il s’en sépare à la moindre contradiction. Nous partons tous les deux. Dans le fauteuil mou de la DS, assise derrière lui, je me sens écrasée. En quoi cette fille est-elle très belle ? Ses parents sont divorcés, ce qui la rend encore plus intimidante. Je me sens inférieure à elle avant même de la rencontrer. Nous traversons la campagne, silencieux dans la voiture. J’appréhende l’arrivée chez son ami, ne pouvant me rassurer par rien qui me soit connu.
Les phares éclairent une maison en pierre. Mon père se gare dans la cour et frappe à la porte. Un homme nous accueille. En me voyant il appelle sa fille. Elle apparaît, les cheveux bruns épais, les yeux bleus, la peau claire. Les taches de rousseur que je déteste sur mon visage deviennent harmonieuses sur le sien. Mon père a raison, elle est très belle. Et l’aisance, la confiance, l’innocence. Il lui sourit et l’admire. Il a le même regard vif que devant Lucie, une élève de ma classe. Quand elle descend le chemin pour se rendre à l’école, il s’approche de la clôture de notre jardin. En s’adressant à elle, il s’émerveille de la blondeur de ses cheveux. Je n’aime pas ses commentaires. J’ai parlé à ta copine Lucie. Ses cheveux sont d’une beauté ! Elle ressemble à Boucle d’or.
Dans la maison isolée, nous partageons un repas, deux pères seuls avec leur fille. Moi j’ai hâte de partir.
En notre absence, Véra a obtenu l’autorisation d’organiser une fête. Je crains qu’elle fasse dormir ses copains dans mon lit, pire, qu’elle le laisse à des amoureux. Je suis partie au Croisic en lui faisant promettre de ne pas entrer dans ma chambre.
Au retour, ma mère découvre sa maison sens dessus dessous. Elle se fâche après sa fille C’est pas Dieu possible. Je suis obsédée par une seule question : mon lit a-t-il servi ?
Je devine sa réponse mais j’interroge quand même Véra :
— Et mon lit ?
— Quoi ton lit ? Où veux-tu qu’ils dorment ?
Je sens monter en moi une colère doublée de l’envie de faire disparaître son petit air indifférent. J’imagine des baisers, des caresses, des corps enlacés dans ce périmètre qui seul m’appartient. Le reste de ma chambre, c’est différent. Il sert de bureau à ma mère. Elle l’a aménagé à son goût, choisissant pour elle-même les meubles en merisier, les doubles-rideaux en velours, la moquette et le papier peint. Sauf que le lit est à moi. Mais Véra se moque de ma peine, de toute façon le mal est fait.
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