det En dépit du passé
Prologue
Anna Maria Island, Floride Septembre
Angela Harold était assise derrière le bureau de son père, encore vêtue de la robe noire qu’elle portait à son enterrement. Elle gardait les yeux rivés au cadre posé devant elle. Il contenait une photo prise lors de leur première partie de pêche, alors qu’elle avait sept ans. Sur le cliché, son père souriait. Le soleil se reflétait dans ses lunettes. Debout à côté de lui, elle tenait un poisson moitié aussi grand qu’elle dans les bras.
Le souvenir de cette journée resterait à jamais gravé dans son cœur. A ses yeux, cette photo avait fini par représenter la période qui avait précédé la chute. Ensuite, ils étaient venus s’installer en Floride, sa mère était tombée malade et son père avait commencé à dépérir. Lentement, elle avait été gagnée par l’impression d’être prisonnière de sa propre vie.
Maintenant que le dernier des barreaux qui l’avaient retenue ici avait disparu, elle aurait dû se sentir libre. Pourtant, elle ne ressentait que de la peur, comme un oiseau prisonnier d’une cage dont la porte est restée ouverte, qui craint autant de prendre son envol que d’y rester.
La nuit où le corps de son père avait été retrouvé, la police lui avait expliqué qu’il avait été agressé alors qu’il quittait son bureau. Mais ce n’étaient ni les coups qu’il avait reçus ni la plaie qu’il s’était faite à la tête en tombant qui l’avaient tué. L’agression avait été plus que son cœur ne pouvait supporter. Même si, en réalité, il y avait des années que Benjamin Harold avait cessé de vivre, tué à petit feu par des rêves qui ne s’étaient jamais réalisés.
— Qui peut vouloir dévaliser un comptable un dimanche soir ? chuchota-t-elle à l’homme encore heureux qui lui souriait sur la photo.
Ce soir-là, son père s’était rendu au magasin d’antiquités, qui était fermé, pour équilibrer le bilan comptable. Celui qui l’avait agressé n’avait sans doute pas trouvé plus de quelques centaines de dollars dans son portefeuille. Il ne pouvait être au courant de sa fragilité cardiaque.
Par pure curiosité, elle ouvrit le livre de comptes et nota machinalement que la dernière entrée y figurant était un virement effectué depuis le compte de la société vers un compte bancaire personnel.
Depuis qu’ils étaient venus s’installer en Floride, son père tenait la comptabilité du magasin d’antiquités dont son jeune frère était propriétaire, et qui rapportait des millions de dollars. Jamais Anthony n’aurait confié cette responsabilité à quelqu’un d’autre. Il était peut-être le président de la société, mais c’était son grand frère qui lui avait prêté l’argent nécessaire à la lancer.
En esprit, elle retraça l’histoire familiale.
Des années plus tôt, son père avait prêté à son jeune frère, Anthony, cinquante mille dollars et un collier d’une valeur inestimable, dont il avait hérité et qui était dans la famille depuis des générations. Ce collier avait été créé à partir d’une antique pièce grecque sertie dans un support en or orné de diamants. Le testament de ses grands-parents stipulait qu’il devait aller à l’aîné de leurs petits-fils, et interdisait de le vendre.
C’était ce collier qui, exposé parmi des dizaines de trésors à la valeur douteuse, avait fait le succès du magasin d’antiquités dès son ouverture.
En échange du prêt et de l’autorisation d’exposer le collier, Anthony avait offert à son frère d’occuper le poste de comptable aussi longtemps qu’il le souhaiterait, lui assurant ainsi un travail à vie. Ce dernier, qui avait perdu une demi-douzaine de postes avant d’être victime d’un accident du travail, avait considéré que l’offre était trop intéressante pour être déclinée, même s’il n’avait jamais été particulièrement proche d’Anthony.
La société avait prospéré et ouvert des succursales tout le long de la côte Est. Mais Benjamin avait fini par se lasser des magouilles de son frère. Même si celui-ci faisait fortune en exposant des antiquités importées de Chine, il avait continué à ne vivre que de son salaire de comptable, en refusant de toucher la moindre part des bénéfices.
Angela savait que son père aurait démissionné des années plus tôt si sa mère n’avait pas eu un cancer qui, lentement, avait dévoré son corps. Ils avaient combattu la maladie à coups d’opérations et de traitements, jusqu’au jour où elle avait été trop faible pour lutter. Le minuscule bureau était alors devenu pour son père un refuge qui lui permettait de fuir la réalité quotidienne de la maladie de sa femme.
Quant à elle, pour rester aux côtés de sa mère, elle avait traversé l’adolescence sans connaître les bals de promo, les rendez-vous et les soirées entre copines. Ensuite, à la fin de ses études supérieures, elle avait trouvé un travail dans un musée et s’était installée chez ses parents. A cette époque-là, sa mère avait besoin de soins constants, alors son père et elle se relayaient pour la veiller pendant la nuit.
Quand sa mère s’était éteinte paisiblement dans son sommeil, à la maison, Angela avait eu l’impression de perdre aussi son père. Quelques semaines plus tard, il se rendait à son bureau six, parfois sept jours par semaine, pour ne rentrer que tard le soir. Elle avait d’abord cru qu’il rattrapait le travail en retard avant de comprendre qu’il se terrait et qu’il vivait un peu moins chaque jour.
« Il y a quelque chose qui cloche », marmonnait-il parfois en rentrant.
Plus d’une fois, il avait sous-entendu que les comptes de la société l’inquiétaient. Quand elle lui avait demandé s’il en avait parlé à Anthony, il s’était borné à sourire et à lui dire que son frère ne voulait pas être informé des problèmes.
Angela prit le cadre. Les inquiétudes de son père résonnaient encore dans son esprit. Elle aurait tant voulu pouvoir l’aider…
— Je t’aime, papa, chuchota-t-elle.
Pensivement, elle défit les attaches du cadre pour voir si le petit mot qu’elle avait glissé derrière la photo, ce petit mot où elle lui disait qu’elle l’aimait plus que tout au monde, y était encore. Un morceau de papier tomba, sur lequel elle reconnut son écriture d’enfant entourée de petits cœurs.
Un sourire aux lèvres, elle prit le morceau de papier et remarqua des traces profondes de stylo. Quelqu’un avait écrit quelque chose au dos de sa petite lettre. Elle reconnut l’écriture de son père. Un mot qui était adressé « A mon Ange » et daté de trois jours plus tôt. Le jour de sa mort.
« Il faut que tu partes d’ici », disait le mot.
Ensuite venaient quatre mots, en majuscules :
« FUIS, DISPARAIS, EVAPORE-TOI. Ta vie en dépend. Ne fais confiance à… »
Il n’avait pas terminé. Quelque chose devait l’en avoir empêché. Peut-être qu’un bruit, dans la ruelle, avait interrompu le cours de ses pensées. Il avait sans doute remis le mot inachevé dans le cadre avant d’aller enquêter sur l’origine de ce bruit. Mais le message était clair : elle ne devait faire confiance à personne.
Pendant un moment, son regard alla de la photo au mot, et au livre de comptes. Pourquoi lui disait-il de fuir la Floride, où était son foyer ?
Parce qu’il savait qu’il était en danger, probablement. D’après la police, le fil du téléphone de son bureau avait été sectionné, mais les cambrioleurs n’avaient aucun moyen de savoir qu’il avait laissé son portable à la maison, comme d’habitude. Mais même s’il s’était su en danger, pourquoi lui aurait-il dit de fuir, de disparaître ?
Un frisson lui parcourut le dos. Si son père avait caché ce mot ici, c’était pour que personne d’autre qu’elle ne le trouve.
Des fragments de certaines conversations qu’ils avaient eues ces dernières semaines se mirent à tournoyer dans son esprit. Il lui avait suggéré de poser sa candidature pour un poste de conservateur de musée dans le Texas. Il avait même épinglé l’annonce sur le mémo de la cuisine pour qu’elle n’oublie pas. Il lui avait dit que cela lui ferait du bien de partir. Un jour, il avait ramené à la maison une petite caravane qu’il avait trouvée dans un vide-greniers. Il avait aussi transféré toutes ses actions à son nom, sous prétexte qu’il n’avait plus le temps de s’en occuper.
Peut-être qu’il avait seulement senti que son cœur pouvait le lâcher à tout moment ? Mais s’il avait pressenti qu’il pouvait être victime d’une agression ? Maintenant, avec le recul, elle se demandait s’il avait voulu qu’elle quitte la Floride afin de pouvoir faire de même. Mais pourquoi ? Il avait un travail à vie. Même si les méthodes d’oncle Anthony étaient louches, jamais son père n’aurait dénoncé son propre frère.
Elle avait toujours pensé que ce comportement étrange n’était qu’une conséquence de la mort de sa mère mais à présent, elle en doutait. Son père avait toujours été parfaitement organisé. Il avait certainement eu un plan. Mais lequel ?
La réponse lui apparut lentement. Ni dans la photo ni dans le mot qu’il avait écrit, mais dans le livre de comptes. Le compte sur lequel il avait transféré de l’argent était le sien, et la somme correspondait à celle qu’il avait prêtée à son frère des années plus tôt. Il n’avait même pas calculé les intérêts auxquels il aurait pu prétendre.
Son père n’avait peut-être jamais pu quitter la Floride, mais il s’était assuré de lui laisser assez d’argent pour qu’elle puisse partir. Et maintenant, il lui demandait le faire.
Ou plutôt, il le lui ordonnait, depuis sa tombe.
Troublée, elle se leva et remit le mot et la photo dans le cadre, qu’elle fourra dans son sac, ainsi que le livre de comptes, puis sortit du bureau de son père.
Comment pouvait-elle disparaître ? Tout le monde savait qu’elle vivait en Floride. Bien sûr, elle n’était pas très entourée. Elle avait toujours travaillé seule, dans la réserve d’un musée. Elle n’avait aucun ami, et la seule famille qui lui restait était son oncle Anthony qui, même pendant l’enterrement, s’était comporté comme s’il la soupçonnait de vouloir revendiquer une part de Harold Antiques Company maintenant que son père était mort.
Elle avait besoin de réponses, et ne partirait pas avant de les avoir obtenues. Alors, même si elle était aussi timide qu’une souris, elle se lancerait dans sa quête le lendemain, dès l’aube. Et quand elle saurait ce qui avait poussé son père à lui laisser une lettre aussi étrange, elle suivrait son conseil : elle disparaîtrait. De toute façon, plus rien ne la retenait ici. Elle ne manquerait pas à sa famille. Son travail n’était plus qu’un temps partiel. Elle n’avait pas eu le temps de nouer une seule amitié depuis qu’elle était revenue de l’université. Et encore moins de relation amoureuse.
Quelques heures plus tard, elle se glissa dans son lit, dans la chambre minuscule qu’elle avait occupée pendant la majeure partie de sa vie, sans chercher à retenir ses larmes. Elle pouvait presque voir son père debout à la porte et l’entendre chuchoter : « Bonne nuit, ma chérie. Que les anges te protègent. »
Ils n’avaient peut-être jamais abordé de sujet plus profond que le menu du dîner, mais jamais elle n’avait douté de l’amour de son père. Il avait toujours pensé à elle. Jusqu’au jour de sa mort.
— Bonne nuit, murmura-t-elle, comme si sa silhouette s’attardait encore dans l’embrasure de la porte.
* * *
Elle se leva bien après le soleil et entra dans la cuisine, où elle trouva sa tante. Attablée devant une tasse de café à moitié vide, cette dernière avait ouvert le courrier des trois derniers jours et l’avait dispersé sur la table avec autant d’égards que s’il s’était agi d’ordures.
Crystal Harold était la troisième femme d’oncle Anthony, de sorte qu’Angela pensait à elle comme à sa tante au troisième degré. Elle n’était jamais gentille. Jamais chaleureuse. Jamais charitable. Si Crystal était sur Anna Maria Island, ce n’était que parce qu’oncle Anthony l’y avait obligée.
Elle ne venait que rarement à la maison de bord de mer, mais elle avait une clé, bien sûr. La maison où Angela vivait avec son père et la voiture que ce dernier utilisait faisaient partie des biens de Harold Antiques. Une façon supplémentaire pour Anthony de garder son frère enchaîné à son travail.
— Où étais-tu, ma chérie ? demanda Crystal d’un ton glacial. Je pensais que tu reviendrais aussitôt après l’enterrement, hier. J’ai attendu jusqu’à la nuit tombée.
— J’ai juste roulé dans les environs, répondit-elle.
« Ne fais confiance à personne », disait le mot de son père.
— Je suis venue te dire que tu peux rester ici aussi longtemps que tu le voudras, poursuivit Crystal. La maison appartient à la société, mais ton oncle et moi voulons que tu saches que, quoi qu’il arrive, tu fais toujours partie de la famille. Bien sûr, il faudra que tu commences à payer un loyer le mois prochain. Mais je suis certaine que ton diplôme de muséologie te permettra de trouver un poste quelque part. Peut-être pas dans un musée, comme tu en avais l’intention…
Elle la regarda de la tête aux pieds et ajouta :
— … mais tenir la boutique de souvenirs d’un musée te conviendrait à merveille. Ta façon de t’attifer et ta timidité ne devraient pas représenter d’obstacle. Les visiteurs de musées doivent s’attendre à ce que les employés de ce genre d’endroits soient un peu excentriques.
Elle tapota sa tasse du bout de ses faux ongles démesurés.
— Pour tout dire, je n’ai jamais compris à quoi servaient les musées ou les galeries d’art, reprit-elle. Pourquoi aller regarder des objets que l’on ne peut pas acheter ? Anthony a dit une douzaine de fois à ton père qu’il devrait te pousser à passer un diplôme utile. De gestion, par exemple. Tu aurais pu reprendre le poste de ton père à nos côtés.
Elle toussota, comme pour masquer un rire, et poursuivit :
— Mais pas aujourd’hui. Quelqu’un s’est introduit dans le bureau de ton père tôt ce matin, en cassant une vitre. Il y a des papiers éparpillés dans toute la pièce. Si je croyais aux fantômes, je pourrais penser que ton père est revenu une dernière fois dans son bureau.
Angela se retint de lever les yeux au ciel. Elle ne croyait pas aux fantômes, elle non plus, et même si elle y avait cru, ce bureau était le dernier endroit où son père serait revenu.
— Tu pourrais te marier, Angela, lança Crystal, sautant du coq à l’âne. Tu es assez jolie, malgré ton physique banal.
— M… merci, parvint-elle à répondre.
Elle savait déjà qu’elle n’avait rien de la candidate idéale au mariage qui, selon Crystal, se devait d’être grande, bronzée et blonde. Sa tante était allée jusqu’à lui suggérer, un jour, de couper ses cheveux bouclés blond vénitien et de porter une perruque. Elle lui avait aussi acheté pour une année de sprays autobronzants, en lui disant qu’il valait mieux mettre toutes les chances de son côté.
— Tu n’y es pour rien, Angela, reprit Crystal du ton empreint de pitié sur lequel elle s’adressait généralement à elle. Tout le monde ne peut pas être beau. Mais tu es intelligente. Tu finiras bien par plaire à un homme.
Crystal finit son café d’un trait. On aurait dit qu’elle attendait des remerciements, mais Angela n’était pas vraiment d’humeur à poursuivre cette discussion.
— Si cela ne te fait rien, j’ai besoin d’être seule, dit-elle. J’ai l’impression que mon univers s’est effondré autour de moi.
— Bien sûr, ma chérie. Nous reparlerons de tout cela dans quelques jours.
Sa tante passa auprès d’elle sans esquisser le moindre geste de réconfort. Le chat de la maison en profita pour venir se frotter contre ses jambes, mais elle s’écarta d’un bond et lui jeta un regard noir.
— Maintenant que tes parents ne sont plus là, je suppose que tu vas te débarrasser de cet horrible animal. J’ai bien dit à ton père qu’il pourrait abîmer les meubles, mais il a toujours eu l’air de s’en moquer.
— Bien sûr, répliqua Angela, très calme. J’emmènerai Doc Holliday à la fourrière dès demain.
Sa tante hocha la tête, comme si elle venait de remporter le premier de nombreux combats.
— Quelle idée de donner un nom aussi idiot à un chat ! s’exclama-t-elle. Je n’ai jamais compris ce côté de la famille Harold. Je sais bien que ton père et Anthony avaient dix ans d’écart, mais je ne leur ai jamais trouvé aucun point commun, à part leur nom de famille.
Et, sans un mot, elle partit.
Soulagée, Angela referma la porte.
Une pensée lui traversa soudain l’esprit. Anthony et Crystal savaient que son père travaillait tard le soir. Ils connaissaient son problème cardiaque. Ils savaient même que, depuis la mort de sa femme, il n’emportait jamais son téléphone portable quand il travaillait tard.
Aussitôt, elle secoua la tête. Quelle pensée ridicule ! Peut-être son père ne lui ordonnait-il de partir que pour préserver sa santé mentale, parce qu’il savait qu’Anthony et Crystal la rendraient folle.
Pourtant, avec le recul, elle voyait d’autres signes indiquant un départ imminent. Des cartons vides empilés dans le cellier. Une douzaine de billets de cent dollars cachés dans l’armoire à pharmacie de la salle de bains…
Elle commença à trier le courrier éparpillé sur la table et un papier attira son regard. C’était une carte, sur laquelle une route, qui se dirigeait vers l’Ouest, avait été surlignée au stylo rouge. Dans l’ouest du Texas, le nom d’une ville avait été entouré. Elle comprit alors quelles avaient été les intentions de son père. C’était la ville qui recherchait un conservateur pour le musée.
Elle ferma les yeux et put presque l’entendre lui dire : « Ce serait peut-être l’endroit idéal pour toi, Angie. Tu as toujours adoré l’histoire du Texas. Cet endroit a l’air parfait pour repartir de zéro. »
La carte à la main, elle sortit de la maison, monta en voiture et se rendit au cimetière. Une fois là, elle alla droit à la tombe de son père, qui était encore couverte de fleurs.
Si elle avait pu lui parler une dernière fois… S’il avait pu lui dire pourquoi il avait écrit ce mot… La serrer une dernière fois dans ses bras pour qu’elle se sente en sécurité…
Mais un silence total enveloppait le cimetière, l’amenant à se sentir plus seule qu’elle l’avait jamais été. La fille timide, l’enfant unique, la solitaire qui aimait travailler à l’écart des autres se retrouvait maintenant complètement seule, et sans doute pour toujours.
Elle baissa les yeux vers la tombe de son père et murmura :
— Bonne nuit, mon cœur. Que les anges te protègent. Au revoir, papa.
En s’éloignant, elle sut qu’elle ne reviendrait jamais dans ce jardin de pierre et de fleurs mourantes. Son père n’était pas là. Maintenant, il était avec sa mère.
* * *
Le crépuscule était proche quand elle reprit enfin la route de la maison de ses parents. En voyant les lumières allumées, elle crut pendant un instant que son père était rentré…
Lentement, elle avança vers la porte. Peut-être que sa tante était revenue ? Soudain, du verre crissa sous ses semelles. La petite vitre de la porte avait été brisée.
Le cœur battant la chamade, elle alla s’enfermer dans sa voiture et composa le 911. Très vite, la police arriva et fouilla la petite maison, pièce après pièce. Tous les tiroirs avaient été sortis et renversés par terre. Le contenu des placards jonchait le sol. Mais rien n’avait disparu, pas même l’argent caché dans l’armoire de la salle de bains. Ni son ordinateur portable.
La police lui dit qu’il s’agissait sans doute de gamins en mal de sensations fortes, mais elle savait qu’ils se trompaient. Toutefois, elle ne fit aucun commentaire.
Elle verrouilla les portes et essaya de se détendre, mais elle ne put trouver le sommeil. La lettre que lui avait laissée son père et les événements de ces derniers jours la hantaient. Le bureau de son père avait été fouillé… On était entré chez elle par effraction juste après l’agression dont son père avait été victime… Il ne pouvait s’agir d’une coïncidence. D’une façon ou d’une autre, son père avait été en danger. Et aujourd’hui, c’était son tour.
Elle sut alors ce qu’elle devait faire.
* * *
Tôt le lendemain matin, elle se rendit à la banque pour clôturer ses comptes avant d’aller acheter de la nourriture pour chat et d’autres petites choses. A minuit, elle avait fait ses valises. Elle emportait les dessus-de-lit de sa mère, l’équipement de pêche de son père, les casseroles de sa grand-mère et un chat particulièrement laid nommé Doc Holliday.
« Fuis. Disparais. Evapore-toi. »
Ces mots tournaient en boucle dans son esprit et commençaient à ressembler à de gros nuages noirs qui s’amoncelaient au-dessus de sa tête.
Elle avait encore bien plus de questions que de réponses, mais l’effraction de la maison l’avait convaincue que son père avait raison. Quelque chose se tramait. Peut-être qu’elle se laissait entraîner trop loin par son imagination en pensant que la mort de son père n’était pas simplement due à une crise cardiaque provoquée par une agression de hasard, mais elle croyait au plus profond de son âme qu’elle était en danger, et qu’elle devait prendre des mesures.
Avec l’annonce du poste vacant dans un petit musée du Texas dans la poche de son imperméable noir et cinquante mille dollars en liquide dans son sac, elle quitta la maison qu’elle avait toujours connue comme son foyer.
Il était temps de suivre le conseil de son père. Elle allait disparaître.
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