det En dépit du passé
Chapitre 6
6
Wilkes Chez Dorothy
Wilkes ne savait pas trop comment s’y prendre avec Mlle Angie Harold. Si elle avait été plus proche de son type de femme, il aurait peut-être flirté avec elle. Après tout, elle était célibataire, tout comme lui. Et malgré ses cheveux ébouriffés et ses tenues sévères, elle était mignonne, à sa manière petite et timide. Il était attiré par elle comme il ne l’avait jamais été par aucune femme. Elle était unique… d’une façon qui le fascinait.
Flirter ne l’engagerait à rien. Il attendrait qu’elle fasse le premier pas, lui confirmant ainsi qu’elle appréciait ses avances. Ensuite, il pourrait accélérer le rythme… ou faire ce qu’il faisait toujours quand il laissait une femme trop s’approcher de lui : prendre la fuite.
Si elle avait été aussi belle et mince qu’un top model et qu’elle avait eu les cheveux noirs, il aurait couché avec elle sans rien lui promettre. Il lui était bien plus facile de prendre ses distances quand il n’était pas ralenti par les mensonges. Seulement, la dernière femme élancée, aux cheveux noirs avec laquelle il avait couché, après le rodéo de Houston, l’année précédente, lui avait dit qu’il avait prononcé deux fois le nom d’une autre femme dans son sommeil. Or, il ne voulait pas dormir avec un fantôme de son passé. Et voilà qu’il se retrouvait face à une femme qui ne ressemblait en rien à Lexie et, sans savoir pourquoi, il avait envie de se rapprocher d’elle.
Il se demanda combien de temps il devrait encore attendre avant que le souvenir de Lexie se dissipe. Elle n’avait pas été la femme qu’il avait cru. Elle ne l’avait pas aimé comme il l’aimait. Il ne voulait pas savoir ce qu’elle était devenue aujourd’hui. Il s’en fichait. Mais il était quand même incapable de se défaire du souvenir poussiéreux de ce qui aurait pu exister entre eux.
Bon sang ! Voilà qu’il pleurait une chose qui n’avait jamais existé.
La logique lui soufflait de trouver quelqu’un d’autre. Il pouvait être heureux. Avancer dans sa vie. Le problème, c’était qu’aucune autre femme ne lui convenait.
Angie était la première avec laquelle il avait pris la peine de parler depuis longtemps, et elle n’était pas son genre. Elle semblait n’être d’aucun genre, d’ailleurs. Elle était jolie, têtue d’une façon assez effrayante, et tellement intelligente que jamais il ne pourrait la suivre. Elle était aussi beaucoup trop petite pour lui, et parlait bien trop vite.
Pourtant, il aimait qu’elle lui crie dessus. Dans ces moments, elle était aussi adorable qu’un bébé serpent à sonnette. Et il adorait la façon dont elle démarrait au quart de tour. Angie Harold ne serait jamais une femme facile à dompter, mais qu’il soit damné si une partie de lui n’avait pas envie de tenter sa chance.
Pour se calmer, il commença à dresser une liste de tout ce qui n’allait pas chez elle. S’ils devaient être amis, et seulement amis, il fallait qu’il fasse dévier le cours de ses pensées.
Elle avait une habitude énervante : elle notait tout dans un petit carnet qu’elle transportait dans son sac. Un sac qui était assez grand pour servir aussi de sac de couchage !
Il détestait les femmes qui avaient un gros sac. D’abord, il était impossible de savoir ce qu’elles trimballaient : du maquillage, leur déjeuner ou un revolver ? En plus, toute femme avec un gros sac finissait toujours par demander à l’homme de le porter. Aux yeux de Wilkes, rien n’était plus ridicule qu’un homme debout dans une galerie marchande, un sac de femme à la main. Aussi ridicule qu’un taureau enrubanné !
Maintenant, grâce à la suggestion de Yancy, voilà qu’il roulait vers un restaurant avec l’autoritaire petite Angela Harold assise à côté de lui. Les lueurs du soleil couchant dansaient dans ses cheveux. On appelait cette couleur « blond vénitien », mais ses cheveux étaient en réalité de la couleur du soleil couchant, avec des nuances d’or, de brun et de rouge profond. Elle les avait attachés, mais plusieurs mèches bouclées lui retombaient librement sur le visage et dans le cou.
Quand ils se garèrent devant le café, il alla ouvrir sa portière avant même qu’elle ait défait sa ceinture.
— Vous n’avez pas à faire ça, dit-elle quand il claqua la portière.
Et voilà ! Soyez galant avec les dames !
Tiens bon, pensa-t-il. Elle pourrait peut-être aider Yancy. Non, Angie n’était pas son genre. Elle repoussait un geste qui n’était qu’une simple marque de politesse. Il détestait ça. Pourtant, alors qu’ils pénétraient dans le café, il lutta contre l’envie de saisir sa main…
Il se dit qu’elle ne l’attirait pas, mais il savait que c’était un mensonge. Sa présence, aussi près de lui, représentait une énorme tentation. Mais ce qui l’étonnait plus que tout, c’était qu’elle n’avait pas l’air de l’apprécier. Bon sang, pourtant tout le monde l’appréciait !
* * *
Yancy s’assit sur la banquette, face à eux, et commença à bavarder avec Angie, comme s’il flirtait avec elle. Ce que Wilkes apprécia moyennement. Yancy avait eu une amie, qui l’avait quitté pour un docteur d’Abilene, et il semblait être le genre d’homme qui avait besoin d’une femme dans sa vie.
Ce qui n’était pas son cas à lui, songea Wilkes.
Quand Angie demanda des explications sur le menu, il posa la main sur son épaule et lui expliqua que le blanc de poulet frit ne contenait pas une once de poulet. Il décida qu’il se sacrifiait afin que Yancy croie qu’ils étaient en couple et ne cherche pas à la séduire. Mais il devait bien reconnaître qu’il aimait la toucher, quels que soient les vêtements qu’elle portait. Sous sa main, elle était entièrement femme.
Des doigts, il écarta une mèche folle qui retombait sur son épaule pendant que Yancy parlait avec la serveuse.
— Est-ce que tout le monde est roux dans votre famille ? demanda-t-il à mi-voix.
— Non. D’ailleurs, je n’ai plus de famille. Ma mère est morte il y a quelques années, et mon père est décédé le mois dernier.
Des larmes brouillèrent aussitôt ses yeux, mais elle ne les laissa pas couler.
— Je suis désolé.
S’il n’avait pas été coincé sur cette banquette, il l’aurait prise dans ses bras.
— Ça va aller, murmura-t-elle en clignant des yeux pour chasser ses larmes.
Il résista à l’envie de l’attirer contre lui. Ils n’étaient pas amis, ne le seraient peut-être jamais, mais cette femme l’amenait à se sentir vivant pour la première fois depuis bien longtemps.
Il aurait aimé qu’elle se confie plus à lui, mais il n’était pas difficile de retracer quelques lignes de sa vie. Son père était mort récemment et elle avait rompu avec son fiancé. Plus rien ne la retenait là d’où elle venait. Cette femme fuyait sa propre vie.
— D’où avez-vous dit que vous veniez ? s’enquit-il.
Soudain, elle parut inquiète.
— Je ne vous l’ai pas dit.
Il jura mentalement. Pour une conversation banale, c’était raté.
— Excusez-moi, marmonna-t-il. Cela ne me regarde pas.
— C’est vrai, confirma-t-elle. Je n’ai simplement pas envie de parler de moi. Restez sur un plan professionnel. Pas de questions personnelles.
— D’accord.
Quelque chose dans la façon dont elle se redressa et hocha la tête lui donna envie de l’embrasser jusqu’à l’étourdir, mais tous ses neurones lui hurlèrent que ce ne serait peut-être pas une bonne idée.
— Si nous commencions par être amis ?
Enfin, elle sembla se détendre.
— Ça me va.
Quand Yancy se tourna de nouveau vers eux, il semblait complètement inconscient du fait qu’ils avaient discuté pendant qu’il flirtait avec la serveuse.
Ils commencèrent à bavarder comme de vieux amis. Mais Wilkes était distrait. Il ne comprenait toujours pas pourquoi il aimait être auprès d’Angie et, pire encore, pourquoi il ne voulait pas que Yancy flirte avec elle — Yancy flirtait avec toutes les femmes de moins de cinquante ans que comptait la ville, et jamais auparavant ce détail l’avait gêné.
Ensuite, sans doute pour lui faire perdre la tête, Angie se comporta comme si elle ne remarquait pas qu’il était assis à cinq centimètres d’elle. Il fut plus d’une fois tenté de se rappeler à son bon souvenir, mais y renonça. S’il la touchait trop souvent, elle allait finir par croire qu’il avait des tics.
Le repas touchait à sa fin, et elle l’avait ignoré pendant la majeure partie du temps, se contentant de poser des questions sur la vieille maison. Il alla chercher un supplément de café et, quand il revint à la table, trouva Yancy et Angie en train de se regarder, les yeux dans les yeux.
— Vous avez raison, murmura-t-elle en hochant la tête. Vous avez un œil gris et l’autre bleu.
— Quelqu’un m’a dit que ça pouvait indiquer que j’avais du sang gitan. C’est peut-être pour ça que la maison m’appelle. Elle sait que nous sommes du même sang.
Angie éclata de rire.
— Comme c’est palpitant !
Wilkes chercha frénétiquement une anecdote intéressante à raconter sur ses ancêtres, mais en vain.
Quand arriva le moment de payer l’addition, il bouillonnait intérieurement. Contrairement aux autres femmes, Angie ne cherchait même pas à le charmer. Elle semblait se moquer qu’il soit là ou non. Bien sûr, si elle lui avait fait des avances, il l’aurait gentiment repoussée. Mais… elle n’avait rien tenté. Et sa fierté souffrait de voir qu’elle ne semblait pas s’intéresser à lui.
Quand ils sortirent du café, le vent avait fraîchi et il commençait à pleuvoir. Il enfonça son chapeau sur sa tête. Yancy leur dit au revoir et traversa la rue en courant pour regagner son appartement.
Wilkes ouvrit la portière côté passager pour Angie.
— Je vous ai dit que vous n’étiez pas obligé de faire ça.
— De faire quoi ? demanda-t-il innocemment.
— De m’ouvrir les portes, les portières. Plus personne ne le fait.
— Ici, nous le faisons. D’où avez-vous dit que vous veniez ?
— Je ne l’ai pas dit, mais… je suis née à New York, et j’ai grandi en Floride. Si tout le monde s’arrêtait pour ouvrir les portes à New York, la ville tout entière finirait par être figée.
— Donc, vous aimiez vivre à New York ?
Enfin, il progressait. Elle lui avait dévoilé un pan de son passé.
— B… bien sûr.
Elle avait hésité juste assez longtemps pour qu’il se demande si elle disait la vérité. Elle semblait parfaitement innocente, comme si elle venait tout juste de venir au monde, mais une ombre la suivait. Cette dame avait un passé.
— Ouvrir une porte n’est qu’une marque de politesse, fit-il remarquer.
Il résista à l’envie de la toucher de nouveau, juste pour s’assurer qu’elle allait bien.
— Tout ce que vous avez à dire, c’est « merci ».
— Oh ! Je vois. Il faut que je dise merci pour quelque chose que je n’ai pas demandé. Vous avez d’étranges coutumes, dans ce pays.
Et c’était reparti ! La langue acérée s’était remise en marche ! Quand Angie cesserait d’avoir peur de lui, elle allait sans doute le mettre en lambeaux. Quoi qu’il en soit, il trouvait l’attitude de la jeune femme sacrément sexy.
Il fit le tour de la voiture en se disant qu’il fallait qu’il y monte aussi vite que possible. S’il commençait à se chamailler avec elle, jamais il ne pourrait la suivre. Peut-être qu’il avait eu l’esprit assez acéré pour répondre à une femme comme elle à l’époque où il était à l’université, ou juste après avoir quitté l’armée, mais plus maintenant que son cerveau rouillait depuis des années. Alors il ne fit aucun commentaire.
Un vieux souvenir traversa ses pensées. Quand il était à l’université, sa petite amie, Lexie, avait l’habitude de parler, parler, pour ne rien dire. Même pendant qu’ils faisaient l’amour. A l’époque, il trouvait que c’était mignon. Mais maintenant qu’il y repensait…
Il avait cru connaître chacune des pensées qui traversaient l’esprit de Lexie mais, apparemment, il s’était trompé. Elle l’avait plaqué deux mois après son incorporation. A en croire certains de ses amis, elle n’avait même pas attendu qu’il ait quitté l’espace aérien des Etats-Unis pour prendre un autre type dans ses filets. Et le bruit courait qu’elle était passée de son mari numéro un à son mari numéro deux exactement de la même façon.
Angie était à l’opposé de Lexie. Elle ne flirtait pas, ne se livrait pas à des jeux stupides. Il décida qu’elle était soit une vieille fille en devenir, soit l’une de ces femmes qui épousent un homme bien plus âgé et plus sage qu’elles avec lequel elles auront de longues discussions. Dans ce dernier cas, elle n’avait pas de chance : il n’était pas beaucoup plus vieux qu’elle, et les discussions à l’infini n’avaient jamais été son fort.
Et puis il avait l’impression que si Angie décidait un jour d’aimer, elle n’aimerait qu’un seul homme. Or, il n’était pas prêt pour un amour total. Peut-être qu’il pouvait la convaincre qu’ils restent amis. Non, mieux encore : des amis qui couchent ensemble !
Non. Jamais elle n’accepterait.
Dire qu’il ne la comprenait pas était un euphémisme. Ils ne venaient tout simplement pas de la même planète ; ils appartenaient à des systèmes solaires différents. Elle était furieuse contre lui parce qu’il ouvrait sa portière. Merde ! Ça ne rimait à rien ! Et, en plus, elle n’avait pas dit grand-chose sur son fiancé. Il aurait cru que toutes les femmes dénigraient leurs anciens amants au cours des deux premières heures qui suivaient une nouvelle rencontre. Un peu comme elles comparaient les prix pendant une séance de shopping. Mais non, pas Mlle Angie Harold !
— Très bien, Angie. Vous n’avez pas à me remercier.
Il parlait d’un ton calme. Toute sa colère était dirigée contre lui, maintenant qu’il se rendait compte qu’il avait choisi les filles avec lesquelles il sortait en fonction de leur tour de poitrine, et pas de leur QI. Il n’aurait pas été surpris d’apprendre que certaines de celles qu’il avait ramassées au Two Step juste avant la fermeture ne savaient même pas comment ouvrir une portière de voiture. D’habitude, il les raccompagnait chez elles et les embrassait rapidement avant de passer le reste de la nuit à se demander pourquoi il avait glissé sa langue dans la bouche d’une fille sans cervelle.
— Pas de problème, répondit Angie. J’ai pris beaucoup de plaisir à parler avec vous et Yancy pendant le dîner. D’habitude, je mange seule. Avec Doc Holliday.
— Doc nous a quittés depuis un bon bout de temps, Angie. Vous parlez à son fantôme ?
— Doc Holliday est mon chat.
Zut ! Maintenant, il avait pitié d’elle. Elle prenait tous ses repas en tête à tête avec un animal.
— Vous devriez essayer de manger en compagnie d’oncle Vern, suggéra-t-il. Il vous fera regretter le silence.
— Depuis combien de temps vit-il avec vous ?
— Depuis toujours. Mais il ne vit pas avec moi. Il a sa maison à lui sur le ranch. Je pense que son frère, mon grand-père, l’a construite pour lui quand il avait la trentaine, et il n’en est jamais parti. Je n’arrive pas à croire que je peux l’avouer, mais quand j’étais à l’armée, oncle Vern me manquait. Mes parents étaient toujours trop pris par leur propre vie. Je n’étais qu’un accident qu’ils ont dû élever. Mais oncle Vern avait toujours le temps de s’occuper de moi.
Il manqua éclater de rire.
— Certaines de ses histoires pourraient durer des jours. Il se rappelle le blizzard de 1972 dans ses moindres détails, mais perd toujours les clés de son camion. Même à soixante-dix ans passés, il est toujours le meilleur cow-boy des environs. L’hiver dernier, nous avons passé des journées en selle pendant une tempête. Les génisses mettaient bas dans la neige. Il a trouvé deux fois plus de veaux que moi et les a rapportés jusqu’à son vieux camion pour les réchauffer. S’il fait en dessous de zéro, de la glace se forme sur la bouche du veau et l’empêche de téter.
Ils étaient maintenant sur la route qui menait au musée. Comme Angie ne lui posait aucune question, il devina qu’elle n’était pas intéressée par son histoire. Alors il se tut.
Il s’attendait à ce qu’elle lui demande ce qu’il avait fait à l’armée, mais elle ne le fit pas. Ce qui était aussi bien. Il racontait ses histoires depuis tellement longtemps qu’il ne savait plus trop lesquelles étaient de vrais souvenirs et lesquelles étaient forgées de toutes pièces.
Cette heure passée aux côtés d’Angie lui avait rappelé à quel point il était devenu ennuyeux. Il avait obtenu un diplôme. Il avait voyagé à travers le monde, surtout dans des endroits où aucun homme sain d’esprit ne voudrait aller. Mais il était incapable de soutenir une conversation avec cette femme intelligente passionnée d’histoire, et ce, bien que l’histoire ait été sa matière principale à l’université.
Quand il se gara sur le parking du musée, il se tourna vers sa passagère.
— Angie, je ne veux pas vous effrayer, mais il y a une voiture garée près de l’entrée avec un homme assis derrière le volant. On ne voit pas souvent ça par ici. Il doit avoir quitté la route et traversé les herbes pour se garer ici.
Elle se pencha vers lui et regarda par sa vitre. Malgré la pénombre de l’habitacle, il la vit pâlir.
— Je crois l’avoir vu tout à l’heure, murmura-t-elle. On aurait dit une Mercury.
— Peut-être juste un type qui s’est arrêté pour consulter les messages sur son téléphone.
Elle secoua la tête, écartant les mèches bouclées qui s’étaient depuis longtemps échappées de son élastique.
— Non. La voiture était déjà garée ici quand nous sommes partis. Je suis étonnée que vous l’ayez remarquée alors qu’il fait nuit.
— A une époque, j’ai été formé pour remarquer les choses étranges. Je n’ai pas oublié.
Et jamais il n’oublierait le parfum de ses cheveux à cet instant précis… Un parfum aussi frais qu’un vent de printemps.
Mais il s’obligea à revenir à des considérations plus réalistes. Angie avait peur. Même à la lueur du tableau de bord, il pouvait voir la tension qui habitait ses traits. Cette voiture lui faisait peur. Peut-être que tout lui faisait peur. Quand il l’avait rencontrée, elle avait eu peur de lui. Pourtant, au café, elle avait paru calme. Même si elle avait plusieurs fois regardé dehors, comme si elle cherchait quelque chose ou quelqu’un.
— Peut-être qu’il attend que le parking du musée soit vide pour pouvoir le cambrioler, suggéra-t-il.
Mais il doutait de sa propre idée. Tous les objets que renfermait le musée étaient d’une valeur inestimable aux yeux des gens d’ici, mais ils n’auraient pas trouvé preneur sur un marché aux puces.
— Peut-être, oui.
Mais elle ne semblait pas le croire.
— Wilkes, est-ce que je peux vous demander un service ?
— Bien sûr.
Si elle voulait qu’il affronte le type dans la voiture, il prendrait le .45 qui était dans sa boîte à gants. Car un type qui se gare dans les herbes, derrière une rangée d’arbres, ne doit pas avoir des intentions bien claires.
— Vous voulez bien me ramener chez moi ? demanda-t-elle à voix basse. S’il reste ici après notre départ, je demanderai au shérif de surveiller le musée.
— Et s’il nous suit, vous penserez qu’il vous cherche, c’est ça ?
Il ne pouvait s’empêcher de se demander dans quel genre de guêpier pouvait s’être fourrée une personne qui semblait aussi innocente. Avait-elle volé un cupcake dans une pâtisserie ? Il fronça les sourcils. Peut-être que la Mercury appartenait à son ancien fiancé, qui n’avait pu oublier ses baisers au goût de miel. Peut-être que Jones avait changé d’avis, décidé de l’épouser et de s’installer au Texas.
— C’est ça, confirma-t-elle. Il pourrait me chercher.
— Donc, je vous ramène chez vous et je sème le type en chemin. C’est le plan.
— Oui. S’il savait où j’habite, il m’y attendrait.
Wilkes sortit du parking. La voiture de l’inconnu en sortit derrière lui. Il sourit. Il savait exactement ce qu’il allait faire.
— Que diriez-vous de visiter le canyon, Angie ? En dix minutes, je l’aurai si bien perdu qu’il ne retrouvera pas son chemin avant l’aube.
Elle hocha la tête et se retourna afin de pouvoir regarder par la lunette arrière.
La voiture noire se laissa distancer, sans doute pour essayer de ne pas se faire remarquer. Quand Wilkes atteignit le fond du canyon, il quitta la route principale pour s’engager dans un premier chemin, puis un second, tout en accélérant. Ensuite, il tourna brusquement à droite et s’engagea sur une aire de camping, où il coupa le contact et éteignit les phares.
Quelques minutes plus tard, la Mercury passa en trombe, manquant rater le virage.
Wilkes prit la main d’Angie et la serra doucement.
— Il est parti. Vous pouvez respirer, maintenant.
Du pouce, il caressa ses doigts menus pour la réconforter. Au bout d’un moment, elle se redressa et retira sa main.
A la seule lueur de la lune, Wilkes rebroussa chemin en se repérant à la masse sombre que formaient les buissons qui bordaient le chemin de terre. Quand il revint sur la route principale, il ralluma les phares et sortit du canyon.
— Nous l’avons semé, chuchota Angie après avoir regardé par la lunette arrière.
Il tendit la main et caressa sa joue.
— Et nous savons deux choses. D’une, il ne projette pas de cambrioler le musée. Et de deux, soit il me cherche, soit il vous cherche.
— Est-ce qu’il arrive à des gens de vous traquer ? demanda-t-elle.
— Jamais.
Il observa la jeune femme du coin de l’œil et, pendant un instant, se contenta de respirer son parfum si particulier.
Elle posa sur lui ses yeux d’un vert d’été, puis regarda la route devant elle sans mot dire.
Il se concentra sur la route, consterné par sa propre stupidité. Il n’était pas un adolescent à son premier rendez-vous, bon sang !
Vingt minutes plus tard, il se garait devant son bungalow. Il attrapa une lampe torche sur la banquette arrière et descendit de voiture pour inspecter les alentours de la maison. Quand il revint vers la voiture, Angie en sortit à son tour et leva la main.
— Merci, mais ce n’est pas la peine que vous m’accompagniez jusqu’à la porte.
Il referma ses doigts autour de sa main levée et la baissa, comme s’il actionnait le loquet d’une barrière invisible.
— J’inspectais le périmètre pour m’assurer que personne n’était venu.
— Oh ! murmura-t-elle.
Wilkes étudia sa silhouette dans la pénombre. Elle avait le chuchotement le plus sensuel qui soit. S’il avait été aveugle, il aurait pu tomber amoureux d’elle pour sa voix, pour le parfum de son corps, pour le goût de ses baisers et la douceur de sa peau.
Il essaya de se détendre en espérant qu’elle se détendrait, elle aussi.
— Je pense que je devrais vous rendre votre main, dit-il, mais sans la relâcher.
Elle éclata de rire, et il sentit la tension qui régnait entre eux se dissiper en partie.
Il glissa sa main, qu’il enserrait toujours de la sienne, dans sa poche.
— Tout bien réfléchi, je crois que je vais la garder. J’aime toucher votre peau, Angie.
Elle essaya de se dégager, et tout son corps fut attiré vers elle.
— Vous devez me la rendre, Wilkes. J’ai peur qu’elle soit reliée au reste de mon corps.
Ce n’était ni le lieu ni le moment, mais il se baissa jusqu’à effleurer sa joue de la sienne et murmura :
— Embrassez-moi, Angie. J’ai besoin de savoir si vous avez toujours ce goût de miel.
— Je…
Elle cherchait peut-être une façon de refuser, mais son corps se rapprocha du sien, et elle cessa d’essayer de lui retirer sa main.
— Vous pouvez si vous le voulez, Angie. Et si vous ne voulez pas… je ne vous en tiendrai pas rigueur.
Pour quelque raison insensée, il la voulait plus près de lui. Il était catégorique : ce genre de femme ne l’attirait pas. Pourtant, son corps semblait ne pas avoir reçu le message.
— Je ne veux pas, dit-elle en reculant.
Il relâcha sa main. Ses doigts glissèrent hors de sa poche et, avant qu’il ait pu réagir, elle courait vers la porte.
Si elle ne voulait pas l’embrasser, il doutait qu’elle l’invite à entrer.
— Grâce à la pluie, il est facile de voir que personne n’est venu ici, dit-il. J’ai trouvé quelques traces de cerfs derrière votre bungalow et quelques autres sur le sentier qui descend vers le lac, mais c’est tout. A mon avis, même les gens d’ici auraient du mal à découvrir cet endroit, et M. Mercury n’est pas d’ici.
— Qu’en savez-vous ?
— S’il l’était, il n’aurait pas été assez bête pour me suivre dans le canyon à la nuit tombée.
— Merci d’avoir vérifié pour moi.
— Vous n’avez pas à me remercier, Angie. Je suis heureux de vous aider. Nous sommes amis. Enfin… presque. Au fait, il y a un téléphone, dans cette maison ?
— Un fixe qu’a laissé le propriétaire. Le shérif m’a dit que d’habitude, il loue le bungalow pendant l’été et qu’il y laisse le téléphone. J’ai aussi mon portable.
— Bien. Appelez Brigman, racontez-lui ce qui s’est passé et demandez-lui de vous emmener au musée demain matin. Si une voiture noire descend la colline pour se rendre au lac, elle devra passer devant chez Dan. A mon avis, avant qu’il s’engage dans votre allée, il y aura une voiture de police derrière lui.
— Et ma camionnette ?
— Ne la conduisez pas avant que j’y aie jeté un œil. Laissez-la exactement là où elle est. Si cet homme vous attendait vraiment, il l’a peut-être trafiquée pour s’assurer que vous ne pourriez pas vous échapper.
Angie le regardait, les bras noués autour de la taille.
— J’ai peur, Wilkes.
Il savait qu’il aurait dû garder ses distances, mais en trois pas, il fut auprès d’elle. Si jamais une femme avait besoin qu’on la réconforte, à cet instant précis, c’était bien Angie.
Il l’enveloppa de ses bras et la serra fort, en s’attendant à demi à ce qu’elle le repousse.
Mais elle n’en fit rien. Elle posa la tête sur son torse et se mit à pleurer sans bruit. Elle devait savoir quelque chose qu’il ignorait. Peut-être la raison qui poussait cet homme à la suivre.
— Angie, vous pouvez me dire pourquoi quelqu’un vous recherche ?
— Non. Je ne peux pas. Je n’en ai aucune idée.
Plusieurs choses de ce qu’elle avait pu faire lui vinrent à l’esprit, mais aucune d’elles ne convenait. Elle n’avait pas commis de crime. Sinon, la police serait allée droit au musée pour l’arrêter. Elle ne s’était pas échappée d’un gang de motards non plus. Elle n’avait pas de tatouages. Pas qu’il sache, du moins. Mais il ne verrait aucun inconvénient à procéder à des recherches approfondies. Juste pour s’en assurer, bien sûr.
— Ne vous inquiétez pas. Vous êtes en sécurité, ici.
Il doutait d’avoir raison, mais ces paroles la rassureraient peut-être.
— Si vous avez peur, courez chez le shérif. S’il n’est pas chez lui, allez jusqu’à la route qui passe près du barrage. Elle se termine au coin de mes terres. Passez la barrière à bétail et vous verrez les lumières de ma maison.
Elle se redressa.
— Merci. Je suis désolée d’avoir craqué. D’habitude, je suis plus forte.
— Pas de problème.
Il passa le pouce sur sa joue pour y essuyer une larme.
— Vous ne voudriez pas m’embrasser, par hasard ?
Si c’était le cas, il serait le plus heureux des hommes. Et sinon, elle oublierait la Mercury noire un instant.
Elle rit, juste comme il l’avait espéré.
— Non merci.
A sa grande surprise, il se sentit profondément déçu.
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