det En dépit du passé
Chapitre 2
2
Wilkes Devil’s Fork Ranch
Wilkes Wagner se demandait qui, de lui ou de son grand-oncle, avait complètement perdu l’esprit. Le bon sens était une denrée rare dans la famille Wagner, mais l’idée que venait de lui soumettre oncle Vern était particulièrement absurde.
— J’ai bien réfléchi. C’est la seule solution, mon garçon, répéta le vieux cow-boy comme si Wilkes avait dix ans, et non trente-deux. On fait dans la reproduction de bétail, pas vrai ? Alors pourquoi ne pas choisir une femme avec toutes les qualités nécessaires et te reproduire avec elle ? Il ne te faudra sans doute que quelques tentatives pour que nous obtenions au moins un rejeton. Et il y a une chance sur deux pour que nous ayons un garçon du premier coup.
— Tu parles d’épouser une femme, c’est ça ?
Wilkes ne savait jamais trop quand son oncle plaisantait.
— Bien sûr ! Il faut faire ces choses-là dans l’ordre. D’abord, tu l’épouses. Ensuite, tu la mets enceinte… et tu attends d’avoir un fils.
Le vieil homme alluma une pipe tellement antique qu’elle semblait avoir traversé la bataille d’Alamo.
— Regarde le bon côté des choses, reprit-il après en avoir tiré quelques bouffées. Tu as déjà vécu presque la moitié de ta vie. Si tu es malheureux en ménage, les trente ou quarante dernières années te sembleront passer moins vite avec une mauvaise femme à la maison, et nous travaillerons tous plus dur pour ne pas rentrer tôt.
Wilkes leva les yeux au ciel. Il lui fallait un autre verre. Ou mieux encore : en faire boire quelques-uns de plus à oncle Vern. Avec un peu de chance, il s’endormirait.
Mais, pour faire plaisir à son oncle, il demanda :
— Et quelles sont les caractéristiques que je dois rechercher chez ma future… reproductrice ?
Vern eut un petit sourire de triomphe.
— Elle doit être robuste, répondit-il sans hésiter. Pas comme ces maigrichonnes qui ne mangent que des légumes. Il faut qu’elle ait un peu de viande sur les os. Rien de pire que d’essayer de se blottir contre une maigrichonne par une nuit glaciale. Je l’ai fait une fois, à Amarillo. A minuit, j’ai décidé de rentrer à la maison. J’avais plus chaud dans une tempête de neige qu’avec elle !
Wilkes prit un stylo sur la table de poker et griffonna, au dos de sa revue Le Cavalier de l’Ouest :
« Pas maigrichonne ».
Son oncle se laissa aller dans le vieux rocking-chair qui était arrivé sur Devil’s Fork Ranch dans un chariot couvert et poursuivit :
— Il faut qu’elle sache cuisiner, faire le ménage et coudre. Sinon, elle usera la route à force d’aller en ville pour acheter des plats tout faits, engager des femmes de ménage et remplacer des habits qui auront perdu un bouton.
— Ça ne sera peut-être pas facile à trouver, de nos jours.
Tout ce que les quatre ou cinq femmes avec lesquelles Wilkes était sorti ces six dernières années savaient faire en matière de repas, c’était des réservations. Il s’estimait déjà heureux si elles savaient faire du pop-corn au micro-ondes.
Son oncle ne prêta pas attention à sa remarque. Il était trop occupé à réfléchir.
— Et il faut qu’elle soit riche. Pas seulement qu’elle gagne de l’argent, comprends-moi bien, mais qu’elle en ait déjà en banque. Il ne faut pas non plus que tu comptes sur son héritage parce que si son père ne t’apprécie pas, il pourrait la déshériter. Et tu te retrouverais coincé avec une femme pauvre qui aurait gardé des habitudes de riche.
« Riche », gribouilla Wilkes.
— Et il faut qu’elle soit sotte, reprit oncle Vern en rallumant sa pipe. Jamais une fille intelligente ne t’épousera, même si tu es beau garçon. Une fille avec trop d’éducation voudra aller travailler ou passera ses journées assise, un livre à la main.
Vern était le plus jeune — et le plus bête — d’une fratrie de quatre. Ses frères et sa sœur disaient à qui voulait l’entendre qu’on l’avait fait tomber sur la tête une fois de trop quand il était bébé. A soixante-douze ans, il avait toujours vécu sur le ranch des Wagner. La règle était que celui qui dirigeait le Devil’s Fork, qui que ce soit, devait aussi s’occuper de Vern. C’était ce qu’avaient fait le père et le grand-père de Wilkes, et maintenant, c’était son tour. Les quelques autres membres de la famille qui avaient été assez futés pour aller s’installer en ville refusaient de revenir et de prendre le relais.
L’idée folle que Vern venait de lui soumettre était la pire qu’il ait jamais eue. Wilkes jugea que le jeu avait assez duré. Il se pencha en avant jusqu’à retenir le regard troublé par le whisky du vieil homme.
— Le vêlage me prend tout mon temps ces jours-ci, oncle Vern. Est-ce que tu pourrais me la chercher, cette épouse ? Elle ne devrait pas être trop difficile à trouver. Rondouillarde, mangeuse de bœuf, riche et sotte. Elle portera une robe qu’elle aura cousue elle-même et aura sans doute de la confiture faite maison sur le menton. Oh ! J’oubliais ! Il faut aussi qu’elle soit facile à féconder, parce que je ne lui rendrai pas souvent visite.
En réprimant un rire, il conclut :
— Mais bien sûr, cette caractéristique pourrait être difficile à déceler au premier coup d’œil.
Vern ne saisit pas la plaisanterie. Il poussa le fauteuil à bascule si loin en arrière que quand il revint vers l’avant, quelques secondes plus tard, le fauteuil l’éjecta. Il se réceptionna sur des jambes légèrement tremblantes et s’exclama :
— Je ferai de mon mieux ! Je te le promets. Possible que j’aille faire un tour à Crossroads demain pour poser quelques affiches. Je ne suis pas allé en ville depuis le printemps, et les sœurs Franklin disent toujours que je leur manque.
Wilkes éclata de rire.
— Oui. Très bonne idée, oncle Vern !
Le vieux cow-boy se dirigea vers la porte massive du ranch en marmonnant :
— J’aurais préféré ne pas avoir cette conversation, fiston, mais tu n’arrives pas à te reproduire et tu finiras par mourir sans laisser personne pour diriger ce ranch. Tu avais une belle petite, mais tu l’as laissée filer. Nous devons faire vite, avant que tu sois trop vieux. Sinon, tu dormiras seul jusqu’à la fin de tes jours.
Ce fut alors que Wilkes comprit ce qui avait poussé son oncle à insister pour qu’ils passent la soirée ensemble, à boire et à discuter. Le vieux bonhomme avait peur de lui survivre sans qu’il y ait personne pour reprendre Devil’s Fork. Vern avait quitté l’école à quatorze ans et passé toute sa vie sur le ranch, sans jamais devoir s’inquiéter de manquer d’argent ou de nourriture. Il adorait travailler avec des chevaux, vivre seul et partir pour de longues balades en 4x4. Il avait peur de rester tout seul ici.
Wilkes sortit sur le perron et regarda son oncle boitiller jusqu’à sa cabane, à une centaine de mètres de la grande maison qui avait été construite cinquante ans plus tôt pour accueillir une douzaine d’enfants. Maintenant, elle n’en abritait plus qu’un : Wilkes.
Vern avait laissé son frère, le grand-père de Wilkes, reprendre le ranch, puis son neveu. Et aujourd’hui, c’était Wilkes qui en était le propriétaire. Jamais Vern n’aurait pu diriger le ranch. De toute façon, il n’avait jamais voulu qu’un travail de cow-boy. Wilkes l’avait toujours vu s’occuper du bétail, dresser des chevaux aux côtés de son père et dîner tous les soirs à la table familiale. Cette vie était la seule qu’il connaissait, et la seule qu’il voulait connaître.
Wilkes secoua tristement la tête. Jadis, Vern Wagner avait été son héros, en même temps que son professeur. C’était lui qui lui avait appris à monter, qui l’insultait quand il oubliait de refermer la barrière du champ et qui lui achetait des pétards tous les ans, malgré l’interdiction de sa mère. Ensuite, il était devenu son ami. Maintenant, il était sa responsabilité. Le vieux cow-boy avait sans doute connu quelques filles, dans sa jeunesse, mais il ne s’était jamais marié. Il était toujours resté fidèle à sa famille, fidèle à la marque de Devil’s Fork.
Quand les lumières s’allumèrent dans la petite cabane de Vern, Wilkes marmonna :
— Je ferais mieux de commencer à chercher une grosse femme riche pour engendrer son prochain ange gardien.
Il ne plaisantait qu’à demi. Il vida le reste de son verre d’un trait et monta se coucher. Il occupait la deuxième chambre à partir du palier. La première était la chambre de maître mais, depuis son retour, il n’avait jamais eu l’impression qu’il méritait de l’occuper.
* * *
Le lendemain matin, il prit la route de la ville. Il devait acheter les matériaux nécessaires à la construction d’une clôture et prendre le petit déjeuner avec un ami. Tout en roulant, il repensa à la conversation de la veille. Son oncle avait raison sur un point : il avait eu une petite amie, à une époque. Elle s’appelait Lexie Davis, et elle était parfaite en tout point. Il l’avait aimée dès l’instant où il avait posé les yeux sur elle et l’avait fréquentée tout au long de ses années de lycée et d’université ; mais elle ne lui avait jamais vraiment appartenu. Un mois après la fin de leurs études supérieures, il était parti pour l’armée. Elle lui avait promis de l’attendre, et elle l’avait fait… pendant un certain temps. Soixante-trois jours après son incorporation, elle lui avait écrit une lettre, dans laquelle elle lui disait simplement qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre. Sa lettre se terminait sur ces mots :
« Pas la peine de me répondre. »
Wilkes s’était répété une centaine de fois qu’il l’avait oubliée. Peut-être que tout le monde n’était pas destiné à trouver l’amour éternel. Par exemple, Vern ne l’avait jamais trouvé. Mais quelque chose en lui s’était brisé le jour où Lexie l’avait quitté, et il craignait que ce quelque chose reste à tout jamais brisé.
Bon sang ! Vern avait raison : peut-être qu’il devrait commencer à chercher une épouse. Mais s’il devait dresser sa propre liste des caractéristiques qu’elle devait présenter, cette liste serait aux antipodes de celle de son oncle. Il aimait les femmes aux jambes interminables, avec des cheveux de jais qui leur retombaient jusqu’à la taille et une étincelle rieuse dans les yeux. Des femmes… comme Lexie.
Lexie, la femme qu’il avait oubliée.
Tout en attendant que ses matériaux soient chargés, il alla se promener dans la rue principale. Le quartier commercial de Crossroads consistait en une succession de boutiques dépareillées, toutes de taille, d’âge et de style différents. Crossroads n’avait rien de pittoresque. C’était une ville bizarre, tout simplement.
Il remarqua quelques nouvelles boutiques, qui avaient été construites depuis sa dernière visite en ville. Plantées entre les vieux bâtiments, elles semblaient aussi déplacées que des dents neuves dans une vieille bouche. Mais, grâce à elles, la petite ville semblait un peu plus prospère.
L’un de ces espaces vides était devenu une boutique de souvenirs, Forever Keepsake Shop. Il ne comprenait pas qui pouvait vouloir acheter des bibelots et les laisser prendre la poussière sur une étagère, sinon des personnes sans la moindre famille. Chaque fois que l’un des membres de sa propre famille mourait, il héritait d’une caisse remplie de « précieux » souvenirs. Il lui arrivait de se demander si un seul convoi de chariots avait suffi à ses arrière-grands-parents pour trimballer tout leur fatras du vieux pays jusqu’au Texas. Les uns après les autres, vieilles malles, lanternes et dessus-de-lit poussiéreux revenaient à Devil’s Fork, comme autant de vautours hideux regagnant leur arbre pour la nuit.
Il entra dans la boutique. Il pourrait peut-être convaincre les propriétaires de le débarrasser de vieux outils, de barattes, d’antiques téléphones… Il avait tout en stock.
Quand il referma la porte derrière lui, deux femmes, qui avaient dépassé la quarantaine, l’accueillirent par des rires étouffés… qu’il reconnut aussitôt. Les propriétaires de cette boutique de souvenirs étaient donc les sœurs Franklin. Elles avaient sans doute des prénoms mais, quand il était plus jeune, sa mère avait coutume de dire : « Voilà les sœurs Franklin. Les pauvres petites. Que Dieu bénisse leur cœur ! »
Ce n’est qu’à vingt ans qu’il avait découvert pourquoi les sœurs étaient « de pauvres petites ». Apparemment, vers la fin des années soixante-dix ou le début des années quatre-vingt, elles étaient toutes deux tombées amoureuses du même garçon, un beau gitan aux yeux langoureux, du nom de Stanley. Mais le garçon s’était éclipsé avec la fille d’une autre famille de gitans de la ville, et les deux sœurs Franklin avaient eu le cœur brisé. Elles avaient juré sur un océan de larmes qu’elles n’aimeraient jamais d’autre homme que lui, et qu’elles ne se marieraient pas.
Certains pensaient que c’était une histoire bien triste, mais d’autres jugeaient qu’elle leur avait fourni une porte de sortie idéale, parce qu’il était peu probable qu’elles trouvent un jour un mari. A dix-huit ans, elles pesaient déjà plus de cent kilos. A vingt-cinq, vingt ou trente de plus. Et à trente ans, elles avaient toutes deux une ombre de moustache.
Même par nuit noire, personne n’aurait pu les trouver jolies. Mais elles étaient aussi douces que du caramel fondu. Et, tous les trois ou quatre ans, elles ouvraient une nouvelle boutique en ville. Wilkes se souvenait qu’elles avaient ainsi dirigé la Sweet Shop, le Quilting Bee, et une boutique de livres d’occasion nommée le Book Hideout.
Il sourit aux deux sœurs. Elles avaient beau être énormes et affligées d’une moustache, il y avait en elles quelque chose d’adorable.
— Bonjour, mademoiselle Franklin et mademoiselle Franklin.
Elles pouffèrent toutes deux avant de demander, d’une même voix :
— En quoi pouvons-nous vous aider, Wilkes ?
Afin de ne pas passer pour l’idiot du village, il répondit :
— Je cherche un souvenir à offrir à un ami.
— Vous le connaissez bien ? demanda la plus petite des demoiselles Franklin.
— Non. Il passe juste le temps de prendre un café. Il pense se lancer dans l’élevage.
Quelle idée de mentir ainsi ! Mais il était allé trop loin pour faire machine arrière, maintenant.
— Nous avons exactement ce qu’il vous faut.
Elles attrapèrent chacune une boîte sur les étagères qui se trouvaient derrière le comptoir. Comme Wilkes se moquait pas mal de ce qu’elles pouvaient contenir, il choisit la plus petite. Il régla avec un billet de vingt dollars et, pendant que l’une des sœurs mettait son achat dans un sac, il leur donna quelques nouvelles d’oncle Vern.
Tout en lui tendant le sac, l’une des demoiselles Franklin commença à dresser la liste des femmes de sa famille qui n’étaient pas encore mariées, comme elle le faisait souvent.
— Fran vient de divorcer, vous savez. Mais c’est un vrai trésor.
— Avis est un peu plus âgée que vous, mais elle est vraiment jolie, renchérit l’autre sœur. Et vous connaissez Molly et Doris. Je pense que vous êtes allé à l’école avec elles. Elles étaient toutes deux fiancées l’an dernier, mais ce n’est pas allé plus loin.
Wilkes ne sut que dire. Il s’était déjà laissé embarquer dans une douzaine de rendez-vous arrangés, et tous avaient mal fini.
Cependant, la plus grande des demoiselles Franklin n’était pas encore prête à relâcher sa baguette magique d’entremetteuse.
— Je suppose que vous avez entendu dire que Lexie Davis revenait en ville.
Non, il ne l’avait pas entendu dire. Et il s’en moquait, mais cela ne mit pas un terme à la conversation pour autant.
— Son second mariage n’a pas marché, vous voyez, et sa tante est pauvre. Lexie espère obtenir un poste au lycée. Elle affirme qu’elle peut enseigner l’art dramatique et l’anglais, bien qu’elle n’ait jamais eu besoin de travailler. Elle a fait deux beaux mariages, vous savez.
Il fallait qu’il sorte de cette boutique. Il ne voulait pas savoir ce qu’était devenue Lexie. Et d’ailleurs, quel « beau » mariage durait moins de deux ans ?
— J’aimerais pouvoir rester un peu, mais j’ai du pain sur la planche ce matin, dit-il.
Les doigts crispés sur sa boîte, il battit en retraite vers la porte. Les sœurs Franklin semblèrent tristes de le voir partir, mais il ne voulait pas parler de Lexie. Ni en entendre parler. La lettre de rupture qu’elle lui avait envoyée alors qu’il était à l’armée avait suffi pour tuer tout espoir en lui. Puisqu’elle ne l’avait pas attendu, il n’était pas intéressé. Fin de l’histoire. Il ne voulait pas relire ce chapitre de son existence. Il y avait six ans qu’il était de retour au ranch, et il ne l’avait pas rencontrée une seule fois. Elle n’était plus qu’un souvenir, maintenant.
Il quitta la boutique en trombe, sans même se rappeler s’il avait dit au revoir.
Dans sa fuite, il poussa la porte de la boutique voisine et fut accueilli par une odeur de laque et de décolorant qui faillit le pousser à ressortir. Un salon de coiffure. Il lâcha un juron à mi-voix. Pourquoi n’avait-il pas pu entrer dans une librairie, une laverie ou, mieux encore, un bar ?
Il regarda tout autour de lui. Le salon était plein de femmes aux cheveux entortillés dans des morceaux d’aluminium. On aurait dit une invasion extraterrestre.
Il fit un pas en arrière, mais une fille aux cheveux méchés de vert, qui mâchait du chewing-gum, fit le tour du comptoir et le rattrapa.
— Que pouvons-nous faire pour vous, monsieur ?
— Rien, merci, parvint-il à dire. Je cherchais juste… ma tante.
L’une des extraterrestres cria :
— Ta dernière tante est morte il y a cinq ans, Wilkes Wagner.
Il ôta son chapeau et répondit :
— Dans ce cas, je suppose qu’elle n’est pas ici.
La tête haute, il ressortit de la boutique sans prêter attention aux rires qui l’accompagnaient.
Dieu merci, la boutique suivante était un café qu’il connaissait. Pour autant qu’il sache, le Dorothy’s Café avait toujours existé, et on y servait toujours les mêmes plats, à base de graisse frite avec un accompagnement de panure. Son ami n’arriverait que dans une demi-heure, mais il allait lui falloir un peu de temps pour chasser Lexie de ses pensées.
En s’asseyant, il vit une enseigne, de l’autre côté de la rue, où était écrit :
« Le Paradis des Chiots,
Toilettage et Dressage ».
Aucun doute : Crossroads, Texas, s’agrandissait. Wilkes avait hâte de parler de cette nouvelle boutique à oncle Vern. Peut-être qu’il suggérerait de faire toiletter le bétail !
Il commanda du café avant d’ouvrir la boîte qu’il avait achetée. A sa grande surprise, il découvrit qu’il avait payé presque vingt dollars pour un mug qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à celui dans lequel la serveuse lui apportait son café, sauf que l’on y lisait : « Crossroads : un carrefour dans votre vie ». Ce qui expliquait sans doute le prix.
Il éclata de rire. A un carrefour de sa vie, lui ? Dès sa naissance, son chemin avait été tout tracé. Pendant quatre ans, il avait fait partie de l’équipe de foot de son université sans réussir à amasser beaucoup de connaissances. Ensuite, il avait passé trois ans à l’armée sans ramasser une seule blessure par balle. Et à vingt-six ans, après avoir erré d’un bout à l’autre des Etats-Unis, il était rentré chez lui pour diriger le ranch.
A cette époque, ses grands-parents maternels, qui prenaient de l’âge, avaient demandé à ses parents de venir les aider à réduire et vendre plusieurs des petites sociétés qui leur appartenaient. Ses parents avaient dû commencer à faire leurs bagages dès le jour où ils avaient appris qu’il n’avait même pas cherché de travail après sa démobilisation, et étaient partis s’installer à Dallas en lui laissant le soin de diriger le ranch en leur absence. Et de s’occuper d’oncle Vern.
Wilkes avait accepté en pensant que cette absence ne durerait que quelques mois. Mais, six ans plus tard, ils n’étaient toujours pas revenus. Maintenant, son père ressemblait à un hippie sur le retour et sa mère suivait des cours de méditation dans l’espoir de pouvoir un jour se téléporter. Rien ne laissait entrevoir qu’ils puissent un jour revenir travailler sur le ranch ; ils se contentaient de l’appeler de temps à autre pour avoir des nouvelles.
Mais il s’en fichait. Après tout, il adorait ce travail. Et reprendre le ranch ne l’avait pas contraint à renoncer à ses rêves, parce qu’il n’en avait jamais eu.
— Salut, Wilkes ! lança une voix grave.
Wilkes se retourna. Yancy Grey était arrivé. Yancy était plus jeune que lui de quelques années, mais ils s’étaient liés d’amitié en travaillant sur un projet d’espace vert, l’année passée.
Yancy travaillait de l’autre côté de la rue, en tant qu’homme à tout faire de la résidence seniors. Les pensionnaires l’avaient adopté alors qu’il était à la rue, et il veillait sur eux comme une mère poule sur ses poussins.
De prime abord, Yancy semblait bizarre. Il lui arrivait de parler trop vite ou de ne pas trouver le mot juste, mais Wilkes s’en moquait. Quand Yancy trouvait sa place dans une conversation, il devenait un merveilleux conteur, et Wilkes avait toujours le temps de l’écouter quand il avait besoin de parler.
— Je suis heureux que tu aies trouvé un moment à m’accorder, dit Yancy en s’asseyant face à lui. J’ai un service à te demander.
Wilkes ne parlait à personne, sinon à lui-même, ces derniers temps. Il n’avait pas la moindre idée de ce que Yancy s’apprêtait à lui demander, mais il était prêt à l’aider s’il le pouvait. Peut-être que cela lui changerait les idées. Il pourrait aussi lui parler de la dernière idée de Vern : le marier à la première fille grassouillette, riche et idiote qu’il trouverait.
— Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
— J’ai une question historique.
Wilkes faillit le prévenir que ce n’était pas parce qu’il avait un diplôme d’histoire qu’il était expert sur une période ou une autre. Il n’avait choisi cette matière que parce qu’elle lui avait semblé plus facile que l’anglais. Mais il se borna à répondre qu’il ferait de son mieux.
Yancy se redressa, prit une gorgée du café brûlant que la serveuse lui avait servi et commença :
— Est-ce que tu penses qu’une maison peut… tu sais… t’attirer à elle ? Un peu comme si elle t’appelait ?
Wilkes faillit répondre que non, mais se ravisa. Cette conversation pouvait devenir intéressante.
— Dis-moi tout, Yancy.
Soudain, son ami sembla bien plus jeune que ses vingt-sept ans.
— Tu vas croire que je suis dingue.
Yancy se recula, comme pour s’éloigner de lui. Il avait passé la fin de son adolescence et ses premières années d’adulte en prison et, parfois, son manque de confiance en lui reprenait le dessus. Mais Wilkes ne le jugeait ni sur son manque d’éducation ni sur ses blessures. Il avait les siennes, lui aussi. Et son lot de défauts.
— Pour t’aider, je dois connaître les faits, Yancy. Commence par le commencement, sans rien oublier. Je ne te traiterai pas de dingue avant d’avoir tous les détails.
Yancy acquiesça, prit une autre gorgée de café et se lança.
— Hier soir, comme je le fais souvent, je suis allé marcher sur la route du nord. On aurait dit que la lune chuchotait des secrets dans l’air de la nuit, comme elle le fait par les nuits nuageuses, tu vois ce que je veux dire ?
— Je vois, oui.
Les neurones de Wilkes se réveillaient. Non, il ne voyait rien du tout, mais où que cette histoire le mène, il allait la suivre. Il ne pensait pas être en mesure d’aider Yancy, mais il voulait en savoir plus.
— J’ai suivi la route jusqu’à la vieille maison gitane. Tu sais, celle qui est entourée d’herbes folles et d’arbres morts.
Wilkes hocha la tête et Yancy poursuivit :
— D’après ce que j’ai entendu dire, certaines personnes jurent avoir vu des silhouettes fantomatiques entrer dans la maison à la nuit tombée et ne jamais en ressortir. A en croire les retraités de la résidence seniors, la maison est hantée par des fantômes de gitans, ou de hippies, personne ne sait vraiment. Je me rappelle que cette maison a failli causer la mort de quatre adolescents il y a trois ans, mais j’étais trop pris par mes propres problèmes, à l’époque, pour me rappeler les détails. Quand je leur pose des questions sur cette maison, les gens affirment que le mal y a vécu. L’un d’entre eux m’a même dit qu’un jour où il passait devant, il a entendu un cri.
— J’ai entendu ces histoires, moi aussi. Est-ce que tu as senti la présence du mal ?
— Non. Cette maison m’attire depuis que je suis arrivé à Crossroads, avant même que j’aie entendu dire qu’elle était hantée. Tu sais sans doute que je suis arrivé ici seul, sans le sou, et que je sortais tout juste de prison.
— Je le sais, oui. Et je sais aussi que tu as aidé le shérif à prendre une bande de voleurs de bétail qui a bien failli tuer Staten Kirkland.
Yancy sourit.
— Ouais. Après cette histoire, les gens m’ont accepté. Maintenant, tout va bien. J’ai un bon boulot. Bon sang, j’ai même mis assez d’argent de côté pour acheter une voiture cash, mais je vais toujours à pied jusqu’à cette vieille maison, la nuit. J’ai l’impression qu’elle se moque de moi. Qu’elle me met au défi d’entrer. Ça a l’air dingue, pas vrai ?
Wilkes haussa les épaules.
— Je te suis. Continue.
Ce n’était pas plus dingue que de stresser à cause d’une femme qui l’avait quitté des années plus tôt, même s’il refusait de l’admettre.
— Quand je me suis approché de la maison, cette nuit, elle m’a semblé grandir, reprit Yancy. C’était peut-être dans ma tête, mais à chaque pas que je faisais, elle avait l’air plus grande. J’ai vu pas mal de choses effrayantes dans ma vie mais cette nuit, je jure que j’ai senti un frisson dans le dos, comme si quelqu’un marchait sur ma tombe.
Wilkes sourit. Qu’il dise la vérité ou non, ce type était encore meilleur conteur qu’oncle Vern !
— Quand je l’ai sentie m’appeler cette nuit, j’ai attrapé la lampe torche dans ma poche comme si c’était une arme et j’ai quitté la route, bien décidé à aller jusqu’au fond de ce cauchemar. J’ai traversé les hautes herbes qui encerclent la maison comme une douve autour du château d’un monstre. Il fallait que je fasse quelque chose.
Yancy serra les poings.
— J’ai hurlé que j’allais entrer, mais ma voix était plus celle d’un petit garçon terrorisé que d’un adulte déterminé. J’en ai marre de faire des mauvais rêves, Wilkes. Cette nuit, j’ai voulu y mettre fin. La porte tempête tordue battait contre le côté de la maison, comme la porte d’une crypte dans un cimetière oublié. J’ai posé le pied sur la première marche du perron et je suis monté, soulagé de voir que le bois supportait mon poids.
Il s’interrompit quelques secondes pour reprendre haleine.
— J’ai hurlé : « Vous ne me faites pas peur ! » en faisant un pas vers la porte. Les planches ont craqué, comme pour m’ordonner de rester en arrière, mais je ne me suis pas arrêté. Je me suis solidement campé sur le porche et j’ai pris le marteau que j’avais passé à ma ceinture pour arracher les grandes planches qui avaient été clouées en travers de la porte. Quand les planches ont été détachées, j’ai inspiré longuement. J’étais sans doute en train de commettre un délit. Il y avait des panneaux d’interdiction d’entrer à tous les coins de la maison. Mais je m’en fichais. J’avais décidé d’y entrer.
Wilkes poussa sa tasse de café de côté. Il avait l’impression de se trouver devant la porte de la vieille maison, avec Yancy. Ses sens ne lui avaient plus semblé aussi aiguisés depuis qu’il avait quitté l’armée.
— Une fois les planches enlevées, j’ai poussé la porte et j’ai éclairé l’intérieur avec ma lampe. Trois marches pourries descendaient vers un sol qui m’a semblé être en terre battue. Il y avait peut-être du bois sous la terre, mais je ne saurais le dire. Quand le toit s’est en partie effondré sur les gamins, la maison a dû être laissée en l’état. J’ai évité les marches et sauté sur le niveau le plus bas de la maison. Les restes d’un escalier menant au premier étage longeaient l’un des murs. Ils m’ont rappelé des dents pourries, cassées, pendant de travers dans une bouche ouverte. Quand j’ai balayé le sol du faisceau de ma lampe, j’ai remarqué quelques chaises cassées et un bois de lit.
Il s’interrompit un instant, le regard dans le vague, comme s’il revivait le moment, avant de reprendre :
— Depuis l’intérieur, le bruit des planches déclouées qui tapaient contre le mur et le sifflement du vent étaient comme étouffés. Je suis resté là où j’étais. J’avais bien trop peur pour m’aventurer plus loin. Si la maison s’était effondrée sur moi, j’aurais été réduit à l’état de squelette avant qu’on pense à me chercher dans cette vieille maison. Et soudain, dans le silence, j’ai senti une main se poser sur mon épaule et chercher à m’attirer dans les ténèbres.
Wilkes attendit la suite, le souffle coupé.
— Ce qui m’avait attiré dans cette maison semblait vouloir m’empêcher d’en repartir, poursuivit son ami. La peur s’est ruée dans mes veines. Je suis sorti en courant et j’ai recloué les planches en travers de la porte. Mais je savais qu’il faudrait que je revienne.
Il prit une gorgée de café et conclut :
— Cette maison m’appelle, Wilkes, je le jure. Et elle ne cessera pas de m’appeler jusqu’à ce que j’aie compris pourquoi.
Wilkes laissa échapper un petit sifflement.
— C’est une sacrée histoire, mon vieux. Quelle est ta question ?
Yancy sourit.
— Est-ce que tu peux m’aider à comprendre ce qu’elle veut de moi ? Il faut que je connaisse l’histoire de cet endroit. Je veux aussi savoir à qui je dois demander l’autorisation d’y pénétrer en toute légalité. J’y ai pensé toute la nuit. Tu es la seule personne de mon entourage qui acceptera de m’y accompagner. Je me souviens de cette nuit sur le ranch des Kirkland, quand nous attendions les voleurs de bétail. Tu m’as dit qu’après ton passage dans l’armée, tu n’avais plus peur de rien. Eh bien, voilà ta chance de le prouver. Quand je retournerai dans cette maison, viens avec moi.
Leur serveuse devait en avoir assez d’attendre qu’ils lui fassent signe, parce qu’elle apparut, son bloc-notes à la main, et lança :
— Si vous ne vous dépêchez pas de commander votre petit déjeuner, vous allez devoir passer au menu du déjeuner.
Les deux hommes s’excusèrent et commandèrent. Elle leur resservit du café en faisant remarquer que Dorothy devrait faire payer les squatteurs.
Dès qu’elle fut hors de portée de voix, Wilkes sourit.
— Je suis partant. Je vais voir ce que je peux apprendre au sujet de cette maison, et nous irons en reconnaissance, une de ces nuits.
OceanofPDF.com