det En dépit du passé

Jodi Thomas · Chapitre 5 sur 37

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det En dépit du passé

Chapitre 4

4

 

Angela

Angela enfila un vieux survêtement et décida d’aller faire le tour du lac à pied. Après toute une semaine passée à s’installer dans sa petite maison, elle commençait à aimer le lac et la petite ville qui se trouvait à moins de deux kilomètres. Le lendemain matin, elle commencerait un nouveau travail, une nouvelle vie. Les années qu’elle avait passées à s’occuper de sa mère et à s’inquiéter pour son père étaient derrière elle, balayées par une rivière de larmes. Maintenant, elle devait affronter son avenir.

Elle regarda le chat, qui essayait d’allonger son corps rebondi sur l’appui de la fenêtre, et murmura :

— Voilà notre nouvelle maison, Doc. Tu vas te plaire, ici.

Doc Holliday se borna à lever les yeux vers elle, mais elle ne cessa pas de sourire pour autant.

Pour la première fois depuis qu’elle était née, elle pouvait vivre sans qu’un membre de sa famille ou un autre veille sur elle. Sa mère l’avait étouffée pendant dix-huit ans avant de la confier à deux vieilles tantes chez qui elle avait vécu le temps de faire ses études dans une petite université, juste à côté de Washington, DC. L’arrangement avait permis à ses parents d’économiser de l’argent, certes, mais elle avait raté l’essentiel des activités que proposait le campus. Une fois son diplôme en poche, elle était retournée vivre chez ses parents, comme prévu, le temps de décrocher un emploi. Elle n’avait pu trouver qu’un poste à temps partiel dans un petit musée, sur le port, où elle était chargée de ranger et nettoyer la boutique de souvenirs, et de conduire les visites guidées destinées aux classes de primaire.

Ensuite, le cancer de sa mère était réapparu, et elle avait renoncé à prendre son propre logement afin d’aider son père.

Son oncle Anthony lui avait offert un poste, assorti d’un salaire deux fois supérieur à celui que lui versait le musée, mais elle avait refusé. Elle avait étudié en vue de devenir conservatrice et aimait son travail, même si elle n’était qu’assistante conservatrice.

Chaque soir, en rentrant, elle racontait sa journée à ses parents, comme si son travail dans le petit musée, sur le port, était amusant et important. Son père, pour sa part, parlait rarement de son travail. Elle savait qu’il l’avait en horreur, mais qu’il y était enchaîné, en quelque sorte.

Après la mort de sa mère, elle était restée à la maison pour aider son père à faire son deuil, en pensant qu’ils continueraient plus ou moins à mener la même vie qu’avant.

Mais cette lettre qu’il avait écrite, le jour même de sa mort, avait tout changé.

Son oncle et sa tante étaient sans doute ravis d’être débarrassés d’elle. Quant à la chose, ou à la personne, qui avait effrayé son père, pourquoi la suivrait-elle jusqu’ici ? Elle ne détenait ni secret ni objet de valeur.

Elle alluma sa lampe torche et commença à suivre la berge inégale du lac. Elle se sentait un peu étourdie par les possibilités qui s’offraient à elle. Elle parviendrait peut-être à mener la vie qu’elle voulait dans cette petite commune tranquille, où l’on trouvait plus de vaches que d’habitants. Elle remplirait sa nouvelle maison avec les jetés de lit de sa mère et les meubles qu’elle dénicherait dans des brocantes. Elle pêcherait dans le lac avec le matériel de pêche de son père. Elle garderait toujours les souvenirs de lui qu’elle avait emportés : la photo, le livre de comptes au cuir usé, et la copie du collier à la pièce grecque. Et il faudrait qu’elle s’en contente.

Elle décida que son père avait eu raison de lui dire de partir. Ici, elle avait l’impression qu’elle venait de naître. Comme si tout était possible, comme si la vie pouvait être en quelque sorte plus pleine, plus riche.

Elle inspira à fond cet air chargé du parfum des conifères et de l’odeur de l’eau. Elle pénétrait dans un nouveau monde. Marchait sur une autre planète. Toute sa vie, elle avait été casanière et timorée. Maintenant, elle était une exploratrice.

Les quelques douzaines de maisons qui se dressaient le long des berges du lac n’avaient ni rideaux tirés ni stores baissés. Elle se fit un peu l’effet d’être une voyeuse en coulant un regard dans ces intérieurs où des couples lisaient, jouaient aux cartes ou regardaient la télé.

— Oui, chuchota-t-elle. Ici, je trouverai la paix.

Un pêcheur qui faisait accoster son bateau s’arrêta pour la regarder, mais sans lui faire signe. Un couple blotti dans une couverture, à l’extrémité de l’un des pontons privés, ne la remarqua pas. Il se faisait tard, et elle commençait à se fondre dans les ténèbres à tel point que, pour la première fois de sa vie, elle se crut presque invisible.

Quand elle passa devant la maison de Dan Brigman, elle fut surprise de voir ce dernier dans la pièce qui donnait sur le lac avec une femme en robe fluide et talons. Dan avait bien fait allusion à sa fille quand il lui avait montré la maison, mais il n’avait pas parlé de son épouse. D’ailleurs, il ne lui avait pas fait l’effet d’un homme marié. Pourtant, cette femme semblait bien trop âgée pour être sa fille. Elle agitait les bras comme s’ils se disputaient. Enfin, elle les leva au ciel et les laissa retomber, comme si elle renonçait.

Immobile, Angela la regarda quitter la pièce en trombe. Elle entendit claquer une portière, puis démarrer une voiture.

Elle regardait encore la maison quand Dan Brigman sortit sur sa terrasse et leva les yeux vers les étoiles. Si elle restait rigoureusement immobile, peut-être qu’il ne la verrait pas. Sauf s’il regardait dans sa direction, bien sûr. Sa silhouette se détachait nettement sur la surface du lac éclairé par la lune. Difficile de rater une voyeuse d’un mètre soixante aux cheveux en bataille !

Elle baissa la tête, éteignit sa lampe et longea lentement la maison du shérif, en espérant que l’ombre projetée par sa terrasse la dissimulerait à ses yeux.

Elle allait se glisser derrière le coin de la maison quand il lança :

— Angela ! C’est vous ?

Elle se retourna et le vit s’avancer vers elle. Elle parvint à se ressaisir pour répondre :

— Oui. J’ai eu envie de faire un tour le long du lac.

— Cela ne vous dérange pas que je vous accompagne ? J’ai bien besoin de faire un tour, moi aussi.

Il portait un jean et un sweat-shirt. Sans son blouson et son ceinturon de vingt kilos, il semblait plus mince. Plus triste que la dernière fois où elle l’avait vu, aussi, même dans la pénombre.

— Pas du tout, répondit-elle. Vous pourrez me parler de ce lac.

Bien que les lumières des maisons projetassent une lueur chaude sur le chemin défoncé qui sinuait entre les pontons et le mobilier de jardin, elle ralluma sa lampe torche.

— Eh bien… à en croire la légende, les Comanches dressaient leur camp dans le coin, en hiver, commença-t-il. Après la Seconde Guerre mondiale, certains soldats, en rentrant au pays, ont décidé de construire leur maison ici. J’ai toujours pensé qu’ils recherchaient le calme. Je sais ce qu’ils ressentaient. Même si j’ai eu une journée chargée, il me suffit de rentrer chez moi et de regarder le lac pour avoir l’impression que le monde tourne rond.

A mesure qu’il parlait, il semblait se détendre. Quand elle lui demanda des nouvelles de sa fille, il rit et lui dit qu’elle avait trouvé un cavalier pour la fête des anciens élèves.

— Je découvre combien c’est important, avoua-t-il.

— Votre femme et vous devez être ravis de voir qu’elle s’adapte aussi bien à l’université.

Elle n’ajouta pas qu’elle n’avait pas la moindre idée de l’importance que pouvait avoir une fête des anciens élèves. Elle n’avait jamais pris part à ce genre d’événement pendant ses études.

Dan toussota.

— Nous sommes fiers de Lauren. Mais ma femme et moi avons divorcé il y a des années.

Il haussa les épaules, laissa passer quelques secondes et ajouta :

— Je ferais aussi bien de tout vous dire, étant donné que vous entendrez tout ce qu’il y a à savoir sur tous les habitants du coin dès que vous commencerez à travailler demain. Margaret m’a quitté quelques mois après que j’ai accepté ce poste de shérif. Elle voulait finir ses études et faire un stage dans une grande société de Dallas. Ensuite, elle y a décroché un emploi et n’a pas pu se résoudre à quitter la grande ville et tout ce qu’elle pouvait lui offrir. Il m’a fallu trois ans pour comprendre qu’elle ne reviendrait pas.

Ils continuèrent à marcher dans un silence seulement troublé par le clapotis du lac et par le claquement produit par les poissons quand ils retombaient dans l’eau après avoir gobé leur dîner.

Elle pensa demander qui était la femme qu’elle avait vue chez lui, mais peut-être avait-il le droit d’avoir des secrets, lui aussi.

— Je ferais mieux d’aller me coucher, dit-elle soudain, ne trouvant aucun sujet de conversation. Demain sera un grand jour pour moi.

Quand elle se retourna pour reprendre la direction de son bungalow, Dan Brigman s’arrêta et se posta face à elle.

— Ne vous en faites pas pour demain, Angela. Tout se passera bien. Nous sommes tous heureux que vous soyez ici. Quand je vous remettrai les clés du musée, ce sera en présence de quelques représentants de certaines des familles fondatrices.

Il dut l’entendre cesser de respirer, car il se hâta d’ajouter :

— Vous avez déjà parlé avec Staten Kirkland. C’est lui qui vous a engagée par téléphone. Vous rencontrerez aussi les O’Grady, les Collins et les Wagner. Tous sont issus de familles qui se sont installées ici il y a cent ans. Ils viennent juste vous souhaiter la bienvenue.

— Est-ce que je dois me méfier de quelqu’un en particulier ?

Dan éclata de rire.

— Ils sont tous très gentils, mais… méfiez-vous de Wagner. Vern est célèbre pour avoir demandé à toutes les célibataires de la ville de l’épouser.

— Combien de femmes a-t-il eues ?

— Aucune. On dit qu’il a oublié de se présenter à deux ou trois mariages, et que toutes les femmes en ville ont arrêté de croire ce qu’il racontait.

Il secoua la tête et précisa :

— Je ne sais pas si cette histoire est vraie. Vern me l’a racontée lui-même.

— Je garderai un œil sur lui.

— Croyez-moi, il n’est pas facile à rater.

Elle lui souhaita une bonne nuit et suivit le chemin qui menait à son bungalow en essayant de se rappeler tous les noms qu’elle venait d’entendre. Kirkland, Collins, O’Grady, Wagner… Une fois installée dans son nouveau travail, elle ferait des recherches sur l’histoire de leur famille. Quand bien même elle aurait aimé pouvoir oublier les siennes, la plupart des gens aimaient évoquer leurs racines.

* * *

Le lendemain matin, elle arriva si tôt dans le parking du musée qu’elle dut attendre une bonne demi-heure avant que le shérif se montre. Pendant qu’il ouvrait l’énorme porte à deux battants du musée, le parking commença à se remplir de voitures et de camionnettes.

Tandis que les familles descendaient de leur véhicule et échangeaient des salutations, Dan la rejoignit et, à mi-voix, lui donna quelques tuyaux :

— Dans la Cadillac, ce sont les Collins, propriétaires du Bar W Ranch. Leurs deux fils sont à l’université. La famille qui est venue en camion, avec tous les enfants, est une branche des O’Grady. Il y en a beaucoup en ville.

D’un mouvement de la tête, il désigna un couple accompagné d’un petit garçon.

— Et voici les Kirkland. Staten possède le Double K., qui est la plus grande propriété à deux cents kilomètres à la ronde. On dit que sa femme, Quinn, est de nouveau enceinte. Les deux hommes qui descendent de cette vieille camionnette rouge sont les Wagner, du Devil’s Fork Ranch.

Angela résista à une furieuse envie de prendre la fuite. Dire que tous ces gens étaient venus pour la voir ! Staten Kirkland était grand, avec un physique aussi imposant que sa voix. L’homme nommé Collins semblait s’ennuyer à mourir, et sa femme était bien trop élégante pour l’occasion.

Soudain, elle eut une douzaine de questions à poser à Dan, mais il était trop tard. Les gens étaient trop près du musée, maintenant. Au moins avait-elle l’impression d’avoir mis des noms sur quelques visages.

Quand Dan Brigman ouvrit enfin les portes, elle découvrit une banderole lui souhaitant la bienvenue et une longue table couverte d’une nappe en dentelle derrière laquelle attendaient trois petites mamies au sourire radieux. Sur la table, elle vit des cupcakes Red Velvet, des barres au citron et des flûtes à champagne remplies de jus de fruits. L’ensemble avait plus des allures de petite fête que de première journée de travail.

Une cinquantaine de personnes se pressaient dans le grand hall. Dan présenta Angela au maire, Davis Collins, et à sa femme, une beauté parfaite et bien plus jeune que lui, nommée Cherry.

Angela retenait un rire chaque fois que le maire appelait son épouse « Cherry Baby », s’attirant un regard furieux de la jeune femme. Apparemment, elle détestait ce surnom, et apparemment, il s’en fichait.

Tout le monde, sauf le petit James Kirkland, qui avait deux ans, écouta le maire dire que ce jour en lequel ils accueillaient la conservatrice qui allait dorénavant veiller sur le musée qu’ils aimaient tous était à marquer d’une pierre blanche.

Quand il eut terminé son discours, Angela circula parmi la foule en essayant de retenir le nom de chaque personne qui lui était présentée. Tous tinrent à lui montrer leur pièce préférée du musée, de sorte que, deux heures plus tard, elle avait l’impression d’avoir eu droit à une visite guidée extrêmement détaillée — et ce des archives où étaient conservés les journaux intimes des premiers colons aux collections d’armes, en passant par une reproduction des premiers chariots ! Elle toucha des objets qui dataient de l’époque où les premiers colons s’étaient établis à Austin, des armes qui avaient été utilisées pendant la bataille d’Alamo, et des vêtements amérindiens maintenant considérés comme autant d’œuvres d’art.

Enfin, tout le savoir qu’elle avait engrangé pendant ses heures d’étude de l’histoire du Texas prenait vie.

Et elle aimait tout ce qu’elle voyait. Oui, elle avait trouvé sa place.

Enfant, elle avait coutume d’écouter son père et son oncle parler d’antiquités. Et maintenant, elle écoutait les habitants de Crossroads évoquer les vestiges du passé que possédait chaque membre de chaque famille — tables que l’on n’utilisait jamais, fauteuils dans lesquels personne ne s’asseyait. Tous les trésors du passé de l’Ouest lui semblèrent prendre vie tandis qu’elle écoutait les descendants des premiers colons raconter des anecdotes sur la vie telle qu’elle se déroulait sur ces mêmes terres, cent cinquante ans plus tôt.

Quand le dernier invité partit enfin, et que les trois bénévoles disparurent dans une petite cuisine à l’arrière du bâtiment pour ranger et faire la vaisselle, elle monta l’escalier d’un pas dansant. Elle avait envie de retirer les épingles qui retenaient son chignon sévère et de se lancer dans sa nouvelle vie en courant, comme une enfant insouciante.

Mais bien sûr, elle n’en fit rien. Elle se contenta d’éclater de rire. Elle ferait ce que l’on attendait d’elle, du moins jusqu’à ce que tout le monde soit parti. Etre ici était à la fois terrifiant et aussi merveilleux qu’un matin de Noël.

Elle passa dans son bureau pour y prendre un stylo et un bloc-notes afin de dresser une liste des choses à faire ainsi que des idées de nouvelles expositions. Il lui faudrait des semaines pour examiner tous les objets, mais elle allait s’amuser comme une folle !

Elle était tellement plongée dans ses pensées qu’elle ne remarqua pas qu’elle n’était pas seule, jusqu’à l’instant où elle sentit un souffle sur sa nuque en même temps qu’une voix masculine disait :

— J’ai une question à vous poser.

Elle sursauta si violemment qu’elle manqua tomber dans le diorama du canyon. Son bloc-notes et son stylo volèrent dans les airs. Le bloc-notes tomba, mais le stylo cogna fort contre le front de son « assaillant ».

D’un geste vif, l’homme se pencha en avant et la saisit fermement par l’épaule pour l’attirer vers lui. Elle ouvrit la bouche pour crier et tournoya sur elle-même. Quand elle reprit son équilibre, son coude s’enfonça dans les côtes de l’homme qui se plia en deux si brusquement que sa mâchoire vint heurter le crâne d’Angela et que son chapeau fut projeté dans la vitrine.

Angela poussa une sorte de piaillement tandis que l’homme laissait échapper un juron. Quand leurs regards se rencontrèrent, ils trahissaient la même souffrance.

Elle fut la première à se ressaisir.

— Monsieur Wagner !

L’homme était difficile à oublier. Tout comme au moment où il lui avait serré la main, à la réception, il la surplombait de son mètre quatre-vingt-dix — sans compter son chapeau et ses bottes !

Il se redressa en grimaçant et en se frottant les côtes.

— Madame Jones.

Elle n’avait pas la moindre idée du genre d’homme qu’il était, si ce n’est le petit descriptif que lui avait fait Dan Brigman, mais elle ne voulait courir aucun risque.

— Mes collègues sont à l’arrière, dit-elle. Si vous avez l’intention de m’agresser, je n’ai qu’à crier. Elles arriveront en courant.

Wagner eut un sourire moqueur.

— Je doute que vos trois bénévoles aient couru depuis trente ans. Même une pique à bétail parviendrait à peine à les faire trottiner. Et en parlant d’agression, c’est vous qui m’avez défoncé les côtes avec votre coude et déchaussé quelques dents en me frappant à la mâchoire.

Il passa deux doigts sur son front et ajouta :

— Et en plus, je vais avoir une bosse. Je voulais seulement vous poser une question, madame.

Il n’avait pas tort. Etonnamment, elle semblait être sortie vainqueur de cette courte algarade.

— Eh bien, monsieur Wagner, si vous avez l’intention de me demander de vous épouser, oubliez. Je suis au fait de vos manigances. Le shérif m’a mise en garde.

L’homme abandonna son air blessé pour poser sur elle un regard perplexe, comme s’il la croyait folle. Une lueur de colère apparut dans ses yeux.

— Ecoutez, madame Jones. Même si votre tailleur gris et vos chaussures confortables me branchent, je n’ai pas l’habitude de demander des étrangères en mariage dès la première rencontre.

— Ce n’est pas ce que j’ai entendu dire, Vern Wagner.

Maintenant, il avait l’air abasourdi. Et soudain, à sa grande surprise, il sourit et lui adressa un clin d’œil.

— Vous correspondez à la liste, madame Jones, sauf que je pense que vous êtes trop futée. La bêtise était un critère incontournable. Ce tailleur a l’air d’avoir été fait maison, et je parie que vous savez cuisiner. Maintenant que j’y pense, nous pourrions très bien nous marier, à condition que vous ayez un compte en banque bien rempli et que votre mari ait disparu.

Elle le fixa, bouche bée. Cet homme était fou. Peut-être qu’il y avait trop de mariages consanguins, dans cette région. Pourtant, il avait l’air bien. Presque parfait, même. Grand, beau, les cheveux couleur sable et les yeux bleus. De ses bottes à son Stetson, il était vêtu comme un personnage tout droit sorti de la couverture d’un roman. Dommage qu’il soit complètement demeuré.

— Peut-être que nous devrions procéder à l’accouplement, poursuivit-il. Après tout, si vous étiez enceinte avant notre mariage, ce serait encore mieux.

Il s’approcha d’elle et se pencha. Complètement abasourdie, elle sentit ses lèvres se poser sur les siennes. Ce n’était pas la première fois qu’un homme l’embrassait — l’embrassait vraiment —, mais ce baiser ne ressemblait à aucun de ceux qu’elle avait reçus. Les lèvres de cet homme étaient douces, et il semblait savoir ce qu’il faisait.

Une sensation de chaleur se propagea à tout son corps. Ce fut… comme un éclair zébrant un ciel sans nuages.

Wagner hésita un instant, comme s’il était aussi surpris qu’elle, avant de se pencher encore de sorte que son corps effleura le sien. Tout en approfondissant le baiser, il posa une main sur sa taille, et elle n’aurait su dire s’il voulait l’aider à garder son équilibre, ou se stabiliser lui-même.

Elle accepta ce qu’il lui offrait, avide d’une passion qu’elle n’avait jamais goûtée. Elle ne savait vraiment pas comment lui rendre son baiser mais, pendant un fol instant, elle voulut apprendre.

Juste au moment où elle se demandait si la folie était contagieuse, quelqu’un hurla : « Wilkes ! » si fort que le nom résonna dans le musée.

Wagner se redressa et s’écarta. Il remit son chapeau, redevenant l’étranger qu’il avait été quelques instants plus tôt mais, pendant quelques secondes, elle sentit ses doigts se crisper sur sa taille comme s’il avait du mal à la lâcher.

Elle s’écarta aussi de lui et, comme elle trébuchait, il posa une main dans son dos pour l’aider à conserver son équilibre.

Un vieil homme entra dans la pièce en boitant.

— Tu crois que je vais t’attendre encore longtemps, mon garçon ? J’ai des choses à faire, sur le ranch.

Elle coula un regard vers l’homme qui se tenait à côté d’elle. Il n’était certainement pas un garçon, n’en était plus un depuis des années, mais il ne semblait pas offensé par le ton du vieil homme.

— Angie Jones, dit Wagner, comme si, maintenant qu’ils s’étaient embrassés, ils étaient de vieux amis, j’aimerais vous présenter mon grand-oncle, Vern Wagner.

Le vieil homme retira son chapeau et passa la main sur les rares cheveux qui lui restaient.

— Ravi de vous connaître, mademoiselle.

L’homme qui se tenait à côté d’elle se pencha et lui glissa à l’oreille :

— Je suis Wilkes Wagner, Angie. Mon oncle demande des femmes en mariage depuis des années, et aucune n’a encore accepté. Je n’en suis pas sûr, mais je pense qu’il a inventé de toutes pièces cette histoire de futures mariées abandonnées au pied de l’autel.

Il secoua la tête et ajouta :

— Je suis désolé de vous avoir effrayée. J’ai pensé que vous étiez complice d’un tour que me jouait mon oncle.

Il fallut quelques instants à Angela pour remettre de l’ordre dans la réalité du moment et cette étrange rencontre. Elle ne savait peut-être pas comment se défendre contre un homme qui voulait l’embrasser, mais elle savait se comporter avec professionnalisme.

— Et quelle était votre question, monsieur Wagner ? demanda-t-elle, très polie.

— Il faudra que je revienne un autre jour. J’aimerais que vous m’aidiez à faire des recherches sur une vieille maison.

— Ce sera avec plaisir. Seulement, appelez-moi avant de venir. Je vais être très occupée à découvrir le musée.

— J’essaierai.

Il sourit, et elle comprit qu’il se moquait d’elle.

— Au revoir, Angie.

Elle se redressa.

— Je ne m’appelle pas Angie, monsieur Wagner.

Seul son père l’appelait « Angie ».

A sa grande surprise, Wilkes Wagner lui décocha un sourire radieux.

— Vous ne vous appelez pas « Jones » non plus, mademoiselle Harold, et vous ne portez pas d’alliance. Si vous n’avez pas gardé l’homme, ne gardez pas son nom.

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