det En dépit du passé

Jodi Thomas · Chapitre 31 sur 37

Pages du PDF

det En dépit du passé

Chapitre 30

30

 

 

Carter

Ce samedi matin, Carter voyait pour la première fois le canyon enveloppé de brume. Le spectacle était magnifique, et lui rappela l’époque où il était enfant et campait près d’un feu de camp. Quant au café qu’il buvait dans une tasse de fer-blanc, il était bien meilleur que tous les cafés pour lesquels il aurait payé cinq dollars à Dallas.

En des moments comme celui-ci, quand rien ni personne ne venait lui rappeler son âge, il se redressait de toute sa hauteur et se prenait pour un jeune homme. Il se voyait toujours comme le soldat qui était parti à la guerre, le père qui avait porté ses filles sur ses épaules, le mari qui avait donné à une seule femme tout son amour et une vie entière de bonheur et de rires.

Il prit une profonde inspiration et se rendit compte de la chance qu’il avait.

Cette sortie dans le canyon serait sa dernière jusqu’au printemps prochain. Et, pour la première fois depuis qu’il y était venu avec son père, il n’était pas seul. Jake Longbow et Vern Wagner l’accompagnaient.

Il se tourna vers Vern, qui faisait frire une douzaine d’œufs dans une grande poêle. Ils seraient accompagnés de biscuits que le vieux cow-boy avait plongés dans le beurre avant de les faire cuire dans une marmite en fonte. Ce n’était pas vraiment la méthode qu’employaient les cow-boys d’antan, mais les biscuits seraient succulents, une fois dorés.

— Le rata est prêt ! hurla Vern, comme si le campement accueillait une centaine de garçons vachers.

Jake et Carter s’approchèrent pour remplir leur assiette et s’assirent sur leur chaise pliante en tissu, munies d’un support sur l’accoudoir pour accueillir leur gobelet de café.

Ils avaient trouvé l’enclos en pierre la veille, avant la tombée de la nuit. Pendant que Vern dressait le camp, Jake et lui avaient exploré les environs et découvert ce qui pouvait avoir jadis été une route. Elle était envahie par la végétation, mais le sol était encore creusé d’ornières à peine visibles. Ensuite, juste avant la tombée de la nuit, ils avaient repéré une piste qui descendait dans le canyon. Ils s’étaient dit que même avec leur canne, ils n’auraient aucun mal à la suivre.

Lui, il aurait bien voulu descendre dans le canyon sur-le-champ, mais Jake lui avait dit qu’il était plus prudent d’attendre qu’il fasse jour.

Maintenant, il devait se forcer à rester tranquille et prendre son petit déjeuner. Ils devaient attendre qu’il fasse grand jour pour voir où ils mettaient les pieds. Mais il était tout près du but, il le savait. Il pouvait presque sentir la présence des bonshommes allumettes qui l’attendaient.

— Redis-nous encore une fois tout ce dont tu te souviens, dit Jake.

C’était facile ! Il l’avait répété mentalement un million de fois.

— On s’est garés au bord de la route, près d’un tas de pierres qui semblaient avoir été empilées en carré. Papa a marché le long du bord du canyon jusqu’à trouver un chemin qui descendait. On avait l’intention de descendre et de dresser un camp. Ensuite, il se mettrait à boire et j’irais me balader dans les environs. Mais au moment où on a trouvé un endroit pour camper, il s’est mis à pleuvoir. Comme mon père savait qu’il serait dangereux de remonter, on a cherché un abri. Enfin, il a vu une grotte. L’entrée était haute et étroite, juste assez grande pour laisser passer un homme. Il a fait un petit feu avec des branches et des feuilles qui avaient été poussées dans la grotte par le vent. Ensuite, il a dû s’endormir. J’ai pris la seule lampe torche qu’on avait et je suis parti explorer la grotte. J’ai glissé sur une pierre mouillée et j’ai lâché la lampe, qui est tombée par terre. Quand elle s’est immobilisée, le faisceau éclairait le haut de la paroi, et c’est là que j’ai vu ces personnages peints en blanc. Des bonshommes allumettes, avec des têtes rondes et des yeux vides.

Vern prit un vieux sac qui semblait avoir traversé au moins deux guerres et y mit une bouteille d’eau. Ensuite, il termina les œufs qui restaient dans la poêle.

Dans son sac, qui semblait neuf et dont le rabat portait la marque du Double K, Jake mit des lampes torches et une trousse de premiers secours.

Carter attrapa son propre sac, qu’il avait rempli de fruits, et en tira la carte.

— Maintenant qu’il fait assez clair, regardons une dernière fois notre trajet, dit-il.

Il marquait toujours sur sa carte le trajet qu’il comptait suivre et essayait de ne pas en dévier. Au fil des années, il lui était souvent arrivé de se perdre dans le canyon. Il ne voulait pas que cela arrive aujourd’hui.

Enfin, les trois explorateurs se levèrent et Carter siffla Watson qui bondit hors des arbres, prêt à partir à l’aventure.

Ils montèrent dans le 4x4 pour gagner le bord du canyon. Jake planta un drapeau orange de sorte qu’ils puissent voir où il était garé, même depuis le fond du canyon.

Ensuite, ils commencèrent à descendre en file indienne. Carter, qui ouvrait la marche, s’arrêtait souvent pour examiner les parois et les saillies qui pouvaient abriter une grotte. Il progressait peut-être plus lentement que d’habitude, mais il était accompagné de deux paires d’yeux supplémentaires. Si la grotte se trouvait sur ce sentier, il y avait de grandes chances pour qu’ils la trouvent aujourd’hui.

La vieille excitation qu’il ressentait toujours quand il partait explorer le canyon le gagna et lui chuchota que sa quête aboutirait peut-être aujourd’hui.

Ils devaient marcher moitié moins vite qu’un homme plus jeune et son fils — peut-être même plus lentement encore. Si c’était bien l’endroit où son père et lui étaient descendus dans le canyon presque soixante-dix ans plus tôt, il avait peut-être été modifié par le vent et la pluie, mais seulement en surface. Les parois du canyon, elles, avaient à peine été touchées par l’érosion.

Bien sûr, l’entrée de la grotte pouvait avoir été bouchée par un éboulement. Mais il devait bien rester une trace de ce qui avait existé.

Ils continuèrent à progresser le long d’une piste à peine marquée, sans doute dessinée par des animaux. Maintenant, ils devaient parfois contourner des morceaux de roche de la taille d’une boule de bowling.

Jake repéra un serpent à sonnette enroulé sur un rocher, à moins de deux mètres de la piste. Le serpent semblait profiter de la dernière journée chaude de l’année. Sans le déranger, ils poursuivirent leur descente.

Deux heures plus tard, Carter repéra une clairière assez grande pour y planter une tente. C’était le genre d’endroit que son père aurait pu choisir pour y dresser le camp, si la pluie ne s’était pas mise à tomber avant qu’ils aient eu le temps de le faire.

Son cœur se mit à cogner dans sa poitrine. Et si c’était là ? Son père et lui devaient être arrivés à peu près jusqu’à cet endroit.

— Arrêtons-nous ici, dit-il en levant la main. On pourra se reposer et examiner les parois.

Vern et Jake posèrent leur sac, mais il resta debout, incapable de masquer son impatience.

Il était bien trop excité pour se reposer. Pour une fois, après toutes ces années de recherches, il avait trouvé un endroit qui semblait correspondre à ses souvenirs. Il avança d’un pas, puis d’un autre… Encore trois pas, et il distingua comme une ombre sur la roche.

Pendant un moment, il se contenta de fixer la falaise, avant d’avancer vers la faille haute et étroite, à peu près de la taille d’un homme.

— Je crois que j’ai trouvé quelque chose ! hurla-t-il.

Jake et Vern le rejoignirent aussitôt. A une dizaine de mètres du sentier, masquée sur trois côtés par des saillies rocheuses, se trouvait l’entrée d’une grotte. Exactement telle que Carter se la rappelait.

Les trois hommes avancèrent lentement. Vern trébucha sur un caillou, mais se raccrocha à la roche, s’écorchant la main. Sans prêter attention au sang qui coulait, il prit son bandana dans sa poche de derrière et le noua autour de sa main.

Quand ils ne furent plus qu’à un mètre de l’entrée de la grotte, Vern et Jake s’arrêtèrent. Carter se tourna vers eux.

— Vas-y, Carter, dit Jake. C’est ta quête. Tu dois être le premier à les voir.

Vern acquiesça et renchérit :

— On va te laisser le temps d’entrer et d’aller dire bonjour à tes amis, si les bonshommes allumettes sont bien là. Quand vous aurez renoué, si tu n’as pas d’objections, on aimerait bien être présentés, Jake et moi.

Carter alluma une lampe et se glissa à l’intérieur. Aussitôt, il redevint le petit garçon qui avait peur du noir, peur de ce qu’il pouvait découvrir dans cette grotte.

Il fit deux pas en avant. L’air se refroidit brusquement, et le sifflement du vent se fit entendre. Lui, il entendit une mélodie, il l’aurait juré. Il entendait aussi l’eau goutter du plafond de la grotte. S’il avait tendu la main pour y recueillir une goutte, elle aurait été glaciale, il le savait.

Il avança lentement, prudemment, le cœur battant si fort que ses amis pouvaient l’entendre depuis l’extérieur de la grotte, il en était certain.

Il s’enfonça encore et encore au cœur de la roche, jusqu’à ne plus voir la lumière du jour. Ici, tout était silencieux. Le reste du monde aurait tout aussi bien pu avoir disparu.

Maintenant, il ne pouvait plus revenir en arrière.

Il brandit sa torche vers le haut. Il savait que les bonshommes allumettes l’attendaient, avec leurs grosses têtes et leurs yeux vides.

Et il ne se trompait pas.

OceanofPDF.com