det En dépit du passé
Chapitre 7
7
Lauren
Ce vendredi, jour de la fête des anciens, il y avait comme de la magie dans l’air. Lauren pouvait presque sentir la résidence universitaire vibrer d’excitation. Sa mère et son père lui avaient envoyé de l’argent pour qu’elle s’achète une nouvelle robe et, pour une fois, elle avait dépensé jusqu’au dernier cent. Elle avait choisi une robe rouge et des chaussures noires ainsi qu’un châle rouge et noir qu’elle avait payé presque aussi cher que la robe.
Son cavalier n’était peut-être pas celui qu’elle avait espéré, mais elle était quand même tout excitée. Elle allait assister à sa première vraie soirée sur le campus, et à son premier match universitaire. Comme si la chenille qu’elle avait été tout au long de ses années de lycée se transformait enfin en papillon.
Si Lucas ne l’avait pas laissée sans nouvelles depuis le début de la semaine, elle en aurait discuté avec lui. Lucas Reyes occupait une place à part dans son cœur et ce, depuis le soir où il lui avait sauvé la vie, deux ans et demi plus tôt. Mais il ne lui avait jamais dit qu’ils étaient ensemble et qu’ils ne devaient sortir avec personne d’autre. Elle savait bien qu’il rentrait tard le dimanche et qu’il travaillait tous les soirs de la semaine à l’école d’agriculture, mais il aurait quand même pu appeler. Ils auraient discuté, ou se seraient retrouvés en bas pour prendre un café.
Assise sur son lit, sa camarade de chambre la regardait s’habiller.
— Attends que je comprenne, dit-elle. Le garçon qui t’emmène à la fête des anciens élèves n’est pas celui avec lequel nous sommes sortis vendredi dernier. Tu sais, le rouquin… Tim, c’est bien ça ?
— Tim n’est qu’un ami, Polly. Pas mon petit copain.
— Et ce n’est pas non plus l’autre type qui t’y emmène, celui qui t’appelle et à qui tu parles d’une voix énamourée.
Déprimée et affligée d’une belle gueule de bois, Polly avait une mine affreuse. Néanmoins, et sans que Lauren sache pourquoi, elle semblait faire un réel effort pour comprendre les subtilités de sa vie amoureuse.
— C’est ça, confirma-t-elle. Le garçon qui me téléphone s’appelle Lucas, et il travaille, ce week-end.
Elle ne voulait pas mentionner le nom de Reid Collins, de peur que Polly lui pose d’autres questions.
— Je vais à la soirée avec un garçon de ma ville, précisa-t-elle. D’ailleurs, il ne m’a sans doute invitée que parce que mon père et le sien sont amis.
— Je vois. Mais s’il essaie juste d’être gentil avec toi, pourquoi est-ce qu’il ne t’a pas invitée à manger un hamburger au lieu de t’emmener à un dîner où chaque plat coûte cent dollars ?
Polly grimaça et ajouta :
— Oh ! Laisse tomber. J’ai trop mal à la tête pour m’occuper de ça. Je vais juste poser les questions importantes. Pourquoi as-tu un rendez-vous ce soir, et pas moi ? Depuis que nous partageons cette chambre, je suis sortie tous les soirs. Et juste le soir de la plus grande soirée de l’année, on me laisse tomber.
— Je ne sais pas, Polly. Il faut que je file. A plus tard.
Lauren attrapa son châle et décida d’aller attendre Reid en bas. Toutes les conversations qu’elle avait avec sa camarade de chambre tournaient toujours autour d’elle. Cette fille devait avoir eu un zéro pointé en sciences, au primaire. Comment aurait-elle pu admettre que les planètes tournaient autour du soleil alors que c’était elle, le centre de l’univers ?
Quand elle pénétra dans le vaste hall, agrémenté de canapés inconfortables et de quelques tables d’étude, elle vit que Tim l’attendait. Il portait un sweat-shirt et un pantalon de jogging. Apparemment, il n’allait ni au dîner ni au match.
— Salut, Tim ! dit-elle en souriant. Je ne peux pas rester ce soir. Je vais à la soirée des anciens élèves avec Reid, tu te souviens ?
— Je sais. Je suis seulement passé pour essayer une dernière fois de te convaincre de ne pas y aller. Même si je sais que je perds mon temps, L.
Pour la première fois depuis le collège, il l’avait appelée par son initiale.
Elle n’aimait pas le voir aussi démoralisé, aussi inquiet. Mais ce n’était pas parce que Tim et Reid n’étaient plus amis qu’elle devait complètement rejeter Reid. Elle était allée à chacune de ses fêtes d’anniversaire depuis qu’ils avaient cinq ans. Elle le connaissait depuis aussi longtemps que Tim. Et si elle se sentait un peu coupable, c’était uniquement parce qu’elle n’avait pas eu l’occasion d’apprendre la nouvelle à Lucas. Puisqu’ils ne sortaient pas vraiment ensemble, peut-être qu’il n’avait pas à savoir si elle sortait avec quelqu’un d’autre. Mais dans son cœur, elle savait qu’elle aurait dû le lui dire.
Avant qu’elle ait eu le temps de répondre, Reid apparut à l’autre bout du hall. Avec son costume noir et sa cravate aux couleurs de Texas Tech, il avait des allures de James Bond. Contrairement à la plupart des gens, Reid était né dans une famille où tout le monde était beau, et il portait ce cadeau génétique avec une totale aisance.
Quand elle se tourna pour voir la réaction de Tim, ce dernier avait disparu.
— Bonsoir, Lauren. Tu es magnifique ! lança Reid en souriant. Fais-moi plaisir, tourne-toi un peu…
Elle tourna sur elle-même, laissant ses longs cheveux flotter telle une cape.
— Je n’ai jamais vu tes cheveux aussi bouclés, dit-il en dessinant de petits cercles du bout des doigts. Tu vas faire joli à mon bras, ce soir.
— Plus jolie qu’au collège, non ? Mes seins ont fini par pousser.
Elle éclata de rire en se rappelant comment il se moquait d’elle parce qu’elle n’avait pas de poitrine.
— Je n’avais pas remarqué.
Il inspira profondément et demanda, un peu gêné :
— Lauren, juste pour ce soir… est-ce que l’on peut oublier que l’on se connaît depuis le jardin d’enfants ? J’aimerais que mes collègues de la fraternité pensent que j’ai enfin réussi à trouver une fille qui soit à la fois belle et intelligente.
En rougissant sous le compliment, elle lança d’un ton moqueur :
— Donc, pas d’anecdotes sur le jour où tu as perdu ton maillot de bain dans la piscine municipale ? Ni sur la façon dont tu…
— Pas d’anecdotes. Et moi, je te promets de me conduire en véritable gentleman, affirma-t-il en lui prenant la main pour l’entraîner dehors. Mon vieux et le tien m’ont déjà appelé pour me prévenir que si je me tenais mal, ils me tueraient l’un après l’autre. Papa a même dit que je pourrais me voir retirer mon statut de fils préféré, maintenant que Charley commence à se comporter avec un zeste de bon sens.
— Vraiment ?
— Vraiment quoi ? Est-ce que nos pères m’ont vraiment appelé, ou est-ce que mon obsédé de frère commence vraiment à mettre de l’ordre dans sa vie ?
— Nos pères n’ont pas appelé, si ?
— Si, j’en ai bien peur. Ton père m’a dit qu’il me mettrait un coup de fusil dans les… parties si je faisais pleurer sa petite fille adorée. Le mien m’a seulement promis de me tuer. Il n’est pas très créatif. Ils ont tous deux l’air de penser que je serai incapable de bien me tenir, ce soir.
Lauren eut presque pitié de lui.
— Tu as de la chance que ma mère ne t’ait pas appelé, dit-elle en retenant un sourire. Elle est portée sur la torture. Elle s’est exercée sur mon père pendant des années. Je pense que s’ils se sont séparés quand j’avais cinq ans, c’était uniquement pour qu’il se vide plus lentement de son sang.
Reid lui jeta un rapide regard.
— Lauren, tu es vraiment magnifique, mais tu dois savoir dès maintenant que rien de plus suivi qu’un rendez-vous de temps en temps ne marchera entre nous. Je ne pense pas que je supporterais d’avoir un shérif pour beau-père et une dominatrice pour belle-mère.
— Entièrement d’accord avec toi ! Pour ta santé, il vaudrait peut-être mieux que tu m’évites autant que possible.
Elle sourit en se disant que, de son côté, ce ne serait pas un grand sacrifice.
— Deux rendez-vous par an, maximum.
— Ça me va, répondit-il. J’ai choisi celui-ci. Tu pourras choisir l’autre.
Visiblement, il n’était pas plus déçu qu’elle que leur relation ne soit pas destinée à durer.
Quand ils arrivèrent au dîner, qui se tenait dans le Frazier Alumni Pavillion, juste à côté de la gare, Reid avait retrouvé tout son égocentrisme et lui rappelait toutes les deux minutes qu’elle avait bien de la chance de sortir avec lui.
Ils s’assirent avec quelques-uns de ses membres de sa fraternité. Ils étaient tous bien gentils, mais Lauren ne tarda pas à sentir qu’elle n’était pas à sa place. Son cœur aurait préféré qu’elle se trouve en un tout autre endroit.
Ils prirent le chemin du stade tous ensemble. Reid mettait l’ambiance, sans remarquer qu’elle se renfermait sur elle-même.
Le chaos le plus complet régnait dans le stade. Tous les spectateurs hurlaient et applaudissaient, créant un vacarme qui interdisait toute conversation. Reid sortit une flasque et versa une bonne rasade d’alcool dans son Coca. Il lui offrit de corser également sa boisson, mais elle refusa. Le match lui semblait interminable. L’homme qui était assis derrière elle lui tomba dessus, renversant son verre sur son châle neuf. En passant dans l’étroite allée, devant elle, une femme réussit à lui marcher sur les deux pieds. Elle perdit bientôt tout intérêt pour le match et cessa d’essayer d’entretenir une conversation avec Reid.
Heureusement, le match se termina enfin. Tech avait gagné, mais le groupe avec lequel elle se trouvait semblait trop fatigué, ou trop ivre, pour vraiment s’en soucier. Ils quittèrent le stade dans un brouhaha de rires et de discussions. Reid la prit par la main, mais il passa le plus clair de son temps à parler aux autres membres de leur groupe. Les cloches de la tour de l’université résonnaient dans l’air frais. Des amoureux s’enlaçaient dans la pénombre. Dans les rues qui traversaient le campus décoré aux couleurs de l’université, des files ininterrompues de voitures progressaient lentement.
Lauren envoya une courte mais fervente prière au ciel pour être téléportée dans son lit. Et se résigna à mettre des heures pour rentrer. L’une des filles, qui avait passé toute la soirée à flirter avec Reid, lui demanda si elle avait une camarade de chambre.
— On m’en a désigné une, oui. Polly Pierce.
Les douze personnes qui marchaient ensemble semblèrent toutes inspirer au même instant.
— Oh ! Vraiment ? s’exclama la fille.
— Pourquoi ? demanda Lauren. Tu la connais ?
Mais elle n’avait pas besoin que la fille réponde. La façon dont les membres du groupe détournaient le regard était assez éloquente.
Quelqu’un changea de sujet, et ils poursuivirent leur chemin.
Quand Reid et elle se séparèrent du reste du groupe, il passa un bras autour de ses épaules.
— Tu as froid ? J’aurais pu prendre ma voiture, mais nous n’aurions sans doute pas trouvé de place pour nous garer aux abords du stade. Je suis sûr que tu aimeras ma nouvelle voiture. Papa me l’a achetée au printemps dernier pour me récompenser d’avoir eu un B dans toutes mes matières.
Mais elle ne s’intéressait pas aux voitures. Et quelque chose la tracassait.
— Qu’est-ce que tout le monde sait sur Polly que j’ignore ? demanda-t-elle. Vous avez tous arrêté de parler quand j’ai dit son nom.
Reid prit une bonne minute avant de répondre :
— Tu ferais mieux de ne pas dire aux gens qu’elle est ta camarade de chambre. Je ne devrais sans doute pas t’en parler, mais… elle s’est pointée à l’une de nos soirées portes ouvertes la semaine dernière, et ça a mal fini.
— Comment ça ?
— Parce que la moitié des types de la fraternité ont couché avec elle. Enfin, si « coucher » est bien le terme adéquat. En arrivant, elle a bien dit qu’elle était venue pour boire et…
Il s’interrompit pour chercher le mot juste.
— … pour faire la fête.
Lauren le fixa.
— Oh ! Et est-ce que tu as… euh… « fait la fête » avec elle ?
Il baissa la tête et parut gêné, ce qui n’était pas le trait de caractère qui le définissait le mieux.
— Eh bien oui, mais c’était juste un… Enfin, on a juste… passé quelques minutes ensemble dans le couloir, à l’étage, finit-il par avouer.
— Donc, pour toi, cela ne voulait rien dire.
Elle ne savait pas si elle devait être furieuse contre lui ou avoir pitié de Polly.
— C’est ça, répondit-il en se détendant. C’est juste un truc que font les garçons à la fac. Mais tu sais, je n’en suis pas fier. Et jamais je ne traiterais une fille comme toi de cette façon.
— Une fille comme moi ?
Ils étaient arrivés à la résidence universitaire. La soirée était terminée. L’interrogatoire aussi.
— J’ai passé un bon moment, dit Reid très vite. Il faudra remettre ça.
Comme elle l’avait prévu, il ne s’était pas passé grand-chose pendant ce premier rendez-vous. Heureusement, Reid n’essaya même pas de l’embrasser ; pour lui, cette soirée n’avait été qu’une obligation à laquelle il avait dû se plier. Si son père lui posait la question, elle pourrait répondre en toute franchise qu’il s’était parfaitement comporté.
— Merci de m’avoir invitée, Reid, dit-elle avec raideur. Je n’oublierai jamais ma première fête des anciens élèves.
Comme il semblait attendre qu’elle poursuive, elle ajouta :
— Ne t’inquiète pas. Je ne dirai rien à personne sur toi et Polly.
— Il n’y a pas eu de « moi et Polly ». Juste un peu de sexe, dans un couloir sombre. Quand cela a été fini, elle m’a dit que j’étais le numéro six de la soirée. C’est fou ce que ça m’a donné l’impression de compter, pour elle !
Avec un rire dépourvu de joie, il ajouta :
— Pour tout dire, je ne me souviens même pas de quoi elle avait l’air. Il faisait trop sombre. Dis-moi, elle est mignonne ?
— C’est important ?
— Non, sans doute pas. En tout cas, je ne referai jamais ça.
— Oublions cette conversation. J’aurais préféré en savoir moins. A un de ces jours, Reid.
— A un de ces jours, répondit-il en tournant les talons.
En entrant dans sa chambre, elle trouva Polly pelotonnée sur son lit, et quand elle alluma la lumière, sa camarade masqua ses yeux de son bras. Une longue traînée rouge maculait sa couverture, et le sol était jonché d’éclats de verre.
Le grand miroir accroché au-dessus du lit de Polly devait s’être brisé en tombant. Les couvertures et la descente de lit étincelaient d’éclats de verre, semblables à autant de flocons de neige tout juste tombés. Le bras de Polly portait une entaille qui s’étendait de son poignet à son coude, et son visage était parsemé de minuscules taches écarlates. La jeune fille laissa échapper un cri sourd, tel qu’aurait pu en pousser un animal blessé, mais n’ouvrit pas les yeux.
— Polly !
Lauren laissa tomber ses affaires et appela les secours avant de nouer son châle aussi étroitement que possible autour de la plaie de sa camarade de chambre.
— Polly, qu’est-ce qui s’est passé ? Polly ? Est-ce que tu t’es fait mal ailleurs ?
La jeune fille ouvrit un œil et demanda, d’une voix ensommeillée :
— Comment s’est passée ta soirée ?
— Bien.
Elle était trop furieuse contre elle pour avoir envie de discuter.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? C’est toi qui as fait ça, Polly ? Ou le miroir est juste tombé ?
Polly semblait lutter pour garder les yeux ouverts.
— Sais pas. Peut-être que j’ai cogné ce foutu miroir. Il me regardait. Je me suis dit que si je ne pouvais pas me voir, j’arriverais peut-être à disparaître. Sur le moment, j’ai pensé que c’était une bonne idée. Je ne savais pas que ça ferait aussi mal…
Un bruit de pas résonna dans le couloir et Lauren s’écarta pour laisser entrer les secouristes. Elle prit soin de ne pas les gêner pendant qu’ils vérifiaient les constantes de Polly et la transféraient sur un brancard, sans cesser de lui parler. Quand ils lui demandèrent ce qui s’était passé, elle répondit simplement : « Un accident. »
Quelques minutes plus tard à peine, Lauren se retrouva seule dans la chambre. Seule au milieu de tout ce sang, tout ce verre, tout ce chaos.
Elle regarda sans le voir son châle neuf maculé de sang qui était par terre, prit son téléphone et appela Tim.
— Alors, ta soirée avec Reid ? lança-t-il d’une voix où transperçait sa colère.
— Ecoute-moi, Tim. Quand je suis rentrée, j’ai trouvé Polly coupée de partout et couverte de sang. Tu peux m’emmener à l’hôpital ? Je pense qu’elle n’a personne ici pour lui tenir compagnie.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je te raconterai en chemin.
Elle prit son manteau d’hiver dans la penderie et s’en enveloppa. Il ne devait pas faire moins de 15 °C, mais elle était gelée jusqu’aux os.
Elle attendit Tim à côté de la porte principale. Quand leurs regards se croisèrent, il ne dit pas un mot. Il se contenta de passer un bras autour de ses épaules et de la serrer contre lui tandis qu’ils se dirigeaient vers sa vieille jeep.
Ils auraient bien mieux fait de faire le trajet à pied. L’hôpital n’était qu’à quelques centaines de mètres des limites du campus. Le temps qu’ils se frayent un chemin dans les embouteillages causés par le match et la soirée des anciens élèves, parviennent à se garer et trouvent les urgences, Polly avait été transférée dans une salle d’examen.
Une infirmière les autorisa à aller la voir pendant quelques minutes. Tout en les accompagnant, elle demanda :
— Etiez-vous avec elle au moment de l’accident ?
— Non, répondit Lauren. Je dois être arrivée juste après. Elle était sous ses couvertures.
— Heureusement, chuchota l’infirmière en ouvrant une porte, qui donnait sur un autre couloir. C’est ce qui l’a sans doute empêchée de subir d’autres coupures. Si elle avait perdu plus de sang, elle aurait pu mourir.
Elle leur montra une porte ouverte du doigt et s’éloigna.
Dans ce lit d’hôpital, Polly semblait très jeune et toute petite. Lauren pouvait entrevoir la petite fille qu’elle avait dû être, avant l’université, avant les couloirs sombres et les membres des fraternités, avant que plus personne, pas même sa camarade de chambre, ne se soucie d’elle.
Les paroles de Polly résonnaient dans son esprit : « Je me suis dit que si je ne pouvais pas me voir, j’arriverais peut-être à disparaître. »
— Elle est si pâle, chuchota Tim. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Lauren aurait voulu répondre qu’elle ne savait pas si c’était vraiment un accident, mais elle ne pouvait pas. Que cela lui plaise ou non, Polly avait besoin que quelqu’un soit à ses côtés, ce soir. Reid lui avait dit que Polly n’était pas comme elle. Voulait-il dire que Polly n’avait aucune valeur ? Que personne ne se souciait d’elle ? A en croire la jeune fille, ses parents l’avaient envoyée dans l’université la plus loin de chez eux qu’ils avaient pu trouver.
Des larmes silencieuses roulèrent sur ses joues et tombèrent sur son manteau.
Tim se rapprocha du lit et prit la main de Polly.
— Hé ! Polly Anna, si tu ne savais pas quoi faire ce soir, pourquoi est-ce que tu ne m’as pas appelé ? On aurait pu retourner manger des oreilles de vache façon blancs de poulet frits.
Polly entrouvrit les yeux et répondit, d’une voix faible et ensommeillée :
— Ce truc était dégoûtant.
— Peut-être, mais pense à toutes les vaches qui se baladent sans leurs oreilles pour qu’ils puissent les servir tous les week-ends.
Il tapota le bras bandé de la jeune fille, qui laissa échapper un petit rire.
— Ça ne fait pas mal, dit-elle. Je n’ai même pas senti les points.
Elle ferma les yeux pendant quelques minutes avant de murmurer, plus pour elle-même que pour eux :
— Je me suis battue contre le miroir, et je crois que le miroir a gagné.
— Non, c’est toi qui as gagné, répliqua Tim en lui pressant la main.
— Vraiment ? demanda-t-elle sans ouvrir les yeux.
— Tu as gagné parce que tu es toujours là, et j’en suis très heureux, Polly Anna. Mais je crois que tu as besoin de repos. Promets-moi de m’appeler, la prochaine fois que tu auras une soirée libre. On pourra aller manger quelque part avant de revenir jouer au billard sur le campus.
— Tu es bon ?
— Et toi ?
Polly secoua la tête et Tim sourit.
— Alors, je suis super-bon.
Lauren regardait Tim parler à cette fille qu’il connaissait à peine et faire de son mieux pour la réconforter, et se sentit fière d’avoir un ami tel que lui. Quand l’infirmière passa enfin leur dire qu’il était temps pour eux de partir, Tim sortit dans le couloir pour consulter son portable et Lauren le remplaça au chevet de Polly.
— Prends soin de toi, Polly. Qui veux-tu que j’appelle ? Ta famille ? Des amis ?
Polly secoua la tête.
— Personne.
Après un long silence, elle reprit :
— Merci d’être venue. Comment s’est passée ta soirée ?
— Pour dire la vérité, c’était un désastre. Pas drôle du tout.
— Je connais ça, depuis quelque temps.
— Promets-moi d’aller mieux, Polly. Je ne veux pas devoir dresser une nouvelle camarade de chambre. Je me suis habituée à toi.
Mais la jeune fille ne répondit pas ; elle s’était assoupie.
Quand ils quittèrent l’hôpital, Lauren embrassa Tim sur la joue.
— Je t’aime, tu sais ? Tu as été merveilleux, avec Polly.
— Je sais, répondit Tim dans un rire. Les rouquins sont irrésistibles.
— Qui te l’a dit ?
— Un autre rouquin.
Tandis qu’ils marchaient vers sa vieille jeep, elle repensa à ce qu’il venait de faire pour Polly.
— Tu peux me promettre quelque chose, Tim ?
— Tout ce que tu voudras, L.
— Alors promets-moi que nous serons toujours amis.
— Seulement si tu suis mon conseil et que tu ne sors pas avec Reid.
— J’ai déjà décidé de ne pas sortir avec lui. Le dîner était agréable, le match aussi. Ses amis étaient sympas et il a tenu son rôle à la perfection. Il n’a même pas essayé de m’embrasser quand il m’a raccompagnée. Mais tu sais, pendant toute la soirée je me suis dit que je n’étais pas où je voulais être.
— Il s’est donc comporté en parfait gentleman ?
Elle hocha la tête, et il lui tendit son téléphone.
Sur l’écran violemment éclairé, un texto se détachait dans l’obscurité.
J’ai chopé, ce soir.
Elle en eut le souffle coupé.
— Mon père va le tuer ! s’exclama-t-elle.
— Il faudra qu’il attende son tour.
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