det En dépit du passé
Chapitre 13
13
Wilkes
Wilkes avait l’impression que le temps ne passait pas. Bien qu’il ait une douzaine de choses à faire au ranch, il avait tenu à passer le mardi après-midi au musée pour ne pas perdre Angie de vue.
En souriant, il reconnut que la regarder bouger n’était pas une façon désagréable de passer le temps. En robe, elle était magnifique. C’était le deuxième jour qu’elle en portait une. Il n’avait fait aucune remarque, mais avait pensé lui suggérer de brûler tous ses autres vêtements. La robe qu’elle portait la veille était couleur d’automne. Celle d’aujourd’hui, d’un bleu tellement sombre qu’il en était presque noir, tourbillonnait autour de ses jambes telle l’eau d’un lac à minuit.
Après les événements de la veille, ils avaient repoussé le dîner au mardi soir. Angie avait insisté pour retourner à son bungalow, sous prétexte qu’elle ne pouvait pas laisser Doc Holliday tout seul. Il s’était dit qu’elle habitait trop près de la maison du shérif pour courir un quelconque danger. Mais à midi, quand il avait pris son tour de garde, il avait tout de suite deviné qu’elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Elle ne tenait debout que grâce aux beignets et au café qu’elle ingurgitait.
Il était aussi difficile de la suivre que de pister un lapin dans un feu de forêt. Contrairement à lui, elle travaillait. Il avait fini par renoncer à la suivre de pièce en pièce et avait installé une table dans la bibliothèque, tout près de la porte. Ainsi, il avait pu fouiller dans les vieux documents pour y chercher toute mention de la maison gitane qui, il le savait maintenant, avait appartenu à un homme du nom de Stanley.
Par la porte ouverte, il entendait les pas d’Angie résonner sur le plancher du rez-de-chaussée et la voyait parfois traverser le hall.
Il aimait la voir porter des talons. Elle semblait moins petite. Et elle était bien plus agréable à regarder dans cette robe que quand elle portait le pantalon baggy qu’elle devait avoir volé à un artiste de rue. Dans ses pulls informes, elle semblait trapue. Cette robe soulignait ses courbes.
Il grimaça. Il fallait qu’il cesse de penser au corps d’Angie, s’il ne voulait pas que Dan l’arrête pour perversion. Désirer une conservatrice de musée était forcément un crime.
Enfin, quand il se rendit compte qu’il venait de lire trois fois la même page, il rangea ses affaires et alla trouver Angie pour lui demander si elle avait envisagé de partir de bonne heure.
— Je dois me préparer pour un dîner, ajouta-t-il, et on dirait que vous auriez bien besoin d’un peu de repos.
A sa grande surprise, elle ne discuta pas. Peut-être que l’effet de la caféine et du sucre commençait à se dissiper.
Vern accepta de surveiller le musée, et les six dames aux cheveux blancs qui se tenaient à l’accueil jurèrent qu’elles l’aideraient si des ennuis venaient à se présenter.
— Qui surveille le ranch pendant que vous êtes tous les deux ici ? demanda Mme Butterfield.
Ce fut Vern qui répondit avant que Wilkes ait eu le temps d’expliquer qu’il y avait toujours quatre employés sur le ranch à cette époque de l’année.
— On a instauré une règle, dit Vern en clignant de l’œil à l’adresse de Mme Butterfield. Quand on n’est pas là, les vaches se gardent toutes seules. S’il y en a une qui fait des siennes, les autres la ramènent dans le droit chemin à coups de boule.
Toutes les dames gloussèrent et battirent des cils.
— Puisque le musée n’accueille aucun visiteur pour le moment, reprit-il, au travail, mesdames ! Je veux que vous appeliez toutes votre famille pour leur dire d’ouvrir l’œil et de guetter une Mercury noire. Crossroads n’aura jamais besoin du FBI pour mener une enquête. Ici, nous veillons les uns sur les autres. Les sœurs Franklin savent tout ce qui s’est passé en ville depuis les années soixante. Que quelqu’un les appelle et les questionne sur cette voiture.
Wilkes prit Angie par la main et l’entraîna vers la porte d’entrée. Son oncle s’amusait beaucoup trop à jouer les détectives. Ils devaient s’esquiver avant qu’il leur confie une mission, à eux aussi !
— Angie, est-ce que vous avez dormi, cette nuit ?
— Pas beaucoup, non. Je n’arrêtais pas d’avoir l’impression que quelqu’un rôdait dehors. D’ailleurs, je jurerais que j’ai entendu quelqu’un tourner la poignée de la porte. Je dois m’être levée trois ou quatre fois pour vérifier toutes les serrures.
Il lui ouvrit la portière du Tahoe, et elle s’installa sans protester.
— Détendez-vous, maintenant. Je veille sur vous.
Quand il démarra, il posa la main sur la sienne. Ses doigts étaient gelés et il les enveloppa des siens. Aussi parce qu’il adorait tenir sa main…
Quelques minutes plus tard, elle dormait à poings fermés.
Il appela le ranch pour s’assurer que sa femme de ménage avait préparé les enchiladas de poulet, les haricots et le riz espagnol pour le dîner avant de lui dire de partir tôt en laissant la porte d’entrée entrebâillée.
Cinq minutes plus tard, il portait Angie endormie à l’intérieur. Il aimait la tenir dans ses bras. Cela lui semblait tellement naturel. Aussi délicatement que possible, il l’allongea sur le grand canapé de sa salle de jeu et la recouvrit d’une couverture.
Il ne put résister à l’envie d’effleurer sa joue du bout des doigts. Elle ressemblait à un ange. Aucune femme ne l’avait aussi profondément troublé depuis Lexie Davis. Il voulait la tenir contre lui, la protéger, lui faire l’amour si intensément qu’ils se perdraient tous deux dans la passion.
Il se releva, perturbé. Ces pensées ne lui ressemblaient pas. Il connaissait à peine cette femme et pourtant, il y avait en elle quelque chose qui touchait une partie de son être que personne, pas même Lexie, n’avait jamais découverte. Ce pouvait être seulement parce qu’elle semblait perdue et qu’elle avait besoin de lui, ou parce qu’il était resté seul trop longtemps. Mais elle n’était pas une femme avec laquelle il avait envie de sortir, ou de coucher de temps en temps. C’était son Angie. Si elle disparaissait de sa vie aujourd’hui, elle lui manquerait sans doute pendant très longtemps.
Toujours plongé dans ses pensées, il passa dans la cuisine. Devait-il essayer de lui avouer ses sentiments, ou seulement se déclarer fou ?
Il dressa la table et prépara une salade. Quand tout fut prêt, il revint dans la salle de jeu, s’assit et la regarda dormir. Enfin, à contrecœur, il se leva et se pencha sur elle.
Il repensa à la façon dont elle l’avait réveillé, un jour, en touchant ses cheveux, et passa sa main sur ses boucles, qui chatouillèrent sa paume de façon délicieuse.
— Debout, paresseuse.
Quand elle ouvrit les yeux, il s’agenouilla pour se mettre à sa hauteur et chuchota :
— Vous vous étiez endormie dans la voiture. Je vous ai portée à l’intérieur. Vous avez dormi une heure, mais il faut vous réveiller, maintenant.
Comme elle se redressait en se frottant les yeux, il ajouta :
— Si vous voulez vous rafraîchir, il y a une salle de bains là-bas. Et moi, je serai dans la cuisine, par ici.
D’un mouvement de la tête, il lui indiqua les deux directions avant de conclure :
— Les invités devraient bientôt arriver.
Sans mot dire, elle se leva et disparut dans le couloir qui menait à la salle de bains.
Yancy arriva à 19 heures pile avec Carter Mayes. Quelques minutes plus tard, oncle Vern passa la porte en pestant contre les bénévoles, qu’il avait eu toutes les peines du monde à mettre dehors pour pouvoir fermer le musée. Les trois hommes avaient gardé leur tenue de travail, sale et constellée de taches. Mais quand ils virent combien Angie était élégante, ils bombèrent le torse. Vern alla même faire un brin de toilette dans l’évier de la cuisine.
Tandis que Wilkes préparait les boissons, le groupe s’installa dans le salon et commença à discuter de la quête que Carter avait entreprise pour retrouver la grotte de son enfance. Quand Wilkes rejoignit le petit groupe, Angie écoutait la conversation, fascinée.
— Si j’avais seulement cligné des yeux, je suis certain qu’ils seraient venus me chercher, lança Carter. Mais je ne l’ai pas fait. Je ne les ai pas quittés des yeux de toute la nuit.
— Etes-vous sûr de les avoir vus ? demanda-t-elle. Vous n’étiez qu’un enfant.
— Oui, je les ai vus cette nuit-là et depuis, je les ai revus dans mes rêves. Ils étaient bien réels, et je vais les trouver.
— Ils ont sûrement été peints par des extraterrestres, assura oncle Vern.
Yancy lui fit remarquer que les extraterrestres n’existaient pas, mais Vern n’en démordait pas.
Quand les deux hommes eurent fini de se chamailler, Carter monopolisa oncle Vern. Ils ne tardèrent pas à découvrir qu’ils étaient allés ensemble à l’école primaire. Soudain, ce fut comme si toute personne de moins de soixante-dix ans avait cessé d’exister pour eux.
En attendant l’arrivée du dernier invité, Dan, Wilkes chargea Yancy de resservir tout le monde en thé ou en bière et entraîna Angie dans la cuisine. En voyant les cernes qui creusaient son visage, sous ses yeux verts immenses, il lui demanda si elle se sentait prête pour leur petite fête.
— Je me sens mieux, répondit-elle. Merci de m’avoir laissée dormir. Je n’ai pas vu M. Mercury aujourd’hui, mais je sais qu’il est là. Je le sens. Il est caché quelque part et épie mes moindres faits et gestes. J’ai bien passé la moitié de ma journée à regarder par les fenêtres du musée et à me demander ce que je ferais s’il se montrait. Est-ce que je lui parlerais pour savoir ce qu’il veut, ou est-ce que je m’enfuirais ?
La peur se lisait dans son regard. On aurait dit une souris pourchassée par un chat. Sans penser un instant à sa propre sécurité, Wilkes fit un pas vers elle et lui ouvrit ses bras.
Elle se jeta sur lui tel un boulet de canon. Avant qu’il ait eu le temps de dire ouf, elle était plaquée contre lui, le visage pressé contre son torse, et ses cheveux fous lui chatouillaient le menton. Pour un peu, elle lui aurait presque fait perdre l’équilibre !
Bon sang ! Qu’est-ce que c’était bon de sentir qu’elle avait besoin de lui. Il devait être en train de perdre la tête.
Quand il ramena ses cheveux en arrière, elle leva les yeux vers lui. En cet instant, il serait parti à la guerre pour elle, si elle le lui avait demandé.
Il était incapable de détacher ses yeux de sa bouche. Angie Harold avait des lèvres qui appelaient le baiser. Il aurait pu jurer qu’il sentait encore leur goût de miel.
— Tout va bien, Angie, dit-il en l’embrassant sur le front. Il ne va rien se passer.
Il caressa sa joue veloutée.
— Ce type est sans doute parti depuis longtemps.
Juste alors qu’il approchait sa bouche de la sienne, pensant qu’un long baiser pourrait la distraire de ses inquiétudes, elle se dégagea.
— Vous avez raison, dit-elle. Je suis idiote. Il est impossible qu’un homme me suive. Et d’ailleurs, je peux me débrouiller seule. Après tout, j’ai vingt-sept ans. Il suffit que je me fixe des règles, et que je m’y tienne.
Elle commença à arpenter la cuisine, comme un général miniature.
— Je m’assurerai de quitter le musée chaque soir en même temps que les bénévoles, poursuivit-elle. Si je revois la voiture noire, je ne rentrerai pas directement chez moi. Aussi longtemps que cet homme ne saura pas où j’habite, il ne pourra pas s’y rendre. Et au musée, je suis en sécurité.
— Vous pouvez aussi vous installer ici. Il y a un tel silence que vous pouvez entendre toute voiture qui s’engage sur mes terres.
Elle s’arrêta net, comme si elle avait peur qu’un seul pas de plus suffise à la précipiter dans un piège invisible.
— Est-ce que je serais en sécurité ici, avec vous ?
— Personne ne vous suivra jusqu’ici et, une fois sur mes terres, vous serez en sécurité.
Elle braqua sur lui ses yeux immenses. On aurait dit le Petit Chaperon rouge qui venait d’entendre le loup lui proposer une chambre dans son Bed and Breakfast !
— J’ai cinq chambres à l’étage, Angie, et toutes ont un verrou.
Maintenant qu’il y pensait, la perspective qu’elle puisse dormir sous son toit lui plaisait. La situation serait pour le moins… intéressante.
— Je vous donnerai un revolver pour mettre sous votre oreiller, précisa-t-il.
— Est-ce que Doc Holliday peut venir ? Il est très timide. La plupart du temps, il reste caché sous mon lit.
— Bien sûr.
Il pourrait s’accommoder de la présence d’un chat invisible.
— Je vous ramènerai chez vous ce soir pour que vous puissiez prendre ce dont vous avez besoin, proposa-t-il. Inutile d’attendre que vous soyez en danger pour vous installer ici. Je vous suggère de rester quelques jours, le temps d’être certaine que vous ne courez plus aucun risque.
Elle acquiesça, comme si elle avait suivi son raisonnement boiteux.
— Si nous gardions notre arrangement secret ? suggéra-t-il. Sauf peut-être pour Dan. Moins il y aura de gens qui sauront où vous êtes, mieux cela vaudra.
Ce qu’il ne dit pas, c’est que si elles étaient au courant, les pipelettes de la ville en feraient des gorges chaudes. Il n’avait jamais invité aucune femme sur le ranch depuis le départ de ses parents.
— Merci pour votre offre, Wilkes. Vous avez raison, nous ferions mieux de garder le secret. Si la nouvelle que vous m’hébergez venait à s’ébruiter, mes petites bénévoles penseraient que j’ai perdu la tête.
Il décida qu’il préférait ne pas lui demander pourquoi. Il lui tendit deux maniques et montra les enchiladas du doigt.
— Est-ce que vous pouvez les apporter ? Je m’occupe des saladiers de haricots et de riz.
— Combien de gens viennent dîner ? demanda-t-elle en regardant l’énorme poêle.
— Nous sommes tous là, sauf le shérif. Ma mère a coutume de dire qu’il faut toujours prévoir quelques parts de plus, parce que l’on ne sait jamais si les invités viennent accompagnés.
Tandis qu’ils posaient les plats sur la table, Dan arriva avec son ex-femme, Margaret. Apparemment, elle était allée voir leur fille à Lubbock et s’était arrêtée à Crossroads pour mettre son mari au courant de ce qui se passait à l’université.
Dan leur confia à voix basse que quand il avait dit qu’il dînait au Devil’s Fork, elle avait décidé de l’accompagner. Il semblait navré de causer autant de tracas, mais Wilkes lui assura que cela ne le dérangeait pas. Pour tout dire, Margaret ne donnait pas l’impression de devoir manger plus de la moitié d’un amuse-gueule. Elle était grande et mince, bien trop mince pour manger autre chose que trois feuilles de salade par repas.
De l’avis de Wilkes, qui avait rencontré Margaret à quelques reprises, Dan n’avait pas perdu grand-chose quand elle l’avait quitté. Ils ne semblaient même pas avoir été assez proches pour faire un enfant.
Margaret prit soin de prendre le siège le plus éloigné de celui de son ex-mari, avec lequel elle échangea un regard peu amène. Décidément, les Brigman donnaient du mariage, ou de ses séquelles, une image bien noire. Si Margaret était venue armée, il y aurait sans doute un mort avant le dessert.
— Un miroir est tombé sur la camarade de chambre de Lauren, lança cette dernière. Ce n’est pas rien, Dan. Polly a dû passer quelques jours à l’hôpital.
Elle balaya le reste des invités du regard et expliqua :
— La camarade de chambre de notre fille s’est blessée ce week-end. Je pense que Lauren devrait passer quelques jours chez son père ou chez moi pour laisser à Polly le temps de se remettre. Mais non, elle tient à rester auprès de cette… de cette fille qu’elle connaît à peine. Elle parle même de l’amener ici au lac, ce week-end.
Wilkes alla chercher la salade dans la cuisine et se hâta de revenir dans la salle à manger. Il ne voulait rien louper. Les disputes des Brigman étaient toujours plus palpitantes que n’importe quel épisode de Koh Lanta !
— C’était un accident, Margaret, dit Dan du ton las qu’il adoptait toujours quand il parlait à son ex-femme. Ça arrive. Polly n’est pas contagieuse. Elle a une profonde coupure sur le bras. La pauvre fille pourrait avoir besoin d’aide, et Lauren est une excellente infirmière.
— Je n’ai pas élevé Lauren pour qu’elle devienne l’infirmière d’une maladroite, rétorqua dédaigneusement Margaret.
— Tu ne l’as pas élevée du tout, répliqua Dan à voix basse. Tu es partie, tu te souviens ?
Margaret ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun mot n’en sortit.
Wilkes jugea plus prudent de s’interposer.
— Servez-vous ! lança-t-il. J’espère que le repas vous plaira. En tout cas, il est copieux. Ma femme de ménage a l’habitude de cuisiner pour les cow-boys, au moment de la transhumance. Est-ce que quelqu’un veut une autre bière ?
Dan prit une grande inspiration et commença à parler avec tous les convives. Sauf avec Margaret. Rien de tel que d’amener une ex à une fête pour dégoûter tous les célibataires présents du mariage. Le seul qui ne semblait pas comprendre ce qui se passait entre le shérif et son ex-femme était oncle Vern.
Mais quand ils eurent fini de manger, Wilkes dut bien reconnaître que quand elle ne grognait pas contre Dan, Margaret était une belle femme pleine de classe. Elle avait réussi à ensorceler Carter. Et Vern, qui avait commencé à flirter avec elle à la moitié du repas, lui tapotait maintenant la main.
Il se leva pour aller chercher le dessert. Angie débarrassa quelques assiettes et le suivit dans la cuisine.
— Je peux m’en occuper, dit-il.
— Je sais. J’avais juste besoin de… respirer.
Il n’avait pas pensé qu’elle ne s’amusait peut-être pas, mais tout bien réfléchi, depuis que Margaret était arrivée, il ne l’avait pas entendue prononcer un mot. Il avait vu le même phénomène se produire quand il était avec Lexie : les personnes les plus exubérantes occupaient le centre de la scène, et les timides semblaient disparaître. Mais Angie n’avait pas disparu à ses yeux. Il l’avait regardée pendant toute la soirée.
Une pensée traversa soudain son esprit. Il avait passé toute sa vie amoureuse à regarder les femmes qui se donnaient en spectacle et à passer à côté des femmes authentiques.
Il la chassa bien vite.
— Les Brigman forment un couple intéressant, pas vrai ? lança-t-il.
— C’est le moins qu’on puisse dire ! Est-ce qu’ils ont été heureux ensemble ?
— Pas que je sache. Ils ont l’air de se détester et d’avoir un bon entraînement. Et pourtant, ni lui ni elle ne se sont remariés. C’est bizarre.
Mais peut-être Dan se sentait-il plus vivant en haïssant Margaret qu’en essayant d’aimer une autre femme, songea-t-il. S’il y réfléchissait un peu, il devait bien reconnaître qu’il préférait la vie solitaire qu’il menait depuis quelques années aux blessures causées par l’amour. A l’époque où il était à l’université, il était amoureux fou de Lexie. Elle ne quittait jamais ses pensées et, quel que soit le temps qu’ils passaient ensemble, cela ne lui suffisait jamais. Quand il avait reçu cette fichue lettre de rupture, quelque chose en lui était mort. Pendant un moment, il n’avait rien ressenti ; il était comme anesthésié. Ensuite, une douleur sourde s’était installée dans le trou qui avait jadis abrité son cœur.
Quand il avait quitté l’armée pour commencer à vagabonder à travers le pays, il s’était rendu compte qu’il était devenu comme le Bonhomme en Fer-Blanc. Seulement, il n’avait pas besoin du Magicien d’Oz pour lui dire qu’il n’avait pas de cœur.
Angie ne ressemblait en rien à Lexie. Elle était le genre de femme avec qui il pouvait être ami. De toute façon, c’était tout ce qu’il avait à offrir. Il ne voulait pas lui dire qu’il désirait une relation plus intime avec elle. Cela aurait été injuste. Une femme comme elle méritait bien plus que ce qu’il avait à offrir. Peut-être qu’il s’était jadis cru capable d’aimer quelqu’un pour toujours, mais maintenant, il en doutait.
Maintenant, il ne pensait plus en termes de « toujours ». Il pensait en saisons, peut-être. Depuis l’armée, il n’avait jamais gardé une femme plus d’une saison. Avec le recul, il ne pouvait se rappeler si une seule de ces femmes d’une saison l’avait quitté. C’était toujours lui qui partait.
Seulement, Angie semblait bien différente. Il aimerait peut-être essayer de se blottir contre elle en hiver et la tenir encore dans ses bras sous les étoiles de l’été. Si cette perspective l’intéressait, ce qui était peu probable.
Il la regarda servir le dessert en souriant des attentions charmantes qu’elle avait pour Vern et Carter. Une fois le dessert et le café terminés, les invités prirent congé les uns après les autres.
Quand il accompagna Angie jusqu’à son Tahoe, il décida qu’il était heureux d’être seul avec elle. Il n’avait pas l’impression qu’ils aient besoin de parler sans arrêt. Ce fut elle qui rompit le silence.
— Je peux aider Carter dans ses recherches.
— Mais moi aussi, dit-il, comme si elle l’avait oublié.
Elle ne tourna même pas la tête vers lui.
— S’il a trouvé les dessins, quelqu’un d’autre les aura aussi sûrement trouvés.
— Certaines personnes ne voient pas ce qu’elles ont sous le nez.
Elle sembla comprendre l’allusion.
— Mais je vous vois, Wilkes. Ce serait difficile de ne pas vous voir.
Elle ne lui rendit pas son sourire, et il comprit qu’elle avait hâte qu’ils arrivent chez elle. Elle avait hâte de lui dire au revoir.
Après un long silence, il reprit :
— Angie, est-ce que vous avez encore peur de moi ?
Elle partit d’un rire qui sonnait faux.
— Non, Wilkes. Je sais que j’ai l’air d’avoir peur de tout, mais je n’ai pas peur de vous.
Il espéra qu’elle était sincère. Il s’engagea dans la descente qui menait au lac et à son bungalow. En passant devant la maison de Dan, il ralentit.
— La voiture de Margaret est encore là, fit-il remarquer.
— C’est surprenant, vu la façon dont ils se sont évités pendant toute la soirée.
— Je ne veux pas devenir comme ça. Je préfère encore ne pas me marier du tout.
— Je suis d’accord avec vous. Mon père ne s’est jamais remis de la mort de ma mère. Un jour, nous avons parlé de son chagrin. Il m’a dit qu’il n’avait aucune importance à côté du bonheur qu’il avait connu en vivant à ses côtés.
Wilkes s’arrêta devant son bungalow et se tourna vers elle.
— Vous pensez que les couples se retrouvent au paradis ?
— Peut-être quelques-uns, s’ils se sont assez aimés.
Il descendit de voiture et vint lui ouvrir sa portière.
— Dan et Margaret feraient mieux d’espérer qu’ils iront au paradis, dit-il en riant. S’ils finissent en enfer, le diable pourrait bien faire l’impasse sur les histoires de feu et de soufre et se contenter de les mettre ensemble.
Il tendit la main et elle mêla ses doigts aux siens. C’était bon signe.
Il tendit le doigt vers le ciel.
— Vous voyez ce quartier de lune ? On l’appelle « la lune des voleurs de bétail ». Il fait assez clair pour que les voleurs se glissent sur un ranch et volent du bétail, mais pas assez pour que les personnes de garde les voient distinctement.
Elle rejeta la tête en arrière pour contempler le ciel.
— Et que feriez-vous, Wilkes, si vous pouviez vous déplacer sous la lune des voleurs de bétail sans que l’on vous voie ?
— Je pourrais voler votre cœur, jolie dame, répondit-il en ne plaisantant qu’à moitié.
Elle éclata de rire.
— Peu probable !
— En ce cas, je me contenterais de vous voler un baiser.
Ces mots étaient sortis presque malgré lui.
— Je ne sais pas pourquoi au juste, mais il y a quelque chose en vous qui appelle furieusement les baisers, Angie.
A sa grande surprise, elle le regarda droit dans les yeux. Dans la pénombre, il ne pouvait dire ce qu’elle pensait. Peut-être se disait-elle qu’ils n’étaient pas bien assortis, ou qu’elle avait déjà bien assez de problèmes sans se lancer dans une histoire d’amour. Et, de son côté, il ne voulait aucune complication, parce qu’elle ne mettrait pas longtemps à comprendre que son cœur s’était racorni avant de mourir il y a de cela bien longtemps.
— Ces petits jeux-là ne m’intéressent pas, Wilkes.
— Je ne demande pas un « toujours », Angie, ni même un lendemain. Je pensais juste qu’un baiser serait une façon agréable de mettre un terme à la soirée.
Elle fronça les sourcils.
— Comme un bonbon à la menthe après le repas ?
Il éclata de rire.
— Quelque chose comme ça, oui.
Elle savait comme personne lui donner l’impression qu’il était un parfait imbécile ! Mais ce n’était pas grave.
Elle tendit la main et effleura son épaule.
— Très bien, Wilkes. Si vraiment cela ne signifie rien, ni un « toujours » ni même un « demain »… Juste un baiser, entre amis…
Elle l’enveloppa de ses bras. Il eut tout juste le temps de se dire que quand il tenait cette femme contre lui, il avait toujours l’impression de l’agresser. Ensuite, la douceur de son corps se fondit au sien, et il se rendit compte qu’il avait attendu ce moment toute la journée, voire toute sa vie. Le moment où il n’embrasserait une femme que parce que c’était agréable. Sans nouer de liens. Sans échanger de promesses. En goûtant juste le bonheur simple de la serrer contre lui.
Ses lèvres n’étaient qu’à deux centimètres des siennes, mais il était comme paralysé. Il hésitait, parce qu’il comprenait soudain qu’il désirait plus.
Il partit d’un petit rire et la souleva avec délicatesse. Maintenant, ils étaient presque à la même hauteur. Moins mal assortis que d’habitude.
— Un baiser, murmura-t-il pour lui-même.
Oui… Un baiser.
Il la posa sur la première marche du porche et l’attira plus étroitement contre lui. Il voulait voir son visage au clair de lune jusqu’au moment où leurs lèvres s’uniraient.
D’un sourire et d’un mouvement de la tête, elle l’invita à venir à elle.
Il posa sa bouche sur la sienne et l’embrassa lentement. Sous ses lèvres, il sentit les émotions se succéder, passant de la surprise à une légère hésitation devant l’audace dont il faisait preuve, et enfin à la passion. Il ne savait pas grand-chose de son passé, mais il devinait que ce genre de baiser lui était inconnu.
Et, curieusement, il avait la même impression.
Il recula, embrassa la joue d’Angie jusqu’à son oreille et chuchota :
— C’était incroyable, Angie. Je crois que je n’ai jamais connu de baiser aussi agréable.
Elle baissa les yeux, s’éloigna de lui et monta les marches du bungalow.
— Où est-ce que tu as appris à embrasser comme ça ? demanda-t-elle, le tutoyant pour la première fois.
Il était tellement occupé à essayer de comprendre ce qui venait de se passer qu’il ne pensa même pas à répondre. Le contact de ses lèvres n’avait déclenché ni feu d’artifice, ni frissons, ni vertiges. Rien d’autre qu’une faim sourde qu’il lui faudrait toute une vie pour satisfaire.
— Je pense que je n’ai jamais embrassé personne comme ça, murmura-t-il. Jamais. D’habitude, un baiser n’est qu’une étape vers les choses sérieuses, mais ce… c’était…
Sans mot dire, elle alla s’asseoir sur la balustrade du porche, les mains sur les genoux.
Il ne pouvait la quitter des yeux. Peut-être qu’elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer, elle non plus. A moins qu’elle soit en train de prier pour que cette soirée se termine enfin.
Elle se leva et entra dans le bungalow. Il resta sur le porche, espérant qu’elle allait fourrer quelques affaires dans un sac et son chat dans une cage. Si elle avait voulu mettre un terme à cette soirée, elle aurait fermé la porte.
Le regard perdu dans l’obscurité, il se demanda s’il était trop tôt pour lui demander un autre baiser. A moins qu’il se contente de l’embrasser sans lui demander son avis. Après tout, ils n’étaient pas des gamins à leur premier rendez-vous.
Il leva les yeux vers la lune des voleurs de bétail.
— Je suis devenu complètement débile. On dirait un adolescent. Je ferais peut-être mieux de rentrer et de demander à Vern de m’abattre avant d’avoir perdu mes trois derniers neurones.
La voix d’Angie l’interrompit dans son monologue.
— On est prêts.
Elle sortit du bungalow et lui tendit la cage de Doc Holliday. Le chat cracha, et Wilkes grogna en retour. Ils partaient du bon pied, tous les deux !
Sur le chemin du retour, il lui parla de la maison qui semblait appeler Yancy. Ils s’arrêtèrent même devant pendant quelques instants, mais ne virent pas grand-chose dans l’obscurité.
— Je n’ai pas peur des fantômes, assura-t-elle.
— De quoi as-tu peur, alors ?
Elle éclata de rire.
— D’à peu près tout le reste !
Il réfléchit pendant deux kilomètres avant de reprendre :
— Promets-moi que tu n’auras jamais peur de moi, Angie. Je ne veux plus jamais voir dans tes yeux la peur que j’y ai vue lors de notre première rencontre.
Ce jour-là, il l’avait effrayée. Et il s’en voulait encore.
— J’essaierai de ne pas avoir peur, répondit-elle avec son sourire timide. Je commence à m’habituer à toi.
Quelques minutes plus tard, quand il la conduisit jusqu’à la chambre la plus éloignée de la sienne, il se montra poli et amusant. Il alla même jusqu’à jurer que Doc Holliday s’entendrait très bien avec les moutons qui avaient élu domicile sous le lit.
— Le café sera prêt à 7 heures, dit-il avant de la quitter. Oncle Vern sera dans la cuisine et attendra sa tasse. Ne le laisse pas te surprendre.
— Merci pour tout, chuchota-t-elle.
— De rien.
Il regarda par-dessus son épaule et vit qu’elle le fixait.
— Et merci pour le baiser le plus agréable que j’aie jamais connu, ajouta-t-elle.
Elle avait parlé d’une voix si basse qu’il eut l’impression d’avoir lu les mots sur ses lèvres.
Il fit un pas vers elle, mais elle referma la porte lentement. Bien qu’il sache qu’elle ne pouvait pas l’entendre, il répondit :
— A ton service.
Il mourait d’envie de frapper à cette porte, de la saisir et de l’embrasser de nouveau, mais il ne voulait pas précipiter les choses. Ce qui se passait était bien trop spécial pour lui, et peut-être pour elle.
Grâce à elle, il se sentait revenir à la vie. Il voulait savourer chaque minute de ces moments, qu’ils durent un jour… ou toujours.
Une fois à l’autre bout du couloir, il chuchota ce qu’il pensait depuis qu’il l’avait serrée contre lui pendant ces quelques minutes, sous la lune des voleurs de bétail.
— Un baiser ne sera jamais assez, Angie.
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