det En dépit du passé
Chapitre 28
28
Lauren
Les premières lueurs du jour apparurent lentement à l’est, dissipant les ténèbres dans lesquelles Polly et Lauren s’étaient dissimulées tout au long de la nuit, dans le coin de la terrasse. Elles s’étaient emmitouflées dans un sac de couchage après que Pop eut demandé à l’un des pompiers de refaire le bandage du bras de Polly et de recoudre son nez ouvert.
— C’est comme si j’avais livré bataille pendant toute la nuit, chuchota Polly. Je suis tellement crevée et endolorie que je n’arrive même pas à me redresser.
Seul son nez dépassait du sac de couchage.
— Tu as raison, répondit Lauren dans un soupir, trop fatiguée elle aussi pour ouvrir les yeux. Mais tu n’as que quelques bleus. C’est ce qui arrive quand on se bat contre un cambrioleur dans le noir. Je parie que ce matin, il se sent encore plus mal que toi, ajouta-t-elle avec un petit rire. Il a la marque d’un démonte-pneu sur le visage.
— Tu crois que je l’ai tué ? Il aurait pu se vider de son sang.
Lauren ouvrit un œil.
— Non. Il jurait avec trop d’énergie. Et il avait encore assez de lucidité pour partir avant que Pop arrive. Toi, en revanche, tu n’as pas très bonne mine.
— Merci de me le rappeler ! Mais tu sais, je vais bien. Ce n’était pas ma première bagarre.
— Pourquoi est-ce que tu as quitté la soirée ? A cause de Reid, ou juste parce que tu t’ennuyais ?
Polly lâcha un juron avant de répondre :
— Je ne suis pas aussi perturbée que vous le pensez, Tim et toi. Enfin… pas toujours. Hier soir, quand j’ai revu Reid, il a été tellement gentil avec moi… Je crois que ça m’a énervée. La première fois que je l’ai rencontré, je l’ai trouvé canon. Mais hier soir, je me suis demandé pourquoi. Il n’est pas du tout mon genre.
— Pas le mien non plus ! Ça me rappelle ce que Mlle Butterfield a dit sur son père, un jour. Que s’il pouvait s’acheter à sa vraie valeur et se vendre au prix qu’il estime valoir, il gagnerait un million.
Polly gémit.
— Hein ? J’ai trop mal à la tête pour réfléchir à ça…
Lauren laissa passer quelques secondes avant de reprendre :
— Je t’ai dit hier soir que Reid ne valait pas la peine que l’on pense à lui.
— Si c’est un idiot, pourquoi tu es sortie avec lui ? Tim m’a dit que c’était lui, ton cavalier pour la fête des anciens élèves.
— Je ne sais pas, murmura-t-elle, trop fatiguée pour essayer de se rappeler. Mon cerveau est aussi embrumé que le tien.
Et d’ailleurs, à côté de tout ce que Polly avait enduré cette nuit, un rendez-vous avec Reid paraissait plutôt anodin.
— Raconte-moi encore ce qui s’est passé hier soir après que tu as quitté la soirée.
— Je l’ai déjà dit deux fois à ton père.
— Alors, raconte-moi à moi, lança Tim en déboulant sur la terrasse. Un grand costaud de pompier t’a embarquée avant même que je sache que l’on t’avait retrouvée. Le shérif m’a dit de rentrer chez moi avant qu’il me colle une amende pour intrusion sur une propriété privée.
— Qu’est-ce que tu fais là ? demanda Lauren. Papa a raison. Tu n’as pas de maison ?
Tim la regarda de travers.
— Est-ce qu’on t’a déjà dit que tu parles exactement comme lui ? Je me suis réveillé de bonne heure et j’ai décidé de passer prendre de vos nouvelles à toutes les deux. Je ne savais pas quand vous seriez levées, mais je voulais être ici à votre réveil. J’ai quelques questions à vous poser. Déjà, pourquoi est-ce que vous dormez sur la terrasse ?
Polly s’assit en grimaçant de douleur. Quant à Lauren, elle renonça à essayer de dormir.
— Polly ne pouvait pas rester dans son lit, expliqua-t-elle. Il était couvert de sang et on était trop fatiguées pour changer les draps.
Tim s’assit entre leurs chaises longues.
— Très bien. Pourquoi est-ce que Polly saignait ?
— Le type qui a essayé de l’enlever a fait sauter plusieurs points en lui tordant le bras. Le pompier a suturé la plaie, mais il lui a fallu un moment pour stopper l’hémorragie de son nez. Comme on ne tenait pas toutes les deux sur le canapé, on a pris les sacs de couchage et on est venues ici pour ne pas entendre Pop parler au téléphone. Evidemment, il a passé presque toute la nuit debout.
Tim regarda Polly en hochant la tête.
— Eh bien, Polly Anna, te fréquenter, c’est comme visiter le plateau de Massacre à la tronçonneuse.
— Entièrement d’accord avec toi, rétorqua Polly. Hier soir, je commençais à me dire que l’on m’avait balancée dans un film d’horreur. Tu ne croiras jamais ce qui s’est passé.
— Alors dis-moi tout, ordonna-t-il. Dans les moindres détails.
Elle haussa les épaules.
— A un moment, j’en ai eu marre de la soirée. Alors je suis partie faire un tour.
— Quel était ton état d’esprit ? demanda-t-il, comme s’il était soudain le psychiatre du groupe.
— J’étais déprimée. J’ai pensé sauter dans le lac et oublier de remonter à la surface. Je suis une ratée, mon bras me faisait mal, il n’y avait rien à boire, dans cette maison. Une vraie soirée de cauchemar.
Elle glissa un regard vers Lauren, et toutes deux pouffèrent devant l’expression choquée de Tim.
— D’accord. Oublions ton état d’esprit. Dis-moi ce qui s’est passé.
Polly lui lança un regard noir.
— Très bien, monsieur le shérif adjoint. A peu près au moment où j’approchais du bungalow où habite la conservatrice du musée, j’ai entendu des bruits de coups. Je me suis avancée et j’ai vu un type qui défonçait la porte. Mais il n’avait pas l’air très doué. Il portait un costume et des chaussures de ville, et l’une des manches de son veston était déchirée. Il avait essayé de passer par la fenêtre, à côté de la porte, mais la vitre était tellement épaisse qu’il n’avait réussi qu’à y faire des trous de la taille de son coude.
Elle se tourna vers Lauren et poursuivit :
— J’aurais dû partir en courant, mais j’ai hurlé : « Qu’est-ce que vous faites ? ». Je croyais qu’il allait s’enfuir, ou s’expliquer. C’est comme ça que ça se passe, dans les films. Mais non. Le type s’est retourné et s’est lancé à ma poursuite. J’ai couru sur neuf ou dix mètres avant qu’il me plaque au sol. Là, il a commencé à me cogner comme si j’étais un punching-ball et à me poser des questions auxquelles je ne pouvais pas répondre. Quand il a compris que je ne lui dirais rien, il m’a tirée vers sa voiture.
Tim et Lauren buvaient ses paroles. Elle sourit, ravie d’être l’objet d’une telle attention.
— Il me traînait en me tenant par une jambe et en se plaignant que je lui cause autant d’ennuis. J’avais l’impression que ce type allait me tuer. Il n’y a pas grand-chose qui me rattache à la vie, mais il était hors de question que je laisse ce voyou mettre fin à mes jours.
Elle s’enfonça sur la chaise longue, ferma les yeux un instant et reprit :
— Je dois m’être évanouie parce que quand je suis revenue à moi, j’étais dans le noir complet. Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que j’étais dans le coffre d’une voiture. On a roulé pendant un moment. Enfin, il s’est arrêté et a ouvert le coffre de sa Mercury. Je pense qu’il avait l’intention de continuer à me frapper jusqu’à ce que je lui dise ce qu’il voulait savoir.
Elle pouffa et poursuivit :
— Quand Lauren m’a vue, elle a hurlé mon nom. Super stratégie, au fait. J’ai profité de la diversion pour le frapper avec la première chose qui m’est tombée sous la main. Je pense que je l’ai atteint au nez et à l’œil. Le sang s’est tout de suite mis à gicler. Après, Lauren m’a entraînée avec elle et on s’est mises à courir. Quand on est revenues ici, le shérif a pris les choses en main. Il est sans doute encore à la recherche du type.
— Est-ce que vous ne devriez pas être enfermées à double tour dans la maison, toutes les deux ?
— Pop dit que le lac est l’endroit le plus sûr des environs, répondit Lauren. Les pompiers volontaires ont réveillé tous les voisins, et les agents de Bailee ont installé un barrage au début de la route. Ils arrêtent toutes les voitures.
Polly acquiesça.
— Je confirme. Quand on est sorties sur la terrasse, on a regardé toutes les lumières aller et venir pendant un moment. Ensuite, je me suis endormie. Je savais que Lauren veillerait sur moi.
Lauren haussa les épaules.
— Apparemment, c’est mon boulot.
Elle se pencha vers Tim.
— Est-ce que tu peux me remplacer un moment ? J’ai un coup de fil à passer.
Elle entra dans la cuisine et appela Lucas. En obtenant sa messagerie, elle chuchota :
— Pardon de ne pas t’avoir rappelé. Est-ce que nous pouvons redevenir amis ?
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